LES FOURNISSEURS DES VIVRES
leurs fraudes; maladies. — Le
vent avait cessé de souffler, et l'armée ne pouvait continuer son voyage. Bélisaire fit mettre ses troupes à terre.
Là, sur le rivage, officiers et soldats attendaient un temps favorable , lorsqu'ils furent atteints d'une maladie qui enleva en peu de jours cinq cents hommes. On connut bientôt la cause de cette maladie. Le préfet du prétoire, Jean , employait souvent des moyens odieux pour faire entrer de l'argent dans les coffres de l'empereur et aussi dans les siens. C'était lui qui s'était chargé de fournir les vivres à l'armée qui partait pour l'Afrique. On avait coutume de mettre deux fois au four le pain que l'on donnait aux soldats en campagne, et on le cuisait de telle sorte que de longtemps il ne pouvait se gâter. Ce pain était très-léger , et l'État eût fait une perte considérable sur le poids , si les soldats n'eussent consenti, au moment des distribu-
tions, à faire remise aux fournisseurs du quart de la portion qui leur était accordée. Jean , le préfet , crut réaliser de grands bénéfices sur les vivres de l'armée d'Afrique, en recourant aux moyens suivants : il fit à peine cuire la pâte , et la retira lorsqu'elle eut pris seulement l'apparence du pain.
Cela formait une masse molle, humide; mais rien ne manquait au poids.
Jean avait ainsi gagné tout à la fois , sur le bois, la farine et le salaire des boulangers ; puis on porta les pains à demi cuits sur la flotte. Ce fut à Méthone que l'on ouvrit pour la première fois les sacs qui les contenaient. On ne trouva qu'une pâte mal battue et qui tombait par morceaux. C'était une farine mouillée qui ne paraissait point avoir été soumise à l'action du feu, et qui, pendant la traversée, s'était entièrement corrompue. On fit néanmoins la distribution; mais cette mauvaise nourriture ne tarda pas à faire naître et à développer au sein de l'armée les germes d'une violente épidémie. Le mal eût été plus grand encore si on ne se fût hâté de faire cuire à Méthone de nouveaux pains. Alors Bélisaire écrivit à l'empereur, et se plaignit vivement du préfet du prétoire.
Justinien lui répondit, et donna de grands éloges à son zèle; mais il ne punit point Jean, qui probablement lui avait fait une large part dans ses gains.
SUITE DU VOYAGE ; ZACYNTHE ; LA SICILE; TERREUR DES SOLDATS; MIS- SION DE procope. — Enfin, l'armée remonta sur les vaisseaux, et la flotte se porta de Méthone a Zacynthe. Après avoir refait dans cette île ses provisions d'eau , elle remit à la voile pour traverser l'Adriatique. Sa marche fut lente, parce que le vent se faisait à peine sentir. L'armée eut alors beaucoup à souffrir. On était dans les plus fortes chaleurs de l'été, et l'eau que buvaient les soldats s'était corrompue.
Antonina, par ses soins et un procédé ingénieux , préserva du mal commun Bélisaire et ceux qui mangeaient à sa table. Elle mit l'eau dans des bouteilles de verre ; puis on porta ces bou-
teilles dans une partie du vaisseau où ne pouvaient pénétrer les rayons du soleil, et on les couvrit de sable. Après une traversée de seize jours , la flotte toucha la Sicile sur un point désert qui n'était pas éloigné du mont Etna.
Bélisaire commença dès lors à être en proie à de yives inquiétudes. La défaite de Basiliscus qui avait perdu la flotte de l'empereur Léon , et les anciens succès des Vandales , lui revenaient sans doute en mémoire, et il se demanda plus d'une fois , s'il faut en croire Procope qui fut souvent leconfidentdeses plus secrètes pensées: Quels sont donc ces Vandales que je vais combattre ? Sont-ils, comme on le dit, forts et braves ? Sur quel point dois-je porter mes attaques? La résolution ne lui manquait pas ; mais il s'effrayait de l'esprit qui régnait dans son armée.
Les soldats disaient hautement que s'ils rencontraient l'ennemi sur terre , ils l'attaqueraient vaillamment; mais que s'il fallait soutenir un combat sur mer, ils étaient décidés à prendre la fuite , parce qu'ils n'avaient point coutume de lutter tout à la fois contre les hommes et contre les flots. Bélisaire, au milieu des craintes qui l'agitaient, prit la résolution d'envoyer Procope à Syracuse. Il le chargea de s'informer, par d'adroites questions , des projets de l'ennemi. Les Vandales avaient-ils fait, en Sicile ou sur le continent, de secrets préparatifs pour repousser l'invasion ? Sur quel point de la côte d'Afrique les troupes impériales pouvaient-elles opérer sans danger leur descente ? Après avoir recueilli les renseignements qu'on lui demandait, Procope devait revenir à Caucane , ville située à deux cents stades de Syracuse (*). C'était vers cette ville que Bélisaire se proposait de diriger ses vaisseaux. Procope avait aussi à remplir une autre mission ; mais alors, pour le général, celle-ci n'était que secondaire. En vertu du traité fait entre Justinien et Amalasuntha, qui régnait
(*) Suivant Cluvier (Sicilia an tiqua) , la distance entre Syracuse et Caucane était de trois cents stades.
L'UNIVERS
en Italie et en Sicile, au nom de son fils Atalaric, les Ostrogoths devaient vendre, en cas de besoin, des vivres aux troupes impériales. L'envoyé de Bélisaire venait donc passer un marché pour les approvisionnements de la flotte. Sur ce point comme sur l'autre il obtint un entier succès.
Procope marchait un jour dans les rues de Syracuse lorsqu'il se trouva face à face , par le plus singulier des hasards , avec un de ses amis d'enfance. C'était un homme qui, pour des affaires de commerce, avait quitté Constantinople et s'était fixé en Sicile. Le marchand fournit à l'envoyé de Bélisaire de précieux renseignements. Il fit appeler un de ses serviteurs qui, depuis trois jours seulement, était revenu de Carthage, et lui ordonna de parler. Celui-ci dit alors : « La (lotte impériale n'a point à redouter les attaques des Vandales. Ils ne savent pas qu'une armée s'avance contre eux. De plus , ils ont dirigé toutes leurs forces sur la Sardaigne pour soumettre Godas. Gélimer se croit tellement à l'abri du danger du coté de l'Orient, que, sans prendre soin de surveiller Carthage et les autres places maritimes , il s'est retiré dans la Byzaeène , à Hermione, ville située à quatre jours de marche de la cote. La flotte ne rencontrera donc point l'ennemi dans la traversée, et l'armée pourra débarquer, sans crainte d'être attaquée, sur le point de la terre d'Afrique où le vent l'aura poussée. » Ces paroles, il faut le croire, causèrent à Procope une grande joie. Il entraîna vers le port d'Aréthuse, où l'attendait son vaisseau, le marchand et son serviteur. Il tenait celui-ci par la main et le pressait de questions ; puis , il le fit monter sur son navire. Quand ils furent à bord , on mit les voiles au vent , et le pilote reçut l'ordre de naviguer en toute hâte vers la ville de Caucane. Le marchand était resté sur le rivage ; là , il se tenait ébahi et suivait avec étonnement tous les mouvements de celui qui lui avait enlevé son serviteur avec tant de promptitude et d'audace. Au moment où le vaisseau
s'éloignait, Procope se tourna vers son ami et lui cria : « Point de colère et de chagrin, je t'en prie. Il faut que le général interroge ton serviteur. Je le renverrai à Syracuse avec une bonne récompense, quand l'armée aura touché les côtes de l'Afrique. »
DÉPART DE LA SICILE; LES ILES DE GAULOS ET DE MELITA; LA FLOTTE EN VUE DE L'AFRIQUE ;
conseil de guerre. — Quand Procope arriva à Caucane, il trouva l'armée plongée dans le deuil. Dorothée, le duc de l'Arménie, était mort. Chefs et soldats le regrettaient sincèrement. La présence de Procope rendit la joie à Bélisaire. Il interrogea son envoyé, le félicita sur les résultats de sa mission, et sans perdre de temps il fit sonner la trompette pour annoncer le départ. La (lotte mit à la voile, et elle ne tarda point à gagner les lies de Gnulos et de Melita (*). A la hauteur de ces îles il s'éleva un vent qui poussa rapidement les vaisseaux vers un endroit de la côte d'Afrique que les Romains appelaient Caputvada(**), De cet endroit à Carthage, il n'y avait, par terre, que cinq journées de marche.
Alors Bélisaire ordonna à chaque navire de plier ses voiles et de jeter l'ancre. Puis, il fit appeler à son bord les principaux chefs de l'armée, ri il leur demanda s'ils jugeaient convenable de mettre un terme à leur navigation et d'opérer enfin la descente.
Une longue discussion s'engagea. Dans ce conseil de guerre, Archélaùs, le questeur, prit la parole et dit : « Vous voulez descendre à terre; mais avezvous un port où votre (lotte puisse trouver un abri contre les attaques de l'ennemi ou contre les tempêtes? Avezvous une ville environnée de fortes
(*) Gozzo et Malte.
(**) Le Caputvada de Procope, dit Gibbon, où Justinien fonda ensuite une ville (de iEdif. VI, 6) , est le promontoire ft Ammon. de Strabon, le Brachodes de Ptolémée, le Capodia des modernes , et il forme une bande longue et étroite qui se prolonge dans la mer (Skaw's travels, p. 1 1 1). — Voy. aussi Marcus; Hist, des Vandales, etc., p. 366,
murailles, et disposée à recevoir et à défendre, en cas de besoin, vous et vos soldats ? On vous a dit que la côte où nous sommes était exposée à toutes les violences du vent, qu'elle n'offrait au navigateur ni port, ni lieu de relâche; on vous a dit aussi qu'il n'y avait, en Afrique, qu'un point fortifié, Carthage, et que Genséric avait fait renverser les murailles des autres villes : ne tiendrez-vous point compte de ces renseignements? J'ajoute que vous manquerez d'eau dans cette contrée. Voyons maintenant les dangers qui nous menacent. Je suppose qu'après le débarquement il s'élève une tempête, que deviendra la flotte ? Les vaisseaux seront dispersés au loin, ou bien ils se briseront sur la côte.
Où prendrons-nous alors des munitions? Il ne faudrait pas, après un pareil désastre, s'adresser au questeur Archélaùs. Celui-là seul est questeur qui possède les moyens d'exercer sa charge, qui tient à sa disposition, de l'argent, des vivres et des armes.
Voici mon avis en deux mots : il faut mettre à la voile et nous porter directement sur Carthage. Près de la ville, à quarante stades environ, nous trouverons un port qu'on appelle l'ÉtangO, et qui contiendra facilement la flotte tout entière. Il peut se faire qu'à une première attaque nous nous rendions maîtres de Carthage; nous devons même l'espérer, puisque l'ennemi a porté sur un autre point la meilleure partie de ses forces. Quand la capitale de l'Afrique sera prise, la guerre sera achevée. Tel est mon avis, que, suivant votre bon plaisir, vous pouvez suivre ou rejeter. » Bélisaire ne pensait point comme Archélaùs; il répondit en ces termes à ceux qui s'opposaient à une prompte descente : « Ne croyez pas qu'ici je veuille, comme général, vous imposer mes volontés. Je cherche à m'éclairer. J'ai écouté avec attention et pesé, dans mon esprit, les raisons que chacun de vous a fait valoir. Je vais, à mon tour, vous dire toute ma pensée. Ensuite, parmi tant
(*) Le lac de Tunis.
d'avis divers, nous choisirons le meilleur et nous agirons. Et d'abord, ne vous souvient-il plus des récentes dispositions de l'armée? N'avez-vous pas entendu les soldats déclarer hautement qu'ils redoutaient les combats de mer, et que s'il arrivait, par hasard, qu'une flotte ennemie vînt les attaquer, ils ne se défendraient point et prendraient la fuite? Vous tous, mes collègues, vous vous unissiez alors à Bélisaire pour prier Dieu de nous mener promptement et sans mauvaise rencontre sur la côte d'Afrique. Aujourd'hui Dieu nous a exaucés, et vous voyez l'Afrique; ne serait-ce point une folie de renoncer ici à une descente facile que nous avons si vivement désirée? Si nous nous portons directement sur Carthage, et que dans notre trajet nous rencontrions la flotte des Vandales, on nous accusera avec raison de la perte de nos vaisseaux et de la défaite de l'armée. On nous reprochera d'avoir négligé les avertissements, que, dans leur ignorance et leurs craintes exagérées, nos soldats nous ont si souvent donnés. On a dit, pour nous effrayer, que si l'armée quittait la flotte et descendait à terre, elle serait exposée à d'innombrables dangers; qu'une tempête, en dispersant ou en brisant les vaisseaux, pouvait lui enlever ses communications avec l'empire, et lui ôter jusqu'à l'espérance du retour. Quoi ! vaut-il donc mieux que cette tempête, dont on nous menace, engloutisse non point seulement les vaisseaux, mais encore, avec eux, l'armée tout entière? Pour moi, je pense qu'il faut descendre à terre sans plus tarder et attaquer brusquement l'ennemi. Les promptes résolutions et la hardiesse sont pour beaucoup dans les succès de la guerre. La moindre hésitation peut donner aux Vandales le temps de se mettre en défense, et alors nous perdons nos avantages. Si nous nous dirigeons vers un autre point de la côte, peut-être seronsnous obligés d'avoir recours aux armes pour opérer une descente; tandis que nous pouvons débarquer ici sans rencontrer d'obstacles et sans combat.
L'UNIVERS
Oui, je crois qu'il faut redouter avant tout la flotte ennemie et les tempêtes. C'est pourquoi hâtons-nous de mettre à terre nos soldats, et avec eux nos chevaux, nos armes et nos provisions.
Nous choisirons alors un camp qui sera entouré par un fossé profond et défendu par de fortes palissades. Ce camp sera pour nous une ville où nous serons à l'abri contre les attaques imprévues de l'ennemi. Ne craignons point que les vivres ou les munitions nous manquent. Si nous triomphons, nous aurons tout en abondance. Une armée victorieuse n'est jamais en proie à la disette ou aux privations (*). »
Ces paroles de Bélisaire entraînèrent tous les chefs. Chacun d'eux, après le conseil, regagna son bord, et ordonna à ses soldats de se tenir prêts à descendre dans le pays ennemi.