IMPRÉVOYANCE DE GELIMER; GO- DAS ; EXPÉDITION DES VANDALES EN
sardaigne. — Les renseignements que Procope avait recueillis en Sicile étaient exacts, et Gélimer, comme l'avait dit le serviteur du marchand de Syracuse , était loin de se croire menacé par les troupes de Justinien.
Le roi des Vandales portait alors toute son attention vers la Sardaigne. Cette île et la Tripolitaine, comme on l'a vu précédemment , avaient échappé , par une révolte, à sa domination. Gélimer n'essaya point de reconquérir la Tripolitaine, où l'empereur avait envoyé des troupes. Il avait hâte de soumettre la Sardaigne. Les pirates et les marchands d'Afrique ressentaient vivement la perte de cette île, qui leur offrait pour leurs courses ou leurs affaires de commerce les mêmes avanta-
(*) Nous avons cru devoir insérer , dans celte histoire, plusieurs des discours que Procope met dans la bouche de Bélisaire et des autres chefs de l'armée. Ces discours, suivant nous, ont été réellement prononcés. L'historien byzantin a pu changer la forme, mais il n'a pas altéré le sens. Procope fut témoin oculaire de la plupart des événements qu'il raconte, et il est vraisemblable qu'il assista au conseil où l'on agita la question du débarquement.
ges qu'aux anciens Carthaginois. Ce fut peut-être sur leurs réclamations, et pour ne point mécontenter la partie la plus active de la population qui l'avait accepté pour roi , que Gélimer fit les préparatifs d'une grande expédition. D'ailleurs, il était encore animé par la haine personnelle qu'il portait à celui qui avait soustrait l'île à son obéissance. Jadis il avait compté Godas parmi ses serviteurs les plus dévoués. C'était même pour le récompenser de son zèle qu'il lui avait confié le gouvernement de la Sardaigne. Il n'avait point limité le pouvoir qu'il lui avait délégué ; seulement il avait voulu que chaque année il lui payât un léger tribut. Godas , que le roi des Vandales avait ainsi choisi pour son lieutenant, était Goth d'origine. C'était un homme, s'il faut en croire Procope, d'une force prodigieuse et d'une bravoure sans égale. Il resta fidèle à son maître jusqu'au moment où Justinien se déclara ouvertement le défenseur de Hildéric, et se disposa à porter la guerre en Afrique. Ce fut alors qu'il écrivit à l'empereur la lettre suivante : « Je me suis séparé de celui qui était mon souverain , non pour des motifs personnels, mais parce qu'il s'est montré cruel envers sa propre famille. Je n'ai pas voulu, en lui restant soumis, devenir le complice de sa cruauté.
J'aime mieux obéir à un empereur renommé pour sa justice qu'à un tyran qui viole toutes les lois. Viens à mon aide, et envoie-moi des troupes avec lesquelles je puisse repousser les attaques de celui que j'ai cessé de reconnaître pour mon roi.» Ce fut alors, comme nous l'avons dit, que Justinien envoya Euloge, un de ses officiers, pour annoncer à Godas qu'il était prêt à l'aider dans sa rébellion.
Pour prévenir l'arrivée des secours promis par l'empire, Gélimer se hâta de rassembler une flotte et de lever une armée. Il réunit cent vingt vaisseaux sur lesquels il plaça cinq mille soldats. Il donna le commandement de la flotte et de l'armée à Tzazon, un de ses frères, et lui ordonna de faire voi le, sans retard, pour la Sardaigne.
Ce fut ainsi que , par une fatale imprévoyance, Gélimer se sépara de la meilleure partie de ses forces au moment même où l'empire faisait pour l'attaquer un formidable armement.
Quand Bélisaire toucha l'Afrique, le roi des Vandales n'avait à sa disposition ni vaisseaux, ni soldats pour repousser les envahisseurs.
l'armée impériale en Afrique; premier campement ; pillage ; proclamation de bélisaire. — Après trois mois de navigation , l'armée partie de Constantinople était enfin arrivée sur les côtes de l'Afrique.
A l'ordre de ses chefs, elle descendit à terre avec armes et provisions. Quand elle fut sur Je rivage, elle se mit en mesure de s'assurer un bon campement. Les matelots se mêlèrent alors aux soldats, et, tous ensemble, ils creusèrent un fossé large et profond , et élevèrent une forte palissade. L'émulation, la crainte d'une surprise, et aussi les paroles de Bélisaire, animaient les travailleurs. Tout fut achevé dans une journée. Pendant le travail , une chose excita l'étonnement et la joie de l'armée; une source abondante jaillit du sol que l'on creusait.
Ce phénomène, si commun en Afrique, parut d'autant plus merveilleux aux soldats que le lieu où ils se proposaient de camper était sec et aride.
Procope partagea l'étonnement général, et il crut que la découverte de cette source tenait du prodige. 11 s'approcha de Bélisaire pour le féliciter.
« C'est un heureux présage, lui dit-il; Dieu a voulu montrer par là que vous obtiendriez, sur vos ennemis, une facile victoire. » Quand le travail fut achevé , l'armée se renferma dans le camp. Elle y passa la nuit. Les sentinelles furent disposées , suivant l'usage, de distance en distance, et l'on fit bonne garde sur tous les points.
Par ordre de Bélisaire, cinq archers devaient veiller sur chacun des bâtiments de transport. Quant aux vaisseaux plus légers qui étaient destinés aux combats de mer, ils étaient rangés en demi-cercle, devant les autres, se tenant prêts à repousser, s'il y
avait lieu, les attaques de l'ennemi.
Le lendemain, quelques soldats sortirent des retranchements et se dispersèrent dans la campagne pour enlever des fruits. A leur retour, Bélisaire les fit châtier sévèrement. Puis il rassembla les troupes, et leur adressa la proclamation suivante : « Soldats, le vol à main armée, même en temps de guerre, est un crime. Ce crime acquiert aujourd'hui une nouvelle gravité, parce qu'il compromet le salut de l'armée entière. J'espérais, au moment où vous touchiez cette terre, que nous allions trouver parmi les Africains , soumis autrefois à la domination de Rome , d'utiles et puissants auxiliaires. Je me disais que les vivres ne vous manqueraient point, que nos convois seraient assurés, et que nous n'aurions point d'autres ennemis à craindre que les Vandales. Vos désordres ont déjà changé la face des choses. Les Africains qui ont eu à souffrir de vos violences se rattacheront aux Vandales et nous poursuivront de leur haine. Pour conserver quelques pièces d'argent, vous avez sacrifié la sécurité de nos opérations et la facilité de nos approvisionnements. Il eût été plus sage assurément de faire un marché avec ceux que vous avez dépouillés , de traiter de gré à gré avec eux, et de donner votre argent en échange des vivres. Vous ne vous seriez point rendus coupables d'une odieuse violence, et vous auriez gagné par là l'affection des peuples que vous voulez arracher au joug et à l'oppression d'une race étrangère. Dorénavant, vous aurez à combattre, tout à la fois, les Vandales et les Africains. Que dis-je! vous aurez pour ennemi Dieu lui-même, qui retire son appui à quiconque emploie, à l'égard d'autrui, l'injustice et la violence. Soldats, il est encore temps peut-être de réparer le mal que vous avez fait. Montrez aux populations que vous allez rencontrer, que vous êtes justes et modérés. Quand vous aurez mérité de nouveau que Dieu vous protège et que les Africains vous aident, vous aurez accompli votre oeuvre, et les Vandales seront vaincus. » Après
4° Livraison. (Hist. des Vandales.]
L'UNIVERS
cette proclamation, Bélisaire ordonna aux soldats de rompre les rangs.
l'armée se met en marche ; projets de bélisaibe; manifeste de l'empereur justinien ; passage des troupes grecques a syllectum.— On avait appris au général qu'à une journée de marche environ de son camp, sur la route qui conduit à Carthage, et au bord de la mer, se trouvait une ville appelée Syllectum (*).
Cette ville avait perdu ses anciens remparts; mais comme les habitants, pour se défendre contre les irruptions subites des Maures, avaient joint leurs maisons entre elles par d'épaisses murailles, elle présentait encore l'aspect d'une place fortifiée. Bélisaire résolut de s'en emparer. Il confia un détachement à Moraïde, l'un des officiers de sa garde, et lui donna ordre de marcher en avant. « Il faut essayer, dit-il, en s'adressant aux soldats qui partaient, d'entrer dans la ville par surprise. Si vous obtenez un plein succès, gardez -vous de piller. Que les habitants n'aient point à se plaindre de vos désordres. Déclarez hautement et montrez que vous êtes les libérateurs de l'Afrique. Enfin, préparez les habitants à recevoir l'armée.» Le détachement arriva vers le soir dans un vallon (jui n'est pas éloigné delà ville. Il fit halte en cet endroit pour y passer la nuit. Le lendemain, au moment où l'aurore commençait à poindre , il se remit en marche, "et il suivit dans le plus grand ordre, et en silence, les paysans des campagnes avoisinantes qui se rendaient à Syllectum avec leurs
(*) Syllectum est peut-être la Turris Annibalis. Il reste de cette ville un vieil édifice qui est encore aujourd'hui aussi grand que la tour de Londres. La campagne de César (Hirtius; de Bello africano), avec l'analyse de Guichard et les voyages de Shaw dans le même pays (p. 109-110, etc.), jettent du jour sur la marche de Bélisaire vers Leptis minor, Adrumetum, etc. (Noie de Gibbon.) — L'Académie des inscriptions adopte sans hésiter pour Syllectum ( Sullecto ) la conjecture de Gibbon. Voy. Recherches sur l'histoire de r Afrique septentrionale , etc. , t.I,p. 98.
chariots. Il y entra avec eux. Ce fut ainsi que la place fut occupée sans combat. Quand il fit grand jour, Moraïde fit appeler, sans bruit, l'évêque et les citoyens les plus notables , et il leur exposa les projets de Bélisaire.
Nul ne songea à lui résister, et on lui remit, pour son général, les clefs qui ouvraient les diverses issues de la ville. Le même jour, le directeur des postes livra aux Grecs tous les chevaux qui appartenaient à l'État. On arrêta aussi un de ces courriers appelés Veredarii, qui portait les ordres et les lettres du roi , et on le conduisit à Bélisaire. Le général lui fit bon accueil, et lui compta une grosse somme d'argent. Il lui fit jurer de remettre aux chefs et aux hommes les plus illustres de la nation vandale plusieurs exemplaires des lettres que l'empereur Justinien leur avait adressées. Ces lettres contenaient un manifeste qui était ainsi conçu : « Je ne déclare point la guerre aux Vandales. Je ne viole point les serments de paix qui ont été prêtés par mon prédécesseur Zenon. J'attaque le tyran qui, au mépris du testament de Genséric, a jeté votre roi légitime dans les fers, a tué ses proches ou leur a fait arracher les yeux.
Venez à mon aide, et unissons nos efforts pour renverser l'odieuse tyrannie qui pèse sur vous. C'est au nom de Dieu que je vous promets la paix et la liberté. » Celui à qui on avait confié ces lettres n'osa point les répandre. Il les fit lire seulement à un petit nombre d'amis, ce qui ne produisit aucun effet sur l'esprit public, et n'amena point les résultats sur lesquels avaient compté Justinien et le chef de l'expédition. Enfin, Bélisaire se porta avec son armée sur Syllectum.
Quand il fut entré dans la ville, il maintint parmi ses soldats une discipline sévère, et il n'eut à réprimer ni excès, ni violences. La douceur du général , la modération des troupes gagnèrent tous les cœurs. Dès lors l'armée marcha en Afrique comme si elle eût été au sein de l'empire. Nul ne prenait la fuite à son approche, Tous, au contraire , venaient à sa rencontre
et s'empressaient de lui donner des renseignements ou de renouveler ses provisions.