MARCHE DE SYLLECTUM A GRAS- SE*, PRUDENCE DE BÉLISAIRE; SES
dispositions. — En sortant de Syllectum, l'armée grecque se mit en bataille, et prit la route de Carthage.
Bélisaire forma deux avant- gardes.
Dans la première , qui était commandée par un officier renommé pour son habileté et sa bravoure , Jean l'Arménien , on comptait trois cents soldats d'élite. La seconde se composait des cavaliers huns , qui s'étaient mis au service de l'empire. Celle-ci marchait sur la gauche. L'une et l'autre avaient ordre de garder, entre elles et l'armée, une distance de vingt stades environ. Bélisaire s'avançait avec le corps principal. Il surveillait ses derrières avec soin, parce qu'il supposait que Gélimer l'attaquerait en revenant d'Hermione. La droite de l'armée s'appuyait à la mer, et, de ce côté, il n y avait pas même l'apparence du danger.
Le général ordonna aux commandants de sa flotte de suivre tous les mouvements des troupes, et de ne jamais perdre de vue le rivage. Quand le vent soufflait avec force, ils devaient plier les grandes voiles et ne se servir que des petites, et, dans les temps de calme, employer les bras des rameurs.
C'est ainsi que l'armée s'avançait en bel ordre , parcourant chaque* jour, dans sa marche, quatre-vingts stades.
A l'approche de la nuit, elle s'arrêtait. Alors, suivant la disposition des lieux, elle se livrait au repos , soit dans les villes, soit dans un camp retranché.
Apres avoir traversé Leptis- la-Petite et Adrumetum, l'armée impériale arriva enfin à Grasse, ville qui n'était éloignée de Carthage que de trois cent cinquante stades. Là se trouvait un palais qui appartenait au roi des Vandales. Il était environné par des jardins les plus beaux et les plus agréables que les soldats grecs eussent jamais vus (*).
(*) Gibbon en rappelant les impressions de Procope, accuse l'historien byzantin d'exagération. Il a tort. Certaines provinces
On y rencontrait de claires fontaines et une foule d'arbres qui portaient des fruits exquis. Les soldats dressèrent leurs tentes dans ces jardins; ils cueillirent les fruits mûrs et s'en rassasièrent. Cependant, au départ de l'armée, les arbres étaient encore tellement chargés, dit Procope, que l'on eût été loin de s'imaginer que d'innombrables mains les avaient dépouillés.
gélimer apprend l'arrivée des troupes impériales; ses mesures; IL FAIT TUER HILDÉRIC ET
ses partisans; l'armée grecque continue sa marche. — Quand Gélimer apprit, dans sa résidence d'Hermione , l'arrivée des troupes impériales , il essaya de détourner , par de promptes et vigoureuses mesures, le danger qui le menaçait. Il écrivit à son frère Ammatas, qui se trouvait à Carthage, une lettre dans laquelle il lui ordonnait de faire périr, sans retard, Hildéric et ses partisans, et de rassembler tous les Vandales qui étaient en âge de porter les armes.
Ammatas obéit à Gélimer. Il fit tuer Hildéric, Euagis et tous leurs amis.
Oamer était déjà mort. Puis il se disposa, avec les troupes qu'il avait rassemblées, à se porter à la rencontre de l'armée grecque. Il devait l'attendre, à soixante et dix stades de Carthage, dans les gorges de Décimum(*). Géli-
de l'Afrique ont toujours excité l'admiration des voyageurs par leur merveilleuse fécondité. Jadis à la vue des riants et fertiles jardins qui avoisinaient Carthage , les impressions des mercenaires d'Agalhocle avaient été aussi vives que celles des soldats de Juslinien. Nous avons cité, à ce propos, dans une autre partie de ce volume {Histoire de Carthage , p. i35), un passage de Diodore que l'on peut rapprocher des phrases que nous avons empruntées à Procope. (Voy. de Bel. VandaL, I, 17.)
(*) « Décimum était situé à soixante-dix stades de Carthage au milieu des collines d'Arriana , hautes de cinq cents pieds et éloignées de quarante stades des plaines salées de la Sebka de Soukara. » M. Marcus a reproduit, dans cette phrase, l'opinion de l'Académie des inscriptions; voy. Recherches, etc. , t. I, p. io 1.
L'UNIVERS
mer s'avançait de son côté, à l'insu de Bélisaire. Seulement, l'armée impériale fut avertie à Grasse, pendant la nuit, de l'approche des Vandales. Ses éclaireurs avaient rencontré ceux de l'ennemi , et il y avait eu entre eux un engagement. Bélisaire ne se troubla point à cette nouvelle; il redoubla de surveillance, et le lendemain il se remit en marche. A partir de Grasse, la flotte fut obligée de s'éloigner de la côte, et dès lors on la perdit de vue. Elle tint la pleine mer à cause des récifs, et d'ailleurs elle se trouva dans la nécessité d'accélérer sa marche pour doubler le cap de Mercure. Archelaiis la dirigeait. Avant de s'éloigner, le questeur prit les ordres de Bélisaire, qui lui recommanda de ne point se porter directement sur Carthage, mais de s'arrêter à vingt stades de la ville, et d'attendre, pour agir, de nouvelles instructions. L'armée mit quatre jours pour aller de Grasse à Décimum.
plan de gélimer; imprudence d'ammatas; les vandales éprouvent un premier échec. — Le plan de Gélimer était sagement conçu.
Ammatas, qui venait de Carthage, devait marcher à la rencontre de l'armée grecque et la prendre en tête; Gélimer, de son côté, se proposait de se jeter sur elle au moment de l'engagement et de l'attaquer par derrière; enfin Gibamund, neveu du roi , avait été détaché, avec deux mille Vandales, pour se précipiter en temps opportun sur l'aile gauche. Procope, qui se fait ici l'interprète des pensées de Bélisaire, déclare que si les ordres de Gélimer avaient été parfaitement exécutés, et les mouvements de ses troupes bien concertés, l'armée grecque eût éprouvé un grand désastre. Mais l'imprudence du frère du roi, et aussi, il faut le dire, des circonstances imprévues, amenèrent la ruine des Vandales.
Ammatas s'était porté, vers midi, à Décimum; il avait ainsi devancé de beaucoup l'arrivée de l'armée impériale. Il avait agi avec tant de précipitation, que, lorsqu'il se rendit à son poste, il ne put emmener avec lui qu'un petit nombre de mauvais soldats.
Il avait laissé à Carthage la meilleure partie de ses forces, se bornant à donner ordre aux troupes qui restaient de le rejoindre dans un bref délai. Quand il arriva à Décimum, il rencontra l'avant-garde commandée par Jean l'Arménien. Alors les Grecs et les Vandales se chargèrent. Ammatas déploya dans le combat un courage héroïque, et tua douze hommes de sa main ; mais enfin il tomba percé d'un coup mortel. Après avoir perdu leur chef, les Vandales se sauvèrent, et Jean se mit à leur poursuite. Les Grecs rencontrèrent dans leur course les soldats qui, obéissant aux ordres d'Ammatas, se rendaient de Carthage à Décimum. Ils ne savaient point qu'un combat eût été livré, et ils marchaient en désordre, par troupes de vingt ou trente hommes seulement.
Les vaincus, en se sauvant, jetèrent le trouble parmi eux et les entraînèrent dans leur fuite. Ils ne songèrent point à compter le petit nombre de leurs vainqueurs. Aussi Jean les poursuivit jusqu'aux portes de Carthage, et, dans un espace de soixante et dix stades, il tua tant d'ennemis, dit Procope avec une certaine exagération, qu'à voir le champ du carnage, on eût dit que vingt mille combattants l'avaient parcouru.