‹ Afrique. Tableau generalChapitre 2 sur 232 · VUE GÉNÉRALE DE L'AFRIQUE · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE DE L'AFRIQUE

Aux premiers temps de sa formation, la masse terraquée, roulant incandescente dans l'espace, revêtait, sous la pression des lois de la gravita-

tion universelle , la forme sphéroïdale qui lui est restée; un refroidissement graduel concrétait successivement, des pôles à l'équateur , la pâteuse fluidité

HISTOIRE DE L'AFRIQUE

des couches minérales, et cette cristallisation homogène offrait une surface unie sur laquelle se condensaient les eaux jusqu'alors suspendues dans l'atmosphère : il n'y eut ainsi d'abord qu'une seule mer enveloppant le globe tout entier, et déposant par assises, sur Téeorce plutonienne, les sédiments terreux qu'elle tenait dissous. Mais quand l'inégalité de retrait de la croûte refroidie à l'égard des couches intérieures eut forcé la pellicule externe à se rider, se ramasser en plis , se soulever, s'affaisser, se tourmenter de mille manières, comme le constate la diversité d'inclinaison des roches stratifiées, Téeorce solide n'offrant plus la symétrie d'un sphéroïde régulier , la mer ambiante alla combler de sa masse fluide les dépressions qui altéraient la forme primordiale, laissant à découvert une quantité de terres égale au volume de liquide que ces dépressions absorbaient.

Nées de cet antique partage des terres et des eaux à la surface de notre globe , trois îles immenses , que nous intitulons pompeusement des mondes, émergent du sein d'un océan plus immense encore. Habitants de l'un de ces mondes terrestres, nous avons appelé nouveau celui qu'une découverte fameuse (*) vint révéler naguère à no-

(*) « A Castilla y Léon

v Nuevo mundo dio Colon.»

Sans doute des navigations antérieures avaient fait connaître certaines plages septentrionales , visitées par les aventuriers nordmans ; peut-être aussi quelques autres points des terres d'outre-mer avaient-ils déjà été aperçus : le hasard , les courants , et les vents alizés ont dû conduire obscurément plus d'une fois les marins d'Europe à ce nouveau monde dont la découverte officielle était réservée à Colomb; mais à Colomb seul revient la gloire de cette grande révélation, annoncée à l'avance par d'autres peut-être, mais poursuivie par lui seul avec cette tenace persévérance qui caractérise une mission providentielle, et vérifiée par lui après des obstacles, des dégoûts, des entraves, des lenteurs qui donnaient une solennité plus grande encore à cette épreuve en laquelle lui seul avait une robuste foi. Et pour-

tre ignorance, et auquel d'autres découvertes ont depuis ajouté un monde maritime (*) ; le nôtre est resté pour nous le monde ancien. Et dans ce monde ancien, qui est le nôtre, des séparations tranchées par des mers intérieures enire les plages occupées par les nations civilisées dont nous avons recueilli l'héritage, donnèrent jadis naissance à une distribution des terres alors connues en trois grandes divisions continentales, qui portent de nos jours les noms d'Afrique, d'Europe et d'Jsie.

Mais l'œil de l'homme n'embrasse à la fois qu'un étroit horizon; il lui faut une longue série d'études persévérantes pour reconnaître de proche en proche toutes les parties d'un district, d'un pays, d'une région, et arriver ainsi jusqu'à la notion générale des grandes divisions terrestres : aussi des appellations générales n'ont-elles été données aux continents que longtemps après la dénomination des contrées particulières qui y sont encloses ; et celles-ci, à leur tour, n'ont eu de noms propres que postérieurement aux localités spéciales renfermées dans leurs limites ; presque toujours, au surplus, l'appellation générale n'a fait que reproduire dans une acception plus large le nom qui était primitivement restreint à une région, à un pays, à une localité fort bornée. Tel est le fil conducteur dont il se faut aider pour la recherche des étymologies géographiques; et nulle part, peut-être, ce guide n'est plus utile et plus sûr qu'en cette grande terre d'Afrique, ainsi dénommée aujourd'hui dans son ensemble, quoique cet ensemble lui-même soit encore bien loin d'être complètement connu.

tant c'est un autre qui eut l'insigne triomphe de donner son nom au monde que Colomb était allé découvrir : le charlatanisme et la camaraderie l'emportèrent sur les droits légitimes de l'inventeur véritable ;

« tulit alter honores !

« Sic vos non vobis »

(*) C'est au baron Walckenaer qu'est dû le premier emploi de cette dénomination pour caractériser la troisième division terrestre éparpillée dans le grand Océan.

L'UNIVERS

DÉNOMINATIONS DB L'AFBIQUE.

Les traditions les plus anciennes ne sont pas toujours celles que nous racontent les écrivains des premiers âges; elles ne nous sont parfois conservées que chez les polygraphes des temps inférieurs, usagers encore de sources historiques qui n'ont point survécu au vandalismeou à l'oubli des siècles de barbarie. C'est ainsi qu'Etienne de Byzance nous a transmis , d'après Alexandre Polvhistor, un catalogue des dénominations qu'avait portées la polyonyme Afrique, tour à tour appelée Olympie, Océanie, Eskhatie, Koryphe, Hespérie, Ortygie, Àmmonide , Ethiopie, Cyrêne, Ophiuse, Libye, Kephénie, Aérie. De tous ces noms, les uns n'ont jamais eu qu'une application spéciale et restreinte, comme Cyrène, Ammonide, Ethiopie, Aérie; les autres sont appellatifs, et désignent tantôt une situation relative, comme Océanie ou plage de l'Océan , Eskhatie ou extrémité du monde, Hespérie ou région du couchant; tantôt quelque trait physique, comme Koryphe ou haute terre , Ophiuse ou patrie des serpents.

Peut-être faut- il comprendre aussi dans la même classe Kephénie, Ortygie (*) , et plus douteusement Olympie, que semble revendiquer la mythologie hellénique. Le nom de Libye fut seul employé par les Grecs dans toute la largeur d'acception que les Romains ont attribuée au nom d'Afrique.

Les écrivains de l'antiquité, poètes plutôt que linguistes, avaient adopté le procédé commode de rattacher toutes les dénominations géographiques au grand arbre de leurs généalogies divines ou héroïques : il leur suffisait ainsi de forger, d'une pnrt, une princesse Libye, soit indigène, soit fille de Jupiter, ou de Neptune, ou d'Épaphus ; d'autre part un prince Jpher, fils de Saturne ou d'Hercule , transformé par les juifs et les chrétiens en un fils d'Abraham ou de Madian , et par les Arabes en un de leurs propres rois. Cependant, quelques érudits avaient

(*) KrjçTlv, guêpe ; "OptuS, caille.

essayé d'autres étymologies : le docte Varron avait cru trouver celle de Libye dans le nom grec du vent de sud-est, libs ; et le scholiaste de Virgile, Servius, proposait de dériver Afrique soit du latin aprica, exposée au soleil, soit du grec a-phrike, privée de froid.

Les étymologistes modernes, incontestablement plus habiles, se sont évertués, sans beaucoup de succès, à découvrir l'origine cachée de l'une et l'autre de ces dénominations usuelles : la Libye a été pour eux tour à tour le pays des lions, la plage rousse, la région enflammée, la terre noire; et cette dernière explication du moins s'accordait avec le sens généralement reconnu des noms d'Ethiopie, d' Aérie et d'Éthérie, qui désignaient certaines contrées libyennes; mais il semble que les biblistes sont bien mieux fondés à revendiquer les Libye/is comme représentant les Lehbym de la Genèse, identiques aux Loubym des Paralipomènes et des Prophètes, postérité directe des Messrym ou Égyptiens , occupant le littoral opposé à la Grèce, et fournissant ainsi aux Hellènes un nom pour désigner toute la plage qui s'étend à l'ouest de l'Egypte.

Pour ce qui est du mot Afrique, on a voulu y retrouver un territoire fertile en épis, le pays des palmiers, la région poudreuse, la contrée divisée, la terre de Barqah, et même (sans s'en douter) l'Éthérie des Grecs; mais combien ces diverses conjectures paraissent forcées à côté de l'assertion toute simple de Suidas (*) (qui souvent a puisé à d'excellentes sources) , énonçant qu'Afrique était le nom antique de Carthage même ! N'est-ce point là une origine toute naturelle de cette dénomination venue en grandissant jusqu'à nous pour désigner un continent tout entier, mais dont les siècles n'ont pas effacé complètement les applications antérieures, successivement correspondantes d'abord à la seule Zeugitane, puis à cette province augmentée

(*) Kapxï)8ù>v, v^ xai 'A<pptxr) xaî Bvpaa Xeyojiiw].

Suidas , au mot 'Açpaavôç.

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de la Byzacène , ensuite à la région comprise depuis les Mauritanies jusqu'à la Cyrénaïque, même jusqu'aux confins de l'Egypte, puis enfin à tout ce que Rome et l'Europe néo-latine connurent de cette vaste portion de l'ancien monde? Et quant à l'étymologie radicale de cette appellation primitive de Carthage, la langue de Carthage elle-même nous la fournit simple et naturelle en nous montrant dans

Afrxjqah un établissement sépare, une colonie de Tyr ; et les Arabes sont venus, par une dérivation régulière, dénommer Afryqyah le pays dépendant de cette antique Afryqah. Il n'est pas sans intérêt d'annoter ici que le premier emploi connu que les Romains aient fait de ce nom étranger date du vieux poète Ennius (*), postérieur à la première guerre punique et contemporain de la seconde.

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