LE TRIOMPHE DE BELISATBE
Le jour des fêtes et de l'allégresse ne fut point celui où Bélisaire , après sa rapide traversée , jeta l'ancre dans le port de Constantinople. L'empereur et le peuple ne l'attendaient point, et il gagna silencieusement sa demeure où il déposa ses trésors et ses prisonniers. La joie de Justinien fut à son comble quand il sut qu'auprès de lui se tenaient Bélisaire, toujours soumis et loyal , et Gélimer , le roi des Vandales. Dans sa reconnaissance, il accorda au vainqueur de l'Afrique un honneur que nul général, sauf les empereurs , n'avait obtenu depuis cinq cents ans; il lui décerna un triomphe.
Au jour fixé pour la fête, l'empereur et le peuple se rendirent à l'hippodrome qui devait- remplacer, dans cette circonstance mémorable, le Capitule de l'ancienne Rome. Justinien s'était placé au centre des spectateurs sur un trône élevé et , à côté de lui , paraissait l'impératrice Théodora. Bélisaire sortit à pied de sa maison et s'avança , avec son cortège , vers l'hippodrome. Quand il dépassa les barrières, il fut accueilli par les applaudissements et les transports de ce peuple immense qui était accouru sur le rivage, il y avait un an, pour saluer son départ et pour mêler ses prières à celles de l'archevêque Epiphanius.
On portait, à côté du général , les splendides dépouilles de la nation vaincue ; on voyait des trônes d'or et les chars qui traînaient la reine des Vandales ; des pierres précieuses sans nombre ; des vases et des coupes d'or ; toute la riche vaisselle que l'on plaçait sur la table royale ; enfin, des sommes incalculables en pièces d'or et d'argent. C'était le fruit des rapines que Genséric avait exercées sur le monde entier. Parmi tant de richesses accumulées , on distinguait les ornements de l'ancien temple de Jérusalem. C'était là une image matérielle mais frap-
pante de l'instabilité des choses humaines. A une époque où Rome était encore dans sa toute-puissance , Titus avait rapporté de Judée en Italie ces ornements qui devaient servir à son triomphe. Quatre siècles plus tard , un barbare les avait enlevés à Rome et les avait placés , comme un trophée de ses pirateries et de ses brigandages , dans son palais de Carthage; puis, un soldat heureux, né enThrace, les avait conquis sur l'Afrique , et il venait les déposer dans l'hippodrome de Constantinople , aux pieds de Justinien.
L'empereur byzantin ne vit point ces objets, consacrés à Dieu par les juifs, sans une secrète terreur, et, dans la pensée qu'ils portaient malheur à celui qui les retenait, il se hâta d'en faire don à l'église chrétienne de Jérusalem (*).
Mais c'étaient moins les riches dé-
f>ouilles des Vandales qui attiraient es regards de la foule que Gélimer et ses compagnons d'infortune. Le roi vaincu était revêtu d'un manteau de pourpre; sa démarche était ferme et assurée, et ses traits, comme ceux des nobles vandales qui le suivaient , portaient l'empreinte d'une dédaigneuse fierté. Quand il entra dans l'hippodrome, il parcourut des regards cette vaste enceinte où s'élevait le trône de l'empereur et où s'agitaient les flots accumulés d'un peuple impatient. Devant ce spectacle il fut troublé sans doute, mais il eut assez de force pour cacher à tous les yeux ses émotions; il ne versa pas une larme ; pas une plainte ne lui fut arrachée. Il s'avança avec résolution, et, repassant dans son esprit l'histoire de ses malheurs, il dit , et ne cessa de répéter pendant
(*) Un juif, dit Procope, s'approcha de Justinien et lui dit : « Ne fais point transporter cet or dans ton palais; il ne peut reposer que là où Salomon l'a placé. C'est pourquoi Genséric l'a enlevé à Rome, et Bélisaire, à son tour, l'a pris aux Vandales. » Ces paroles jetèrent la crainte dans l'âme de l'empereur qui envoya les dépouilles de l'ancien temple à l'église chrétienne de Jérusalem. (Procop. , de Bel. Vandal., 11,9)
le triomphe, ces paroles de l'Écriture : « Vanité des vanités, tout est vanité. » Quand il fut arrivé au trône de Justinien, on lui enleva le manteau de pourpre, symbole de la royauté, et on lui ordonna de se prosterner et d'adorer l'empereur. Les contemporains assurent qu'on fut obligé de recourir à la violence pour le forcer à prendre une humble posture devant celui qui était devenu son maître. Il se résigna enlin , et portant ses regards sur Bélisaire, qui s'était agenouillé, il imita son vainqueur/
Peu de jours après , Justinien accorda à Bélisaire le titre de consul. Ce fut l'occasion d'un nouveau triomphe où la joie du peuple, n'étant plus comprimée par un sévère cérémonial , se manifesta sans contrainte. Des captifs portaient la chaire curule du général, et autour, la multitude, à laquelle on distribuait largement une part du butin pris aux Vandales , faisait éclater ses transports. Bélisaire compta , il n'en faut pas douter , ces deux journées au nombre des plus heureuses de sa vie; mais sa grande âme dut moins se réjouir des témoignages d'admiration que ses succès arrachaient au peuple , et des honneurs qui lui étaient décernés , que de la loyauté avec laquelle l'empereur remplit les engagements contractés au pied du Pappua.
Les prisonniers furent traités avec de grands égards. Justinien et Théodora se montrèrent surtout généreux pour les filles de Hildéric , que Bélisaire avait amenées d'Afrique , et pour tous les enfants issus, par Eudoxie, du sang de Valentinien. Quant à Gélimer on ne lui donna pas le titre de patrice , parce qu'il ne voulut point renoncer aux erreurs d'Arius. On lui assigna, dans la Galatie , un riche domaine où il se retira avec sa famille.
C'était là, au centre de l'Asie Mineure , loin des troubles et des révolutions qui menacent les empires, que devait mourir en paix le dernier roi des Vandales.
Avec le triomphe de Bélisaire se termine l'histoire des Vandales ; la nation avait perdu son roi et ses plus
illustres familles. Transplantés à Constantinople, les plus jeunes et les plus nobles parmi les descendants des anciens conquérants de l'Afrique, se mirent au service de l'empire et formèrent un corps de cavaliers qui se distingua plus d'une fois , par sa valeur, dans les batailles(*). Mais que devint, en Afrique, la masse de cette puissante nation? « Il est vraisemblable , dit Gibbon , qu'après l'exil de son roi et de sa noblesse, le peuple vandale paya la sécurité qu'il obtint en perdant son caractère, et en sacrifiant sa religion et sa langue, et que sa postérité dégénérée se mêla insensiblement avec la foule des sujets de l'Afrique. Plusieurs cependant essayèrent d'échapper à la domination étrangère ; un voyageur de nos jours a trouvé, au centre des peuplades maures, le teint blanc et la longue chevelure d'une race du Nord ; et l'on disait aussi autrefois que les plus audacieux, cherchant à se soustraire au pouvoir, ou même à la connaissance des Romains , trouvèrent la liberté et l'isolement sur les côtes de l'Océan Atlantique. La terre où ils avaient régné devint leur prison; ils ne pouvaient ni espérer, ni désirer de retourner sur les bords de l'Elbe, où une partie de leurs frères , moins aventureux , erraient encore au milieu des forêts. Il était impossible aux lâches d'affronter les mers inconnues et les barbares qui se présentaient devant eux : ceux qui avaient du cœur ne pouvaient se résoudre à porter dans leur patrie leur misère et leur honte, et, après avoir décrit la richesse de ces royaumes qu'ils avaient perdus , à se voir forcés de réclamer une portion du modeste héritage auquel ils avaient renoncé presque tous dans des temps plus heureux (**). »
(*) Gibbon ; Hist. de la décadence, elc. , ch. 41. — Lebeau; Hist. du Bas-Empire; édit. Saint-Martin; t. VIII, p. 161.— Papencordt ; Geschichte der vandalischen Herrschaft in Afrika, p. 3 14.
(**) v°y- Plus haut , p. 58. On ne lira peut-être pas sans intérêt ce qui concerne les destinées de cette partie de la nation
L'UNIVERS
CAUSES DE LÀ CHUTE DE L'EM- PIRE vandale; FIN DU BÉCIT. — vandale qui n'avait point voulu suivre le roi Godigiscle et émigrer au temps des grandes invasions. Le passage que nous citons ici a été signalé par Gibbon. Nous donnons dans son entier ce curieux document : «Voici le portrait des Vandales modernes tel que le lit Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, et grand-père du roi de Prusse, aujourd'hui régnant, en s'entretenant avec M. Tollius, personne connue dans la république des lettres, et qui traversait lesÉlats de ce prince. « C'est un peuple léger, sédi- « tieux et perfide, qui n'habite que dans «des bourgades, dont véritablement il y « en a de cinq ou six cents feux. Ces Van- « dales reconnaissent en secret un roi de « leur nation ; mais ce roi ne se donue à « connaître qu'à ses sujets, qui lui payent « chaque année une redevance d'unécu par « tête; on sait même qu'il garde dans sa » maison un sceptre et une couronne. Le « hasard, ajoutait l'électeur, me fit voir une « fois le roi des Vandales. C'était un jeune « homme qui avait l'air robuste et la mine « haute. Un des plus considérables de la « nation s'étant aperçu que je regardais fixe- « ment ce jeune homme, il le fit retirer à « coups de bâton, comptant bien qu'il me « donnerait le change par là et que je ne « pourrais jamais penser qu'un homme qu'il « traitait ainsi fût son roi. J'ai fait traduire « en leur langue la Bible et le catéchisme « de Heidelberg ; mais je n'ai point encore « érigé d'écoles publiques dans la contrée « qu'ils occupent. J'ai craint le caractère de « de ce peuple , qui d'ailleurs habite un « pays où il est facile de se cantonner. Ces « Vandales, qui ne manquent pas de vue, ont « même déjà trouvé moyen d'avoir quelques « pièces d'artillerie qu'ils cachent avec soin. « Un jour que je traversais leur pays, ils « s'attroupèrent jusqu'au nombre de cinq « à six mille, dans le dessein de m'enlever, « et quoique j'eusse une escorte de huit « cenis grenadiers, ce ne fut pas sans peine « que je sortis d'embarras. » Dubos ; Histoire critique de l'établissement de la monarclùe française dans les Gaules, t. I, p. 2ii. Paris, 1734 ,in-4°. Gibbon dit dans une note : « On peut suspecter avec raison la véracité, non pas du grand électeur, mais de Tollius; »et cependant il paraît adopter, dans son récit, les faits les plus importants conlenus dans le passage que nous venons de citer.
« Dans l'histoire de l'humanité , dit Procope, il n'est pas un siècle qui n'offre quelque événement merveilleux. Toutefois, quand je songe que cinq mille cavaliers (car, pendant le cours de la guerre , l'infanterie n'eut point l'occasion de prendre part aux batailles), qui n'avaient pas même, en arrivant en Afrique , un port où ils pussent débarquer, ont renversé de son trône le successeur de Genséric et , en quelques mois , ont effacé cet empire vandale si puissant par ses richesses et ses guerriers , je n'oserais affirmer qu'il y eût , dans Je passé, un fait plus étonnant que la rapide expédition de Bélisaire. » Sans rien diminuer de la juste considération qui s'attache encore , après tant de siècles , au nom de Bélisaire, on peut dire, et l'historien byzantin lui-même semble le reconnaître, que les succès de l'armée grecque en Afrique ont été plutôt l'œuvre de la fortune que du génie et du courage. Il y eut, en effet, quelque chose de merveilleux dans certains événements de cette guerre pour laquelle le hasard fit plus que les hommes. Cependant, en recherchant avec soin les causes qui , depuis longtemps, avaient amené la décadence et préparé la chute de la nation vandale, on peut expliquer aisément et comprendre la rapidité de la révolution que nous venons de raconter. Gélimer était, il est vrai, l'héritier de Genséric et le chef d'un grand peuple, mais, par ses qualités, il était loin de ressembler au plus illustre de ses aïeux, et ses guerriers n'avaient point conservé le courage et les mâles habitudes de la forte génération qui avait fait la conquête de l'Afrique. Les générations nouvelles , comme Procope lui-même nous l'apprend, étaient amollies, corrompues, et elles ne se distinguaient plus que par les privilèges de la population romaine. Après tout , le nombre, peutêtre , l'eut encore emporté si la fortune n'eût pris soin , au moment même de la lutte, de diviser et d'amoindrir les forces des Vandales , et de mettre en quelque sorte entre les mains de Justinien les armes qui avaient
servi à Genséric pour frapper l'empire.
Gélimer s'aliéna d'abord une partie des hommes de sa race par son usurpation, et aussi par le barbare traitement qu'il fit subir au roi dont il tenait la place. Il n'y eut plus dès lors, dans la nation, cet accord qui seul pouvait lui donner la force de résister aux ennemis du dehors et de repousser les agresseurs; puis, quand Bélisaire parut, les catholiques se tournèrent contre les Vandales, comme les donatistes, autrefois, au moment de la conquête, avaient pris parti contre l'empire.
Enfin les Maures, que Genséric avait su maintenir dans le repos et dans son alliance, plus encore en les associant aux périls et aux gains de ses entreprises qu'en les comprimant par la force, avaient harcelé sans relâche, depuis cinquante ans et sur toutes les frontières, les conquérants germains; et lorsque l'armée grecque arriva, ils ne voulurent point le défendre, et virent tomber sans regret un peuple qui , renonçant à ses habitudes de guerre et aux grandes pirateries, avait cessé de lui fournir de l'or, et que, pour sa faiblesse, ils méprisaient depuis longtemps. La force de Genséric était presque tout entière dans ses alliances. C'était en s'unissant aux Goths, aux Suèves, aux Huns, qu'il était parvenu à consolider sa domination en Afrique, et à lutter avec avantage contre ses ennemis de l'Orient et de l'Occident.
Quand il était menacé par l'Italie ou par Byzance, il poussait, suivant les circonstances, les barbares de l'Europe sur l'un ou sur l'autre empire, et éloignait ainsi le danger de sa capitale et de ses côtes. Gélimer, en imitant son aïeul, en s'alliant, par exemple, aux Ostrogoths en Italie et aux Visigoths en Espagne, aurait pu au moment du danger écarter de l'Afrique l'armée de Justinien. Mais il ne sut point entretenir avec les peuples qui devaient être ses auxiliaires naturels des rapports d'amitié, ou bien quand il songea à leur demander aide et appui, il était déjà vaincu. Aussi Amalasunlha fournit des vivres aux vaisseaux grecs
quand ils touchèrent la Sicile, et Theuuis renvoya avec ignominie les ambassadeurs vandales qui étaient venus solliciter son alliance. Abandonné par une partie des siens, haï par les catholiques, connaissant les dispositions hostiles des Maures, Gélimer, au sein même de ses Etats, était réduit à l'impuissance; et au dehors il ne comptait pas un seul peuple qui, dans les fâcheuses conjonctures où le mauvais gouvernement de ses prédécesseurs et sa propre usurpation l'avaient placé, voulût lui prêter assistance. Des accidents imprévus, la fatale imprudence d'Ammatas, la mort de Tzazon, hâtèrent, il n'en faut point douter, la chute de la domination vandale, mais elles ne la décidèrent pas : elle fut préparée, amenée par les causes diverses que nous venons d'énumérer. Celui qui tiendra compte de ces causes ne sera point surpris que cinq mille cavaliers d'élite, soutenus par une réserve de dix mille fantassins, et dirigés dans leurs mouvements par un général habile, aient vaincu un roi mal affermi sur son trône, et arraché l'Afrique, même en six mois, à une nation qu'un grave dissentiment avait partagée et affaiblie, et que l'habitude du repos, du luxe et des plaisirs, avait amollie et dégradée.
On conçoit aussi que la facile conquête accomplie par Bélisaire ait excité des transports de joie dans les provinces soumises au monarque qui se disait l'héritier des Césars. Frappé, envahi, amoindri depuis deux siècles par les barbares, le vieil empire tressaillit à la nouvelle de la chute des Vandales, et il crut sans doute que le temps des rudes épreuves était passé pour lui et qu'il allait se reconstituer, et revivre dans toute sa force et son ancienne splendeur. Justinien se fit alors l'organe des sentiments et de l'opinion de ceux qui n'avaient point cessé de croire à l'éternité de la puissance romaine. Les premiers messagers de Bélisaire avaient paru à peine à sa cour, que déjà, sans attendre que Gélimer eût risqué sa dernière bataille et fût devenu son prisonnier, il se décora,
dans les actes émanés de sa chancellerie, des titres à' Africain, et de vainqueur des Alains et des Vandales. Il alla plus loin encore, car, prenant ses espérances et celles des Byzantins pour des réalités, il se fit appeler aussi souverain des Francs, des Goths, des Alamans et des Germains, comme s'il eût possédé la Gaule, l'Espagne, l'Italie et les portions de la Germanie enclavées dans l'ancien empire (*). La fortune, on le sait, ne devait point tarder à faire justice de ces vastes prétentions, et à donner un démenti aux paroles de Justinien. Toutefois, nous le répétons, quand on songe que depuis les grandes invasions des barbares l'empire avait toujours été vaincu et malheureux, on rencontre sans étonnement, dans les récits et les actes du sixième siècle, les lignes que nous avons citées, et l'on conçoit aisément que les victoires de Bélisaire et ses rapides succès en Afrique aient inspiré des sentiments d'orgueil et quelque enthousiasme aux Romains dégénérés.
ORGANISATION POLITIQUE DES VANDALES EN AFRIQUE ; EFFETS DE LA CONQUETE ; RAP- PORTS DES VAINQUEURS AVEC LES VAINCUS; RELIGION , COMMERCE , INDUSTRIE , LIT- TERATURE , MOEURS, ETC., DE L'AFRIQUE VANDALE.
Nous ne chercherons pas ici à décrire l'état politique et moral des Van-
(*) Yoici les titres qui sont accumulés dans les actes de confirmation placés en tête des Instituts et des Pandectes : Imperator Cœsar, Flavius Justinianus , Alamanicus , Gothicus, Francicus , Germanicus , Asiaticus, Alanicus, Vandalicus,Âfricanus, Pius, Félix, incljtus, Victor ac Triumphator, semper Augustus. Dans le préambule de chacun de ces actes, Justinien rappelle avec ostentation la défaite des Vandales, la prise de Carthage et la conquête de l'Afrique. Justinien agissait avec quelque témérité en se glorifiant ainsi. Les actes que nous signalons ici ont élé promulgués , comme le porte la date , bien avant que l'empereur pût connaître les résultats de la bataille de Tricamara, et trois mois environ avant la soumission de Midenos et la captivité de Gélimer. Yoy. le Corpus juris civilis.
dales dans la Germanie. Nous renvoyons sur ce point à tous les auteurs qui, depuis Tacite, ont parlé des sociétés barbares. Quelle fut , plus tard , l'organisation adoptée par les Vandales au temps où, sans demeures fixes, ils erraient en Gaule , en Espagne et en Afrique? C'est une question que nous avons déjà essayé de résoudre en quelques mots. Nous avons dit (pag. 27) :
« Depuis le passage du Rhin jusqu'à la prise de Carthage , la nation vandale n'est qu'une horde inquiète, errante, qui n'a point d'autre patrie que la terre enclose par des fossés où elle place son camp ; d'autres mœurs que celles que font la guerre et des combats sans cesse renouvelés ; d'autre gouvernement que la discipline des armées. Il suffisait alors à celui qui dirigeait les mouvements de cette horde, d'avoir assez de bravoure et d'énergie pour la sauver des attaques de l'ennemi , et pour maintenir dans cette foule composée de tant d'éléments divers l'obéissance et l'apparence de l'unité. »
Après la prise de Carthage et le partage des terres de la Zeugitane , les Vandales passèrent de la vie nomade à la vie sédentaire. Alors il se fit dans leurs habitudes , leurs mœurs , dans leur vie, en un mot, une complète transformation. D'un autre côté, par le fait de l'invasion , la condition des Romains de l'Afrique dut changer.
Comment les Vandales , après la prise de Carthage, s'organisèrent-ils sur la terre conquise? Quelle fut la forme de leur gouvernement ? Dans quels rapports vivaient les vainqueurs et les vaincus ? Quels changements apporta la conquête dans l'état des personnes , le commerce et l'industrie ?
D'autre part, quelle fut l'action de la civilisation romaine sur les conquérants barbares? Ce sont là les diverses et importantes questions que nous nous proposons d'examiner.
le eoi. — Avant d'avoir pris Carthage et forcé l'empire à reconnaître ses conquêtes , au temps où il était campé plutôt qu'établi en Afrique, Genséric exerçait sur les Vandales , les Alains , et tous les hommes de races
diverses qui l'accompagnaient, un pouvoir absolu. C'était le pouvoir dont, par nécessité, ont été investis dans tous les temps les généraux d'une armée en campagne. Quand Genséric eut distribué à ses compagnons les terres de la Zeugitane, quand il eut pris possession d'une manière définitive de la meilleure partie des vastes et fertiles provinces d'Afrique qui , avant sa conquête , relevaient de l'empire , sa sphère d'action s'agrandit. Il cessa d'être exclusivement le chef d'une foule armée, pour devenir roi. Mais alors son pouvoir, pour s'étendre plus loin qu'autrefois, ne perdit ni sa force, ni le caractère de violence que lui avait imprimé l'état de guerre. Les compagnons de Genséric , la conquête une fois accomplie et le partage des terres étant achevé, ne cessèrent pas de se considérer comme les membres d'une armée , et ils ne cherchèrent pas à ravir une part de l'autorité de celui qui, avant leur établissement, les dirigeait dans les courses lointaines et les combats. Nous renvoyons au récit qui précède. On verra qu'aux diverses époques de la domination des Vandales en Afrique , la puissance absolue de l'ancien chef de guerre qui était devenu roi , pour employer ce mot dans son acception moderne , fut toujours incontestée. Genséric et ses successeurs eurent tout pouvoir sur la vie et la liberté non point seulement des Romains, mais encore des hommes les plus illustres de leur race. En ce qui concerne les Vandales , l'autorité du roi n'était limitée qu'en un sens : il n'osait porter atteinte à la propriété concédée à perpétuité à ceux qui avaient fait la conquête. Une seule infraction aux arrangements voulus et acceptés par Genséric et ses compagnons eût inspiré à tous les barbares, devenus propriétaires , des craintes sérieuses , et amené une révolution qui aurait eu pour premier résultat une diminution du pouvoir royal, et peut-être la chute de la famille investie de la royauté.
le conseil du roi. — Si l'on en croit une tradition rapportée par Procope, et que nous avons reproduite
plus haut dans notre récit (pag. 58) , le roi , dans les circonstances solennelles , appelait autour de lui , pour prendre conseil , les hommes les plus illustres de sa nation. Cette réunion n'était point sans analogie avec le fVittena-ghemote , ou assemblée des sages des anciens Saxons. Seulement il fout remarquer que la voix du roi dans le conseil était prépondérante , décisive; qu'elle valait, en un mot, à elle seule, toutes les voix. Ainsi Procope raconte que les députés envoyés à Carthage par les Vandales d'Europe qui , au temps du roi Godigiscle , n'avaient point voulu émigrer , ayant demandé à Genséric l'entier abandon des terres que lui et les siens avaient laissées en Germanie, le roi , de l'avis de son conseil, fit d'abord une réponse favorable. L'historien byzantin ajoute qu'un vieillard s'étant levé, ramena le roi par un discours à un avis contraire. Genséric , sans tenir compte de l'adhésion exprimée par la majorité de ceux qu'il avait rassemblés, trouva sages les paroles du vieillard , et renvoya les députés sans accueillir leur demande. Cette seule anecdote peut nous faire connaître la nature et les attributions du conseil convoqué dans les graves circonstances par les rois vandales.