SOUS LES ROIS HUNÉRIC, GUNTHAMUND
et thrasamund. - Hunéric,filset successeur de Genséric , ne persécuta point les catholiques dans les premières années de son règne. 11 ne fut cruel alors que pour les membres de sa propre famille et pour les hommes les plus illustres de la nation vandale. Ce fut seulement en 483 , qu'entraîné par l'esprit de secte, il tourna ses fureurs contre les catholiques. Il voulut les contraindre à embrasser l'arianisme. Ceux qui résistèrent furent dépouillés de leurs biens et exilés. Les prêtres surtout eurent à souffrir du zèle intolérant de Hunéric; ils furent déportés par milliers, sans défense et sans ressources , dans les déserts de l'Afriq.ue.
Pour se donner sans doute un prétexte de sévir, le roi convoqua un grand concile à Carthage. Ariens et catholiques se réunirent dans cette ville en 484 ; mais à la suite de désordres provoqués
f>eut-être par Hunéric lui-même et par es évêques qui l'environnaient, les conférences furent interrompues. La sentence de condamnation avait été préparée à l'avance. Le roi, accusant les catholiques d'avoir mis obstacle à kla discussion, publia un édit qui les privait de leurs églises et prononçait, contre eux les châtiments les plus'sévères, à savoir : les amendes, les confiscations , les peines corporelles, l'exil, et même la
(I) Voy. sur l'état de l'Église d'Afrique, au temps de Genséric , notre Histoire de la domination des Vandales en Afrique , p. 10 et suiv.; 26 et suiv.
mort. Cet édit reproduisait, dans leurs principales dispositions, toutes les lois promulguées jadis par Honorius contre le schisme ou l'hérésie.
L'édit de Hunéric ne contenait point de vaines menaces ; il fut bientôt exécuté avec rigueur dans toutes les parties de l'empire vandale , et alors commença une persécution qui fut marquée par des supplices et de sanglantes exécutions. Ce fut d'abord sur les évêques qui s'étaient rendus à la conférence de Carthage que tomba la colère du roi. Il ne se borna point à les dépouiller de leurs églises; il les fit tous arrêter : puis, il condamna les uns à cultiver la terre , comme esclaves, les autres à couper et à préparer , dans l'île de Corse , les bois qui devaient servir 5 la construction de ses vaisseaux (1).
Sous le règne de Gunthamund , les catholiques jouirent de quelques ins, tants de repos. Alors les évêques exilérevinrent de toutes parts et, parmi euxs Eugène, qui, en 487, reprit possession du siège épiscopal de Carthage (2). Mais ce repos ne devait pas être de longue durée. Thrasamund, qui devint roi en 496, persécuta de nouveau les catholiques.
C'était un homme lettré, d'un esprit subtil , qui aimait la controverse et se plaisait aux discussions théologiques. Il traita les ennemis de sa croyance à la manière de Julien. Il les attaqua parles railleries, le mépris et l'outrage. Cependant, il ne put toujours soutenir son rôle; plus d'une fois, renonçant à feindre la modération et la tolérance, il laissa librement éclater sa haine contre ceux qui ne partageaient point ses opinions religieuses. Ce fut ainsi qu'il força Eugène à quitter encore son siège épiscopal et à s'exiler de Carthage , et que , dans l'année 507, il fit déporter en Sardaigne les évêques de la Byzacène.
L'Église d'Afrique ne souffrait pas seulement alors de l'intolérance des rois vandales , elle était encore attaquée et affaiblie parles tribus du désert. Cellesci , profitant de la faiblesse des successeurs de Censéric , avaient recommencé
(1) Nous avons déjà donné, dans ce volume, l'édit de 484, et raconté, avec quelque étendue, la persécution qui le suivit. Voy. notre Histoire de la domination des Vandales en Afrique, p. 33 et suiv.
(2) Morcelli ( Afric. christ. )\ t. I, p. 55.
AFRIQUE CHRÉTIENNE
la guerre contre la civilisation. Elles s'étaient jetées sur l'empire vandale et elles avaient rapporté le paganisme dans les contrées qu'elles avaient envahies.
la. tolérance du roi hildéric amène une revolution; gelimer; l'église catholique triomphe par bélisaibe. — Thrasamund mourut en 523. Il laissait le trône à Hildéric , qui avait longtemps vécu à Constantinople et qui était peut-être catholique. A l'avénement de ce prince , la persécution cessa. Tous les exilés pour cause de religion furent rappelés. Les supplices ou l'exil avaient fait de grands vides dans l'épiscopat, Hildéric ne s'opposa point , comme son prédécesseur, à ce qu'ils fussent remplis. Dans toutes les provinces, les catholiques furent remis en possession des églises qui leur avaient été enlevées. Hsjouirent dès lors d'une telle liberté que leurs évêques n'hésitèrent point à se rassembler, à Carthage même , pour délibérer publiquement sur les besoins de l'Église. Ce fut là, en effet, sous les yeux du roi, qu'ils tinrent, en 524 ou 525, un concile présidé par le primat de l'Afrique, Boniface (1).
Mais les hommes de race vandale et même les Romains qui avaient embrassé l'arianisme blâmaient la tolérance et la modération de Hildéric. Ils n'avaient point cessé , avec raison, de considérer les catholiques comme de mortels ennemis. Ils les accusaient de chercher, par leurs relations secrètes avec l'empire, le renversement de la domination vandale. A la fin, Hildéric lui-même, qui entretenait avec la cour de Constantinople de fréquents rapports, et qui avait eu l'imprudence de placer sur ses monnaies l'effigie de Justinien, fut soupçonné de partager, contre sa nation et sa propre famille, les haines des catholiques. Une révolte éclata; Hildéric fut renversé du trône et Gélimer le remplaça. '
Cette réaction de l'arianisme ne fut pas de longue durée. Justinien leva une armée pour soutenir le roi déchu. Ce fut en 533 que Bélisaire mit fin à la domination des Vandales et que , Hildéric étant mort, il prit possession de l'A-
( i ) On compta 59 évêques flans ce concile. Voy . Hardouin; Conc. t. II, p, 1 154.
frique au nom de l'empereur. Les rapides et brillants succès du général byzantin donnèrent enfin la victoire et la paix à l'Église catholique.
nouvelle réaction; édit de justinien; rapports avec l'église de rome; concile; état de l'église d'afrique sous la domination byzantine. — Une ancienne tradition racontée par Procope (1) nous montre que les catholiques, depuis le règne de Genséric jusqu aux victoires des soldats de Justinien, n'avaient point cessé de conspirer , au moins en pensée, contre les conquérants barbares. En 533 , ils accueillirent Bélisaire comme un libérateur. Il est vraisemblable que dès l'instant où le représentant de Justinien parut sur les cotes de l'Afrique, ils l'aidèrent de leurs conseils et de leurs secrets avis. D'ailleurs , en ne résistant point à l'armée impériale , en lui laissant libre passage dans toutes les villes, depuis Syllectum jusqu'à Carthage , ils contribuèrent, autant qu'ils le pouvaient alors, à la chute de la domination vandale.
Une nouvelle réaction religieuse suivit de près la victoire de Bélisaire. Les catholiques s'empressèrent de profiter de la défiance que les hérésiarques et les schismatiques inspiraient à la cour de Byzance pour se venger de tous les maux qu'ils avaient soufferts. Ils s'adressèrent à Justinien. C'était principalement l'hérésie qui avait donné force et durée à l'empire vandale. C'était elle aussi qui , peu d'années auparavant, avait précipité du trône Hildéric, le protecteur des orthodoxes etj'ami des Byzantins. Justinien ne l'ignorait pas , et , par politique autant que par zèle religieux, il prit, contre les ariens, les donatistes et les autres dissidents, de sévères mesures. Par un édit de 435, il les écarta des fonctions publiques , les dépouilla de leurs biens, leur enleva leurs églises, et leur défendit d'élire des évêques, de conférer les ordres et de baptiser (2). Les juifs aussi furent enveloppés dans l'arrêt de proscription.
C'était donc la peur qui avait dicté cette loi violente. Plus d'une fois alors
(1) Voy. notre Hist. de la domination des Fan* dales en Afrique, p. 58.
(2) Baronius , ad. an. 535
on accusa les dissidents de conspirer, non sur des preuves, mais seulement parce qu'on les craignait. Toutefois, il faut dire que les Vandales, dépossédés et;non exilés , que les hérésiarques et les schismatiques qui s'étaient attachés à la fortune des conquérants barbares, désiraient ardemment la chute de la domination byzantine. Ils prirent part, il n'en faut pas douter, à tous les troubles qui bouleversèrent l'Afrique depuis le départ de Bélisaire jusqu'à l'invasion arabe. Par la force des choses, ils devaient conspirer contre Justinien et ses successeurs, comme les catholiques, depuis Genséric jusqu'à Gélimer , avaient conspiré contre les Vandales.
Les Byzantins achevaient à peine de soumettre les provinces qui avaient appartenu aux Vandales que l'Église catholique d'Afrique songea à se réorganiser. D'abord, pour traiter les nombreuses affaires que lui donnait sa situation nouvelle, elle tint un concile.
Ce fut à cette fin que deux cent dixsept évêques se réunirent à Carthage, en 534 , sous la présidence du primat Réparatus (1). Ensuite elle se remit dans des rapports assidus avec Rome et les autres Églises du monde chrétien (2).
Elle forma , peut-être dès la même époque, les quatre provinces ecclésiastiques qui subsistaient encore, suivant d'anciens documents, en l'année 649.
Ces quatre provinces étaient : 1° la Proconsulaire; 2° la Numidie; 3° la Mauritanie ; 4° la Byzacène. Sous le nom général de Mauritanie se trouvaient comprises la Césarienne , la Sitilienne et la ïingitane. La Tripolitaine avait été rattachée à la Byzacène.
Depuis la conquête accomplie par Bélisaire jusqu'à l'invasion des Arabes , l'Église d'Afrique eut sans doute beaucoup à souffrir des révoltes et des troubles qui à diverses époques éclatèrent à Carthage et dans toutes les provinces soumises à la domination byzantine.
Mais ce qui contribua surtout à l'affaiblir , et , si nous pouvons nous servir de cette expression, à amoindrir son do-
(I)Hardouin; Concil. t. II, p. 1154 et 1177. — Réparatus venait de succéder sur le siège épiscopal de Carthage à Boniface.
(2)Voy. Morcelli ( Afr.chisl.); ad an. 535; t. III, p. 282 et sqq.
marne , ce fut la guerre continuelle que firent à l'empire et à la civilisation les populations indigènes. Salomon, Jean Troglita, Gennadius, eux-mêmes, les plus illustres de tous les généraux qui vinrent de Constantinople, ne purent toujours refouler et contenir les tribus du désert. Guidées, pendant un siècle, par des chefs qui , comme Yabdas, Antalas , Carcasan et Gasmul, avaient ravi sans doute à la tactique romaine quelques-uns de ses secrets , elles ne cessèrent de faire des progrès, gagnant chaque jour une nouvelle part de territoire sur la civilisation, et ramenant jusqu'à la côte le paganisme et la barbarie.
^ Les Arabes, de 647 à 697, achevèrent l'œuvre des tribus indigènes et portèrent à la domination romaine le dernier coup. En moins d'un demi-siècle, en effet, ils établirent l'islamisme, par la force du sabre , sur toute la côte septentrionale de l'Afrique. Alors les évêques et les prêtres s'enfuirent et se dispersèrent; les uns se retirèrent sur les terres encore soumises aux empereurs de Constantinople ; les autres en Italie; d'autres, enfin, comme Potentinus, évêque d'Utique , cherchèrent un asile en Espagne (1).
conclusion. — Après cette terrible invasion il resta pourtant des chrétiens en Afrique. Nul, aujourd'hui, ne saurait dire précisément à quelles conditions les conquérants arabes laissèrent au milieu d'eux, pendant plusieurs siècles , cette part de la population rom aine qui n'avait abandonné ni son culte, ni sa foi. Un seul fait nous semble hors de doute, c'est que l'existence de cette population, vouée par l'islamisme au mépris et aux outrages, exposée sans cesse à une complète extermination, ne fut qu'une longue suite de souffrances.
Nous savons, en effet, par d'anciens documents, combien fut triste et misérable l'état de l'Église d'Afrique, pendant le moyen âge. Elle souffrit alors, non-seulement de la persécution , mais encore de ses discordes. Elle ne cessa pas d'être en proie à ces querelles et à ces divisions qui, dans le cours du qua-
(I) Morcelli ( Africa christiana ) ; ad an. 59; t. III, p. 392.
AFRIQUE CHRETIENNE
trième siècle, avaient tant fait pour sa ruine. En l'année 893 , des députés de l'Afrique vinrent à Rome et s'adressèrent au pape, lui demandant ses conseils et sa médiation pour arrêter un schisme qui avait éclaté entre les évêques (I).
Plus tard , vers 1054, une lettre venue de Carthage à la cour du souverain pontife atteste une nouvelle discorde. Le métropolitain Thomas écrit à Léon IX pour se plaindre de l'évêque de Gummase, en Byzacène, qui se croyait et se disait son égal. Le pape reconnaît, dans sa réponse, les droits de Thomas.
« Après le souverain pontife, lui dit-il, nul n'est plus élevé, en Afrique, que l'archevêquede Carthage. » Il déclare que les autres évêques ne peuvent ni sacrer, ni déposer, ni assembler des conciles sans l'assentiment du métropolitain.
Léon IX voyait avec tristesse l'état de l'Église d'Afrique, et ce n'était pas sans une profonde douleur, comme il le disait lui-même, qu'il ne comptait que cinq évêques dans une contrée qui jadis en réunissait plus de deux cents pour ses conciles (2).
Ces cinq évêques étaient réduits à deux vers 1076. Ce fut alors que Grégoire VII écrivit, à Carthage, au métropolitain Cyriaque , pour lui recommander, lorsqu'il n'y aurait que deux évêques en Afrique, de procéder à l'élection d'un troisième, qui se rendrait à Rome et s'y ferait sacrer. C'est afin, dit le pape, que plus tard les consécrations puissent se faire , en Afrique même , par les évêques réunis au nombre prescrit par les canons; et il sacra lui-même, pour commencer, Servandus, qui devait être évêque d'Hippone. Alors, tout ce qui rappelait l'ancienne gloire de l'Afrique était tellement oublié, que Grégoire VII ne savait en quelle province était le siège épiscopal illustré par saint Augustin. Dans la lettre qu'il écrivit à propos de l'élection de Servandus, il place Hippone dans la Mauritanie Sitifienne. Quant au métropolitain Cyria-
(I)Frodoard;IV,2.
(2) Decus ccclesiarum africanarum ita conculcatum a gentibus nimium dolemus, ut modo vix qùinque inveniantur episcopi , ubi olim ducenti quinque solebant per concilia plenaria computari. Hardouin ; Concil. t. VI , p. 950.
que, il fut victime des interminables discordes de ses frères les chrétiens. Accusé par eux auprès des Sarrasins, il eut à supporter les plus odieux traitements et les plus cruels outrages (1).
Ce sont là les derniers et tristes souvenirs laissés par l'Église dont nous voulions écrire l'histoire. Vers 1146, la secte des Almohades, qui vainquit et extermina celle des Almoravides , porta en Afrique le dernier coup au christianisme (2).
Les chrétiens d'Europe savaient encore vaguement au moyen âge que par delà la Méditerranée , non loin de l'Italie , de la France et de l'Espagne se trouvait une côte belle et fertile où avaient existé jadis des églises sans nombre et de populeuses cités, et ils s'émurent aux lamentables récits que leur firent, sans doute, ceux qui avaient échappé par la fuite au fer des Almohades. Alors, dans ce temps d'héroïque ignorance où rien ne paraissait impossible à quiconque croyait et voulait fermement, plusieurs songèrent à reconquérir, au profit du christianisme , cette terre désolée. En l'année 1226, de pauvres religieux, n'ayant pour ressources et pour appui que leur foi et que leur zèle, s'embarquèrent pour l'Afrique, où ils essayèrent en vain de prêcher l'Évangile. En 1270, un roi de France campa avec son armée sur les ruines de Carthage. Mais alors et depuis , pendant sept siècles , les efforts de ceux qui soumettent les peuples par l'épée ou par la parole demeurèrent impuissants. Toutes leurs entreprises échouèrent, et quand ils parvinrent à prendre possession de
(1) Hardouin ; Conc, t. VI , p. 1341. — Greg. vu EpisL, lib. 1, 22.
(2) il resta pourtant quelques chrétiens sur la côte d'Afrique. Placés au milieu d'une population fanatique et barbare, ils étaient dans une situation déplorable. iGuillaume de Nangis nous apprend qu'au temps de l'expédition de saint Louis , il y avait encore à Tunis des prêtres et des églises. Les musulmans jetèrent en prison tous les chrétiens quand ils apprirent que l'armée française avait touché les côtes de 1'A.frique. Erat in urbe Tunarum ■multitudochristianorumjugo tamen servitutis Sarracenorum oppressa , etfratrum Prcedicatorum congregatio , ac ecclesiœ constructœ in quïbusfideles quotidie confluebant : quos omnes, ex sui régis prœcepty, Sarmceni captas incar- ■ ceraverant cumjines suos intravisse Francorum exercitum cognovissent. Gesta Philippi III ; Voy. les Historiens de France , t. XX , p. 478.