CONTREES LIBYENNES COMPRISES DANS LE DISQUE TERRESTRE D'HO- MÈRE
Le Planisphère homérique, dont le fleuve Océan déterminait le circulaire contour, représentait la terre comme un disque, au centre duquel s'élevait l'Olympe , et que traversait , du couchant à l'aurore, une zone tracée par la mer Intérieure depuis les sources de l'Océan jusqu'au Phase. L'orbe terrestre se trouvait ainsi coupé en deux segments, pour lesquels le divin rhapsode n'avait point encore de noms propres généraux. En vain Strabon, panégyriste, maladroit cette t'ois, de la science géographique d'Homère , aflirme-t-il que chez le poète l'hémicycle septentrional est le côté des ténèbres, l'autre celui du soleil et du jour. Cette application est plus ingénieuse que vraie, et c'est folie de croire que le chantre d'Ulysse ait renversé Tordre de la nature*, qui a mis au levant l'aurore et la source éternelle du jour, au couchant les ténèbres et la nuit (*). Le
(*) Iïpoç Çocpov — (ÔTtep fort Tcpoç àpxTOv)
— ai os t' âveuOe T:pô; r,ù> x' rjsXiôv te. (ôXov ib vÔTiov uXeupôv ouxto )iycov).
Strabon, I, sur Hom., Odys. ix, 25.
Il nous suffit d'opposer à cette explication celle qui ressort de cet autre passage d'Homève (Odyssée, x, 191).
"*Q 91X01, oùyàp x' Ï8u.êv Ô7tr) Ço<poç, ovS' ont] r)à>ç, Oùo° ôtcy) YjéXioç çaeciu-êpoio; î\a? vtcô yaïoa, Oûô' otcyj àvveîrai.
Nous ne doutons pas que la véritable traduction ne soit celle-ci : « O mes amis , «< nous ne savons plus où sont ni l'obscu- « rite (l'occident), ni l'aurore (l'orient), ni le « côté où le soleil lumineux fait sa route au- «« dessous de la terre {le nord), ni le point où «il culmine au-dessus d'elle {le midi). »
nord et le sud sont certainement désignés par Homère comme le côté de Borée ou de l'Aquilon et le côté de INotos ou de l'Autan. Plus tard on appliqua aux deux segments les noms d'Europe et d'Asie ; mais le poète ne connut ces deux noms que dans une acception beaucoup plus restreinte , inscrivant celui d'Europe entre le Péloponèse et les Iles (*),et celui d'Asie à l'embouchure du Raystre (**), tout près d'Éphèse.
Dans l'hémicycle septentrional s'étendaient jusqu'au limbe océanique, au delà des Mysiens de la Thrace et des peuples hippomolges, les Cimmériens, dans lesquels l'ethnologie moderne est tentée de retrouver les ancêtres de cette puissante race celtique dont les restes portent encore le nom de Cymris.
Dans l'hémicycle austral , sur les bords de la mer Intérieure, après la Colchide, laTroade, lesCariens, les Lyciens , les Solymes, les terres qui s'arrondissent autour de Chypre, la Phénicie et les Érembes, s'étend l'Egypte , et enfin la Libye ; et au delà , sur le limbe que baigne l'Océan, les Éthiopiens éloignés , divisés en deux parts, l'une d'Orient et l'autre d'Occident. Ainsi dans la mappemonde d'Homère, le disque terrestre', partagé en deux moitiés inégales dont la plus grande était consacrée tout entière à l'Europe, n'offrait plus qu'un segment amoindri pour l'Asie et l'Afrique, ensemble ; et quant à cette dernière en particulier, qui s'y trouvait reléguée au fond du couchant, il nous reste à examiner dans quelles proportions elle s'y trouvait comprise.
Ménélas, qui passa huit années à errer sur des plages étrangères avant de
Nous n'avons pas besoin de nous étendre ici davantage sur cette question.
(*) 'H[xàv ÔQ-oi IleXoTîOvv/iaov lueipav eyo'jaiv.
'Hô' ôcroi Eùpo)7a]v xe xai àpupipuraç xatà vyjaouç.
Homère, Hymne à Apollon, a5o.
(**) 'Affito ev XetjM&vi , KaOo-xpîou àu-tpl (Séeôpa.
Homère, Iliade, II, 461.
rentrer à Sparte . visita ainsi tour à tour Chypre et la Pîiériicie, les Egyptiens et les Éthiopiens, les Sidoniens et les Érembes , et la Libye où les agneaux ont des cornes dès leur naissance, où les brebis mettent bas trois t'ois l'an, offrant aux maîtres comme aux bergers d'abondantes provisions de fromage, de chair, et de lait frais, puisqu'on peut les traire toute Tannée. Sur quel point de la Libye aborda l'époux d'Hélène? La tradition géographique semble nous le révéler, en conservant, jusqu'au temps de Ptolémée, le nom de Ménélas à l'un des ports de la Marmarique. Ménélas , au surplus , ne doit point mourir dans la Grèce : à la fin de ses jours, les dieux le transporteront au champ Élysien , à l'extrémité de la terre , séjour délicieux à l'abri des neiges, du long hiver et de la pluie, doucement rafraîchi par le souffle du zéphyre, ou vent d'ouest, émane de l'Océan. Malheureusement le poète ne nous dit point à quelle distance du phare d'Egypte, où Ménélas apprit son destin, gisait cette terre fortunée.
Les pérégrinations d'Ulysse nous instruiront sans doute davantage, car il se rendit lui-même aux limites du profond Océan. Suivons rapidement le sillage de son navire, depuis qu'au départie Troie, repoussé par les Cicones de la Thrace, il fut emporté par Borée jusqu'auprès de Cythère , et poussé ensuite en dix jours chez les Lotophages de la Libye; de là nous le voyons aborder chez les Cyclopes, en face desquels est l'île boisée d'Éguse; échappé des mains de Polyphême , il arrive à l'île d'Éole, d'où le zéphyre le ramène en dix jours jusqu'en vue d'Ithaque , mais où il est rejeté par le déchaînement des vents contraires. Alors il gagne en sept journées la côte des Lestrygons, sujets du roi Lamos , échappe à grand'peine à leur dent cruelle , et gagne Eéa, l'île de l'enchanteresse Circé. De là un jour lui suffit pour se rendre aux bords de l'Océan, et, revenu chez Circé , un jour encore le conduit, en doublant les îles des Syrènes, au détroit où l'attendent le gouffre
de Charybde et le rocher de Scylla; il y fait naufrage, et, ballotté sur les débris de son navire, il arrive au bout de dix jours à Ogygie, l'île de Calypso fille d'Atlas. Il en repart enfin sur un radeau , et après dix-huit jours il gagne l'île Skhéria, terre des Phéaciens, qui le ramènent à sa chère Ithaque.
L'antiquité, religieuse admiratrice des chants du sublime poète, devait se complaire à reconnaître et à signaler tous les lieux qu'il avait décrits : aussi les noms homériques sont-ils restés traditionnellement attachés aux points qui semblaient répondre à ses indications , et nous les trouvons consignés dans les géographes aussi bien que dans les scholiastes. La moderne Gerbeh est chez eux appelée l'île des Lotophages ; Favignana , à la pointe occidentale de la Sicile, représente Éguse, voisine du pays des Cyclopes. Quant à l'île flottante d'Éole, c'est, d'après les explications de Pline , la moderne Stromboli. Les Lestrygons d'Homère sont généralement placés sur la côte d'Italie , au fond du golfe de Gaëte , où, suivant le dire d'Horace (*) , Lamos avait régné sur Formies. Le nom de Circé est resté jusqu'à nos jours attaché à un promontoire, qu'on suppose avoir autrefois été détaché du rivage, et qui passe pour avoir été le séjour de la fameuse magicienne. C'est de là que passant devant les îles Syrénuses indiquées en face de Pestum, et traversant le détroit de Messine, Ulysse fut poussé dans l'île Ogygie , qui se retrouve dans le groupe maltais , et gagna ensuite Skhéria , la moderne Cori'ou, d'où il revint enfin à Ithaque. Dans cette navigation errante, Ulysse n'a touché aux terres Libyennes qu'en
« JEU, vetusto nobilis ab Lauao
« Qui Formiarum înœnia dicitur « Prince|is, et inuanletn Maricae « Liltoribus tenuisse Lirim, « Latè tyrannus.
Horace, Odes, lit, xn.
Malte-Brun conduit Ulysse chez les Lestrygons de la Sicile, mais il oublie que ce peuple était cantonné sur la côte orientale, et il le transporte de son autorité privée sur la côte septentrionale.
L'UNIVERS
deux points insulaires, l'un habité par tout un peuple de Lotophages, l'autre par la solitaire fille d'Atlas; et cette double indication ne peut guère nous suffire pour estimer l'étendue de la Libye homérique du côté de l'occident. Mais nous avons vu le (ils de Laërte, parti de l'île de Circé, parvenir en un jour jusqu'aux bords de 10céan, de même qu'en un jour, de l'île de Circé il revient au détroit de Sicile. Cette deuxième journée nous donne la mesure de la première, et nous désigne l'entrée de l'Océan fantastiquement ouverte sous le méridien de l'île d'Elbe et de Carthage. Tel était donc le terme de la Libye d'Homère. Et l'on n'était pas plus avancé dans les siècles suivants, jusqu'à ce que le samien Coléos eût été poussé par la tempête au delà du détroit d'Hercule, 639 ans avant notre ère.
Si le rapprochement des portes de l'Océan raccourcissait à ce point la Libye du côté de l'ouest, elle se trouvait bien plusrétrécie encore entre les contours méridionaux de l'immense fleuve circulaire et la rentrée des Syrtes. On en peut juger en recueillant, dans les Pythiques dePindare, la tradition primitive du voyage des Argonautes, qui, du Pont-Axène passant par le Phase dans l'Océan oriental, et naviguant au sud de la Libye, trans-
f)ortèrent ensuite leur navire à travers es terres, jusqu'au lac Tritonide, accomplissant en douze journées ce merveilleux trajet de tout le continent africain (*).
Mais quand Hécatée de Milet, qui écrivit le premier traité de géographie, comme son compatriote Anaximandre avait tracé la première mappemonde, eut désigné le Nil comme un bras de l'Océan, les Argonautes virent s'ouvrir pour eux une voie plus aisée de retour à la grande mer Intérieure, et le continent austral se trouva naturellement
(*) Àto8e-/.a oï itpotepov
'Ayipa; i\ 'Qxsavov cpépo^sv NoÔTtov U7rèp yaïaç èpr^cov 'EvàXiov ôopu.
Pindare, Pythiques, IV, Sir. 2.
partagé en deux sections, en sorte que la Libye, bien que considérée encore comme une dépendance de l'Asie, eut dès lors à l'orient une limite déterminée.