LA. LIBYE DANS LE PLANISPHÈRE D'HÉRODOTE
Au temps d'Hérodote, les conditions du problème avaient changé : le disque terrestre s'était étendu, le cercle de l'Océan agrandi; il semble même que le centre du monde se fût déplacé, et que du Parnasse, qui avait succédé à l'Olympe, il eût été transporté vers le sud-est , à Rhodes peut-être.
L'Europe, en effet, séparée de l'Asie par le Phase, l'Araxe, et la mer Caspienne, était bien aussi longue que l'Asie et la Libye, en face desquelles elle étendait ses rivages ; mais elle ne leur était point comparable en largeur, quoique, à vrai dire, personne ne l'eût encore explorée au nord et à l'est, et ne pût certifier en conséquence qu'elle fût de toutes parts entourée par l'Océan, comme on le savait pourla Libye et l'Asie, autour desquelles Nékos et Darius avaient fait naviguer leurs flottes , le premier du golfe Arabique aux Colonnes d'Hercule, sous la conduite des mariniers deTyr, l'autre depuis Caspatyros sur l'Inaus jusqu'au golfe Arabique , sous les ordres de Scylax de Caryande : ce qui avait permis de juger que ces deux grandes portions de l'hémicycle austral étaient mutuellement de grandeur égale.
Mais ce n'est point au Nil que l'illustre historien veut placer leur limite naturelle : c'est au golfe Arabique, séparé de la mer Intérieure par un isthme si étroit! Au surplus, il trouve risible qu'on ait voulu couper ainsi en trois parts l'orbe terrestre , et qu'on ait choisi précisément le Nil pour faire cette coupure, puisque sa bifurcation sépare de l'Asie et de la Libye, tout à la fois , le Delta égyptien, qui constituerait ainsi lui-même une quatrième (*)
(*) Les Égyptiens l'entendaient bien ainsi dans leur division ethnologique du monde,
AFRIQUE ANCIENNE
partie du monde!... Ces moqueuses sorties du grave historien nous prouvent que ses propres idées , malgré leur justesse, n'étaient point celles qui avaient cours parmi ses contemporains, et que l'Egypte restait séparée de la Libye.
Les connaissances constatées par Hérodote sur la Libye au delà de l'Egypte suivent trois lignes principales vers l'occident : l'une s'avance le long des côtes de la Méditerranée, atteint le détroit des Colonnes , et le franchit pour se continuer jusqu'à un peuple avec lequel les Carthaginois échangeaient leurs marchandises contre de l'or; l'autre , partant de Thèbes d'Egypte, se poursuit d'oase en oase, à travers le désert, jusqu'à l'Océan ; la troisième, inclinant plus au sud, sillonne tour à tour des pays habités, des solitudes infestées de bêtes sauvages, des déserts sablonneux, et aboutit enfin aux bords d'un fleuve intérieur coulant d'ouest en est , habités par des hommes noirs , ce qui a fait conjecturer que cette indication s'applique au grand fleuve Kouârâ ou Niger, qui passe à Ten-Boktoue.
S'il en est ainsi , Hérodote aurait recueilli dans ces informations , qui n'étaient, au surplus, que le simple récit d'une expédition isolée, des renseignements qui s'étendaient, dans la Libye intérieure, bien plus loin que les Grecs ni les Romains des siècles ultérieurs ne poussèrent leurs connaissances géographiques. Il ne faut point oublier, d'ailleurs, que, dans les idées que le père de l'histoire se formait de l'orbe terrestre, la Libye et l'Asie se balançaient symétriquement de part et d'autre du golfe Arabique, et que même l'Arabie était, au midi, la dernière des terres habitées (*).
où ils se donnaient comme de raison la première place , sous le nom de Rome ou Hommes ; puis venaient successivement les Nahasi ou Africains, les Namou ou Asiatiques , et les Tamliou ou Européens.
J*) TTpoç 8' au (j.£aa|j.êpirJ; ir>yârr\ 'ApaêiY] Ttov oîxeouivtov x^pîwv èorî.
Hérodote, Thalle, 107.
Bien que les conquêtes de la science ne soient point irrévocablement assurées contre des retours d'ignorance et de barbarie, il faut néanmoins se garder de croire, sur la foi de quelques exagérations modernes, que l'école aristotélique, venue plus d'un siècle après Hérodote, eût rétrogradé jusqu'au monde d'Homère; que l'auteur d'un livre publié sous le nom du Stagyrite lui-même ait voulu représenter la Méditerranée comme formant le golfe Syrtique immédiatement après le détroit des Colonnes ; qu'un autre disciple d'Aristote, Héraclide de Pont, ait parlé de Rome comme d'une ville voisine de l'Océan. Ce sont là de pures équivoques : Héraclide, en effet, avait consigné dans un de ses écrits la vague nouvelle de la prise de Rome par les Gaulois, et il la désignait comme une ville assise sur les bords de la Grande mer; et la Grande mer ne fut jamais, dans l'antiquité classique, le nom de l'Océan, mais bien celui de la Méditerranée.
Et quant au livre aristotélique Du Monde, on n'y trouve que cette explication pleine de justesse : « L'O- « céan, répandu autour du monde que « nous habitons, se frayant une route « à travers le détroit appelé les Co- « lonnes d'Hercule, forme une mer « intérieure, s'agrandissant de proche « en proche et s'enfonçant dans des « golfes considérables, se rétrécissant « et s'élargissant tour à tour. Et d'a- « bord, en effet, Ton dit que sur la droite « des navigateurs venant des Colonnes « d'Hercule, elle s'avance dans les « terres et produit les deux Syrtes; « tandis qu'à l'opposite elle forme les « trois mers Sarde, Gauloise et Adria- « tique, immédiatement suivies de la « mer de Sicile, après laquelle vient « la mer de Crète, ayant elle-même « d'un côté celles d'Egypte, de Syrie « et de Pamphylie, de l'autre la mer « Egée et celle de Myrtos. »
Il n'y a là, certes,- rien qui ne soit d'une parfaite exactitude; mais notre vaniteuse légèreté est prompte à taxer d'ignorance et d'erreur ce qu'elle ne s'est pas donné la peine de compren-
54 L'UNIVERS
rire * et c'est ainsi qu'une critique plis ; la sphéricité de la terre, ensei-
superficielle et tranchante a pu mé- gnée par Aristote, était devenue une
connaître la supériorité réelle de l'é- vérité incontestable; et la mappe-
cole la plus savante de l'antiquité. monde, cessant de représenter un
Mais si Ton ne peut imputer aux disque imaginaire, devait offrir désordisciples d'Aristote un retour aux mais une projection rationnelle de la vagues et étroites limites du monde portion habitable de notre globe. Vers homérique, on est forcé de reconnaî- le pôle un froid excessif, sous la zone tre que Pline, compilateur laborieux torride une chaleur insupportable, ne plutôt qu'habile critique, a reproduit, permettaient l'habitation de l'homme sur la distribution des terres et leur que sur un espace allongé d'est en étendue relative, des idées qui sem- ouest entre ces deux extrêmes de blent appartenir à l'âge d'Hérodote température; en sorte que pour longbien mieux qu'à son propre temps, temps désormais VÉcumène (*), ou malgré cinq siècles entiers d'études monde habité, présenta la figure d'une progressives. Pour lui, l'Europe est chlamyde, ou, pour nous servir de la presque égale à l'Asie et l'Afrique comparaison de Possidonius. répétée ensemble; l'Asie équivaut à peine aux dans les vers de Denis le Périégète (**), deux tiers de l'Europe, et l'Afrique elle affecta la forme d'une fronde, n'en atteint pas les deux cinquièmes; mesurant, du levant au couchant, une en d'autres termes, l'Europe compte, longueur ou longitude double de la dans l'orbe terrestre, pour un tiers et largeur ou latitude comprise entre le un peu plus d'un huitième, l'Asie pour midi et le septentrion, un quart et un quatorzième, et l'A- Dès lors aussi la Libye ne fut plus frique pour un cinquième augmenté comptée comme une dépendance de d'un soixantième. Afin de représenter l'Asie, et formant avec elle l'hémicyces grandeurs relatives par une série cle austral, tandis que l'Europe consunique de chiffres qui répondent à tituait à elle seule l'hémicycle boréal ; toutes les conditions énoncées par l'en- l'Écumène fut considérée comme sécyclopédiste romain, nous consignerons ici les valeurs suivantes de cha- (*) oixovpiévY] est l'expression usuelle des que fraction dans l'unité terrestre : auteurs grecs; notre langue a bien admis
Europe 0.48 l'adjectif écwnénique, mais elle n'a point
Asie 0.31 accepté encore écumène; cependant nous
Afrique 0.21 ne faisons Pas difficulté d'employer ici ce
Gardons-nous' toutefois de suppo- *p. q»« Humboldt a déjà tenté de natif
ser que Pline fût resté complètement M,,*er- ,.,.,,,,. ...
.. ^ ' r Au surplus, I impossibilité d habiter sous
étranger aux connaissances perfec- h zone ^ J{aii im abso|ne : on
tionnees qui assujettissaient- la geogra- admellait Vlle fut tn£ePfée ,
phie de son temps n de savantes theo- baildeétroite de lieux habitables .Tic oixou-
ries cosmographiques. Nous nous ^y, «utt, Èari , 8tà u.é^ t^ àoixr^ou ôtà
bornons à constater qu'il restait fidèle xaùu.a aievr) texajiév*!, ainsi que le dit Sira-
aux traditions du siècle d'Hérodote sur bon à propos des déterminations australes
la distribution des trois grandes par- d'Hipparque.
ties du monde, et qu'il demeurait, sur (**) Mv^aou.^ 'Qxeavoïo pa6uft6ou- èv
ce point, en arrière des notions déjà yàpèxsîvw
acquises touchant la grandeur rela- Ilàca ybw, àxe vrjffoc àueipiToç,
tive de l'Asie. loreçdvwTaf
Où [xyjv Tràaa Staupô 7tepiSpou.oç , àXXà
LÀ LIBYE DANS LA MAPPEMONDE 5iau.<piç
DE STRABON. E-jpuTspy] (3e6auTa 7tpoç rjeXioio xeXeu-
6ouç,
Au temps de Strabon, en effet, ïçevôôvyj eîoixuîa.
d'immenses progrès s'étaient accom- Dewts, Pér'ûghe, 3-7.
AFRIQUE ANCIENNE
parée par le Nil, la mer Egée, la Pro-
f)ontid(\ le Pont-Enxin, la Méotide et e ïanaïs, en deux fractions conoïdes, l'une orientale et formée tout entière par l'Asie, l'autre occidentale et réputée Europe dans son ensemble, mais subdivisée par la Méditerranée en deux parties, savoir, au nord l'Europe proprement dite, et au sud la Libye.
Celle-ci comptait donc toujours pour un quart, plus ou moins, du monde habité ; mais elle était annexée à l'Europe au lieu de l'être à l'Asie. Elle offrait, au surplus, la figure d'un triangle rectangle dont le Nil et la Méditerranée traçaient les deux côtés mutuellement1 perpendiculaires, tandis que l'Océan en baignait l'hypoténuse; quelquefois aussi on la regardait comme un trapèze, sans doute parce que le retranchement du Delta égyptien mettait en évidence un quatrième côté dessiné par la branche Canopique du Nil. Le sommet austral de cette figure se prolongeait sous la zone torride, et l'on n'en parlait que par conjecture : d'Alexandrie à Méroé, capitale de l'Ethiopie, on mesurait dix mille stades environ, et de là jusqu'à la limite commune de l'Écumène et de la région torride, encore trois mille stades; en sorte que la plus grande largeur de la Libye se pouvait estimer à treize ou quatorze mille stades (*); sa longueur était un peu moin-
(*) Le stade, de 600 pieds grecs, ou 6i5 pieds romains, équivalait précisément à un huitième de mille romain , ce qui revient à un dixième de mille géographique.
Le lour de la terre , pris sur un de ses grands cercles, était estimé 252,000 stades : c'était un sixième de plus que la mesure généralement admise aujourd'hui. Gossellin a eu la singidière prétention d'établir que les anciens connaissaient la véritable mesure de la terre , et qu'ils en avaient déduit la valeur exacte du degré, à laquelle était subordonnée la longueur du stade : c'est renverser l'ordre naturel des idées, et méconnaître les leçons journalières de l'expérience.
La division du cercle en parties aliquotes susceptibles d'une mesure angulaire était enseignée par la théorie; des observations,
dre que le double de cette quantité.
Quelle portion de l'Afrique actuelle se trouvait comprise dans ce triangle ou ce trapèze? On ne peut se dissimuler qu'elle était peu étendue. Le point extrême auquel on fût parvenu, sur la côte orientale , était le promontoire appelé Corne du Sud, qui semble ne pouvoir être cherché plus loin que le Râs-el-Kheyl , vers le huitième degré de latitude nord. Sur la côte occidentale , on connaissait les îles Fortunées , situées à une médiocre distance des extrémités de la Mauritanie , après laquelle étaient les Éthiopiens du couchant , limitrophes des états de Bocchus : on ne s'avançait donc guère au delà du cap Noun * et les Canaries étaient le dernier terme que l'on atteignît. Dans l'intérieur des terres , on n'avait que des notions très-vagues sur la région montagneuse et déserte occupée par les Gétules et par les Garamantes, au delà desquels on pouvait, en neuf ou dix jours, arriver chez les Éthiopiens répandus sur les bords de l'Océan : d'où il suit que cet Océan était censé passer à une centaine de lieues tout au plus de Germa, et non loin des limites méridionales du Fezzan.
Au surplus, la disposition que l'on
inévitablement très-défectueuses dans un âge où l'on n'avait que des instruments trèsimparfaits, déterminèrent, sur le méridien céleste, la mesure angulaire de l'arc compris entre le zénith d'Alexandrie et celui de Syène , à un cinquantième environ de la circonférence totale; et comme la mesure itinéraire de ces deux points était à peu près de 5oo stades, on en conclut très-logiquement que la circonférence à laquelle appartenait cet arc contenait en totalité 252,000 stades, ce qui donnait 4200 stades par soixantième de cercle, comme comptait Eratosthènes, ou 700 stades par dejjré; tandis qu'en réalité le degré terrestre ne valait que 600 stades.
D'autres mesures ayant fourni ultérieurement des bases différentes, on attribua au degré terrestre une longueur de 5oo stades seulement : c'était une erreur en sens contraire, puisqu'on restait d'un sixième au-dessous de la vérité.
attribuait à notre Écumène n'était pas exclusive de l'existence d'autres terres habitables. L'école d'Aristote avait dès longtemps proclamé que notre monde était , au sein de l'Océan , une grande île, la seule que nous
Eussions voir, mais que, vraisemblalement, d'autres îles, les unes plus grandes, les autres plus petites, émergeaient de l'immense Océan en des parages éloignés de nous : et comme Eratosthènes affirmait que, si la grandeur de l'Atlantique n'y faisait obstacle, on pourrait naviguer à l'ouest depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde, Strabon objectait qu'une ou plusieurs terres habitables pouvaient occuper la zone tempérée à travers laquelle eût dû s'accomplir cette navigation : Christophe Colomb, à dix-sept siècles de distance, partit d'Espagne pour naviguer à l'occident jusqu'à l'Inde , comme le voulait Eratosthènes ; il rencontra sur sa route l' Écumène nouvelle prévue par Strabon.
Pomponius Mêla , plus jeune que Strabon de quelques années, se préoccupa moins de l'existence possible de plusieurs mondes sous une même zone , que de l'existence , à peu près certaine pour lui , d'un monde habité sous la zone tempérée opposée à la nôtre; aussi expose-t-il que la masse des terres émergées de l'Océan est partagée par la zone torride en deux côtés ou hémisphères , dont l'un est habité par nous , l'autre par les Antichthones (*), lesquels nous restent
(*) Déjà Hipparque avait soupçonné que la Taprobane pouvait bien être le commencement de cet autre monde, que Manilius avait également signalé dans ses vers :
« Terraruiïi forma rolunda.
« Hanc circurn varia; pentes koininum atque ferarum « Aerioeque colunt volucres. Pars ejus ad arctos « Eminet ; austrinis pars est habitabilis oris, « Sub pedibusque jacet nostris, supraque videtur « Ipsa sibi fallenle solo declivia longa « Et pariter surgente via, pariterque cadente. « Hincubi ab occasu nostros sol aspicit ortus, « Illic orta dies sopitas excitât uibeis, « Et cura luce refert operum vadin.onia terris : « Nos in nocte suinus, somnosque in inernbra loca-
ir.us.
« Ponlus utrosque suis distinguit et alligat undis. BfoniLius, Astronomiques, I, 234.
inconnus à cause de l'insu] chaleur de la plage intermédiaire; et il lui paraît très-vraisemblable que le Nil a chez eux sa source, d'où il se rend dans notre hémisphère par des voies souterraines , apportant chez nous , dans ses crues d'été , l'eau des pluies hivernales de l'hémisphère austral. Telle est la vague notion que l'on se formait alors de la portion ultérieure du continent africain ; et Pline, tout en croyant aux circumnavigations de Hannon, d'Eudoxe et de quelques autres , n'en considérait pas moins toute communication entre les deux zones tempérées comme impraticable à cause de l'ardeur du soleil.