LÀ LIBYE DANS LA MAPPEMONDE DE PTOLÉMÉE
Ptolémée fut l'éditeur d'une nouvelle théorie géographique empruntée en majeure partie à Marin de Tyr, et où se reflétaient aussi probablement quelques-uns des résultats énoncés par Hipparque. La Libye ne fut plus une simple annexe, soit de l'Asie comme aux siècles d'Homère ou d'Hérodoto , soit de l'Europe comme au siècle de Strabon ; sa grandeur relative avait été reconnue, et elle prenait rang en conséquence immédiatement après l'Asie, et avant l'Europe. L'Océan ne la terminait plus au nord de l'équateur pour rejeter loin d'elle la terre des Antichthones : on eut le mérite de savoir ignorer ce qu'on n'avait pas vu ^ et l'on ne craignit pas d'avouer qu'au nord et à l'est de l'Asie attenaient des terres inconnues , qu'à l'ouest et au sud de la Libye attenaient pareillement des terres inconnues. Mais on ne s'arrêta malheureusement point là : et cette terre incon-
« Altéra pars orbis sub aquis jacet invia nobis « Ignotacque hominum gentes, nec transita régna, « Commune ex uno lumen ducenti.i sole, « Diversasque umbras, laevoque cadentia signa, « Et dextros ortus cœlo spectantia verso. Etc.
Idem, ibidem, I, 432 sqq.
« At tibi, quascumque es, libyco sens igné diremta, « In Noton uinbra cadit, qnac nobis exit in Arcton.f Lvcain, Pharsale, IX, 548.
GE(H \ïE D'HOMERE
AFRIQUE ANCIENNE
nue du sud , où se trouvait renfermé le pavs d'Agasymba, on la contourna vers l'est, parallèlement à l'Asie, pour enfermer entre elles , comme une autre Méditerranée , la mer des Indes , désormais séparée de l'Océan , qui se trouvait ainsi repoussé au delà des terres inconnues. La mappemonde de Ptolémée, dont le cadre n'embrasse que les parties connues de notre globe, ne représente point dès lors l'orbe terrestre tout entier ; mais les cosmographes arabes, qui le prirent pour modèle au moyen âge , nous en donnent un dessin complet.
Étendue et formes générales du monde connu de Ptolémée.
Le monde connu embrassait, du nord au sud, une largeur de 40,000 stades , et une longueur de 72,000 stades sous le parallèle de Rhodes , auquel se rapportaient la plupart des mesures en longitude. Ptolémée, qui avait déduit de quelque mesurage particulier une valeur de 500 stades pour la grandeur d'un degré du méridien, comptait donc pour sa mappemonde quatre-vingts degrés de latitude entre le parallèle trans-équatorial opposé à celui de Méroé, d'une part, et le parallèle de Tulé d'autre part; et il comptait, d'après la même base de calcul , cent quatre-vingts degrés de longitude entre le méridien des îles Fortunées et celui de ïhines, capitale des Sines ichthyophages.
L'érudition moderne, frappée de l'erreur énorme qu'offrait cette extension des latitudes et des longitudes, s'est grandement préoccupée d'en rechercher les causes, afin de restituer , comme on dit, la carte de Ptolémée; mais la science moderne est si ingénieuse , si subtile , qu'elle a imaginé de merveilleuses explications, dont le seul défaut est d'être en contradiction avec les procédés naturels aussi bien qu'avec l'histoire de l'esprit humain.
Elle a supposé que la géographie positive des anciens, au lieu de s'améliorer successivement par1 de lents progrès, dus à une exploration plus attentive
et plus étendue des contrées de la terre, ainsi que cela arrive encore journellement pour les régions peu ou mal connues; elle a supposé, dis-je, que la géographie positive a été portée , dans des temps primitifs et oubliés, à un degré de perfection qui a produit d'excellentes cartes , défigurées ensuite par l'ineptie des géographes grecs ou romains de notre connaissance. Alors on se pose le problème de deviner comment Ptolémée a mal compris telle donnée très-juste du géographe primitif, comment il s'est mépris sur telle autre donnée, non moins parfaite, et par quelles corrections on rétablira tout cela dans l'état où Ptolémée aurait du le laisser. Ce fut, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, une œuvre glorieuse et vantée que cette restitution fantastique de toute la géographie positive des anciens. Le temps est venu d'en faire justice.
Les erreurs de Ptolémée sont de deux sortes , et révèlent elles-mêmes leur double origine : les unes existent uniquement dans la graduation de sa carte, et proviennent d'une fausse base de calcul pour la transformation , en degrés, des mesures comptées en stades ; le degré de latitude vaut réellement 600 stades, et Ptolémée l'a évalué à 500 ; le degré de longitude sous le parallèle de Rhodes vaut réellement 485 stades, et Ptolémée l'a évalué à 444 : voilà de véritables méprises, qu'il est aisé, de corriger en revenant aux mesures en stades qu'il a ainsi transformées ; et cette correction faite, on aura la carte fidèle du monde tel que l'a connu le siècle de Ptolémée.
Les erreurs de la seconde espèce tiennent à l'imperfection inévitable dans les observations et dans les calculs de réduction des itinéraires : il ne nous appartient pas d'y toucher , à moins de vouloir substituer arbitrairement, par un capricieux tripotage, aux connaissances de Ptolémée, le résultat de nos élucubrations pour les faire cadrer avec celles que nous possédons aujourd'hui (*>.
(*) La restitution de Ptolémée d'après les
L'UNIVERS
Cependant, après nous être rendu compte des formes sous lesquelles on se représentait la Libye, au temps de Ptolémée, il convient d'examiner dans quelles limites réelles se trouvaient renfermées les notions alors acquises.
Là, encore, grand conflit entre les géographes critiques; les uns prolongeant fort loin , les autres restreignant à l'excès le terme des connaissances anciennes : pour les gens qui , sans se plonger dans toutes les profondeurs de ces graves questions, veulent pourtant sortir de l'indécision qui résulte de telles dissidences, le procédé commode des moyennes peut les tirer d'embarras: In medio virtus , dit le proverbe , et les proverbes sont la sagesse des nations. Eh bien, ce mode facile de vider sans examen un grand litige scientifique, peut s'appliquer ici avec tant de succès, que la critique la plus rigoureuse en confirme les résultats.
Comme la mappemonde de Ptolémée nous offre, à peu de chose près, dans leur extension la plus développée, les notions recueillies par les anciens sur la géographie de la terre , et particulièrement de la Libye , nous ne pouvons nous dispenser d'exposer ici , pour le continent auquel est consacré cet ouvrage, le résultat général des explorations avancées au moyen desquelles s'était agrandi le cerele des connaissances constatées par Strabon.
Ce n'est point Ptolémée lui - même qui avait rassemblé les documents itinéraires employés à la construction de sa carte : ce travail de recherches avait été accompli par son prédécesseur, M.irin de Tyr, qui avait déjà mis en circulation deux éditions de son livre et de sa mappemonde, et qui était mort avant d'avoir pu mettre la dernière main à la troisième édition qu'il préparait. Le savant d'Alexandrie se borna à reprendre en sous -œuvre les
bases de construction fournies par les observations modernes, peut procurer quelques résultats de détail d'une application utile ; mais ce ne peut ùtre ici le lieu d'en exposer les procédés ni la portée»
matériaux réunis et discutés en érudit par Marin , afin d'en soumettre la combinaison et l'emploi à une révision scientifique. Quoi qu'il en soit , nous pouvons, à défaut du témoignage formel de Ptolémée , qui nous manque souvent, reconnaître par l'inspection attentive des noms géographiques, et de l'ordre dans lequel ils se succèdent sur sa c;irte, à quels documents Marin les avait empruntés. Ainsi , pour la côte orientale de la Libye , il avait pris pour guide quelques périples de la mer Erythrée, analogues à celui qui nous est parvenu sous le nom d'Arrien; pour la côte occidentale, il s'était servi du célèbre périple de H;innon, d'une date bien antérieure à Strabon , mais resté inconnu à celui-ci; quant à l'intérieur des terres, Marin avait probablement employé les itinéraires fournis par les expéditions militaires de Caius Suetonius Paulinus(*), au delà de l'Atlas occidental jusqu'au fleuve Gir, et de Lucius Cornélius Balbus (**) dans la Phazanie , l'un et l'autre indiqués par Pline; et nous apprenons de Ptolémée lui-même que, pour les positions les plus avancées, Marin avait fait usage des routes de Septimius Flaccus(***) et de Julius M a ter nus au sud de Garama: nous ne connaissons point autrement les détails de ces deux nouvelles expéditions , et la date même de la dernière est incertaine.
Vérifions successivement jusqu'où ces documents divers peuvent nous conduire, tant sur les côtes que dans l'intérieur du continent africain, tel que nous le connaissons aujourd'hui.
Kt d'abord , examinons le périple de la côte orientale.
Limite des connaissances anciennes sur la côte orientale.
Au sortir du golfe Arabique, auquel nous restreignons à présent la déno-
(*) Consul en l'année 66 de notre ère.
(**) Triomphateur en l'année 19 avant l'ère vulgaire.
(***) Sous Donatien, en l'année 87 de notre ère.
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mination de mer Rouge , on se dirigeait à l'est , le long de la cote , jusqu'au cap des Aromates, pointe la plus orientale de la terre-ferme, et répondant dès lors, sans conteste, à ce qu'on appelle maintenant le cap Ghardafouy, ou plus exactement Râs'Aseyr.
De là, naviguant au sud, on contournait une chersonnèse ou presqu'île pour gagner le comptoir d'Opone; on dépassait ensuite une double apocope ou échancrure, terminée par un cap appelé Corne du Sud ; puis on longeait une petite côte et une grande côte, on faisait escale aux mouillages de Sarapion et de Nicon , on trouvait encore plusieurs embouchures de rivière ou ancrages, et l'on atteignait enfin la rivière , le comptoir et le cap des Rhaptes ou barques cousues, limite ordinaire des navigations commerciales en ces parages. Depuis les Aromates jusqu'au voisinage des Rhaptes, le pilote Diogène avait mis vingt-cinq jours d'une marche continue; tandis que le pilote Théophile, favorisé par le vent du sud , n'avait mis que vingt jours depuis les Rhaptes jusqu'aux Aromates, estimant à mille stades chacune de ses journées de vingt-quatre heures. Marin de Tyr jugeait cette estime fort raisonnable; néanmoins il n'évaluait qu'à cinq mille stades, quoiqu'elle eût employé bien des jours, la navigation du pilote Dioscore au delà des Rhaptes jusqu'au promontoire Prason , terme le plus éloigné des reconnaissances vers le sud : la variabilité des vents ne permettait pas une route assez directe pour autoriser une évaluation plus considérable.
Ptolémée s'enquit lui-même, auprès des mariniers pratiques de ces parages, de la distance qu'ils calculaient entre les Aromates et les Rhaptes ; cette navigation équivalait à trente journées de douze heures, soit de jour, soit de nuit , qu'on devait estimer à quatre ou cinq cents stades chacune. Ce résultat est précisément celui qu'offrait déjà le périple spécial de la mer Erythrée connu sous le nom d'Arrien (antérieur de quatre-vingts ans à Ptolémée), sauf quelques dissidences de détail qui n'ont
point à se produire ici. Cette route était donc, en totalité , de quinze mille stades , et la direction en était au sudouest , tandis que celle des Rhaptes au Prason se dirigeait au sud- est.
Telles sont les données que l'antiquité a fournies aux élucubrations des modernes : les uns, comme Henri Jacobs, ont hardiment poussé le Prason jusqu'au cap de Bonne-Espérance; le plus grand nombre, et avec eux le docteur William Vincent, à qui l'on doit un savant commentaire sur le périple de la mer Erythrée, se sont déterminés pour Mozambique, faisant répondre le comptoir des Rhaptes à Quiloa , et le promontoire de même nom au cap Delgado. Gossellin, qui semble avoir eu pour système d'écourter sans pitié ni mesure le monde connu des anciens, ne fait aucune difficulté de colloquer à Brava le cap Prason, et dans le torrent hivernal de Doara le fleuve et le comptoir des Rhaptes , sans s'inquiéter en rien du gisement de la côte intermédiaire, qui se continue au sud-ouest au lieu de faire retour vers le sud-est.
Entreces déterminations dissidentes, nous avons une moyenne, appuyée du grand nom géographique de D'A mille, qui sans doute n'est pas infaillible, mais dont l'admirable sagacité est bien rarement en défaut, alors surtout qu'aucun des éléments de solution ne lui a manqué. Pour lui , qui d'abord avait adhéré à l'opinion générale, mais qui modifia ses premières idées après un examen plus rigoureux de la question , pour lui, dis-je, les Rhaptes doivent coïncider avec Pâté , et le Prason avec le cap Delgado : nous ne pouvons, ce semble, que nous ranger à son avis, pu'sque son explication se plie, aussi bien que celle du docteur Vincent, aux conditions de détail du périple ancien et des tables de Ptolémée, tout en se renfermant dans les limites les plus restreintes où se puisse encadrer la double direction de la côte au sud-ouest jusqu'aux Rhaptes, puis au sud-est depuis les Rhaptes jusqu'au Prason.
La chersonnèse immédiatement
après laquelle vient le comptoir d'Opone , ne peut , dans toutes les hypothèses, être méconnue dans la presqu'île vulgairement appelée, sur nos anciennes cartes, cap d'Orfui, et plus exactement désignée aujourd'hui sous la dénomination indigène de Ras-Hhafoun, qni semble conserver quelque trace de l'antique nom d'Opône.
L'île Menuthias, inscrite dans les tables de Ptolémée au nord-est du Prason, a été spécialement considérée, par les partisans de l'hypothèse la plus large, comme un indice de la grande île de Madagascar ; dans la pensée de D'Anville, c'est de la moderne Zanzibar qu'il s'agit. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans la partie de cet ouvrage où nous traiterons spécialement des îles africaines de la mer Erythrée.
Limite des connaissances anciennes sur la côte occidentale.
Transportons-nous maintenant sur la côte occidentale, pour y déterminer aussi le point d'arrêt des notions de Ptolémée. Le trait saillant de ces longs rivages que le géographe alexandrin trace jusqu'à cinq degrés seulement de distance de l'équateur, c'est le cap Arsinarion, qui s'avance considérablement à l'ouest, et après lequel s'ouvre le golfe Hespérique, c'est-àdire occidental, où l'on remarque successivement un promontoire appelé Corne du couchant, l'embouchure du fleuve Masitholos qui vient de la montagne nommée Char des Dieux, et enfin l'hypodrome d'Ethiopie, extrémité des terres connues dans cette direction.
Pour un grand nombre d'érudits du siècle dernier, le golfe Hespériqus n'était autre que la grande mer de Guinée, et la Corne du couchant répondait au cap des Palmes. D'Anville trouva que le promontoire Arsinarion était évidemment représenté par le cap Vert, et le Char des Dieux par les montagnes de Sierra-Leone.
Gossellin pensa tout autrement; il crut découvrir que Ptolémée avait répété jusqu'à trois fois, bout à bout, une même série de points géographiques,
et son étude fut de restituer en conséquence cette partie du littoral : le promontoire Arsinarion ou Ryssadion, identifié avec le promontoire Gannaria d'une part, et avec celui d'Hercule d'une autre part, fut placé au cap de Ger; la Corne du couchant, identifiée avec le promontoire du grand Atlas , fut établie au cap Noun ; le fleuve Masitholos, confondu avec le fleuve Nia d'une part, et avec le fleuve Nouios d'autre part, fut représenté par le fleuve vulgairement appelé aujourd'hui Ouêdy Noun; et l'hypodrome d'Ethiopie trouva sa place non loin de l'embouchure.
Aucune des hypothèses que nous venons de signaler ne résout d'une manière satisfaisante la question proposée : toutes pèchent par la base, en ce qu'elles ont toutes négligé, pour la détermination du promontoire Arsinarion, une condition essentielle, résultant des tables mêmes de Ptolémée, savoir, de se trouver précisément par le travers des îles Fortunées, que représentent de nos jours les îles Canaries. Le cap Boyador seul est justement ainsi placé : voilà donc le véritable cap Arsinarion; et tout à côté s'élève la Penha-Grande, ou le grand Rocher des premiers explorateurs portugais, pour représenter le promontoire Ryssadion. La Corne du couchant semble se retrouver dans le cap du Lagedo ou pavé, au sud duquel s'ouvre le fameux Rio do Oaro, ou fleuve de l'Or, visité au quatorzième siècle par les marins de la Méditerranée, et oui répondrait au Masitholos,de Ptolémée; enfin, l'hypodrome d'Ethiopie viendrait se placer dans la petite anse innommée qui précède l'Angra de Gonçalvo de Sintra.
Telle est la synonymie géographique à appliquer aujourd'hui, dans notre opinion, aux points les plus avancés de la côte occidentale d'Afrique dont ait fait mention Ptolémée. C'est jusque-là que s'était prolongée la navigation de Hannon, aux temps de la splendeur de Carîhage ; mais l'Italie et la Grèce n'eurent qu'une révélation tardive de ces explorationspuniques, et
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Gl
Pomponius Mêla semble êtrele premier qui en eût employé les résultats dans un ouvrage géographique. Le roi .Tuba le jeune les^ avait sans doute mis en circulation; mais il ne paraît pas que les reconnaissances nautiques exécutées par ordre de ce prince eussent dépassé les Canaries, et c'était encore, probablement, sur la seule foi de Hannon, qu'après un intervalle de six siècles , Marin de Tyr et Ptolémée indiquaient sur leurs cartes la côte qui se développe au delà des îles Fortunées.
Nous examinerons dans son ensemble et ses détails cette expédition de Hannon, le long des côtes libyennes, à l'île de Kernèet aux îles Gorgades, en traitant, dans la suite de cet ouvrage, des îles africaines de l'océan Atlantique.
Limite des connaissances anciennes dans l'intérieur.
Maintenant, c'est dans l'intérieur des terres, dans ces régions si peu connues à nous-mêmes, que nous avons à chercher la limite des explorations romaines et des notions recueillies par Marin de Tyr et Ptolémée.
Des rivières, des montagnes, des noms de contrées et de peuples, occupent le vaste espace compris entre les deux côtes dont nous venons de vérifier l'étendue : le Nil, avec ses sources remontant jusqu'aux montagnes de la Lune, est tracé dans la partie orientale. De ce côté, si le cours supérieur de ce fleuve n'est pas une délinéation fantastique et conjecturale, les connaissances des anciens ont été poussées plus loin que les nôtres ; il faudrait avouer, dans tous les cas, qu'ils étaient aussi instruits que nous sur la région du haut Nil.
Deux autres grands fleuves, le Gir et le Nigir, serpentent en plusieurs rameaux sur le reste de la Libye intérieure, et c'est même à la région qu'ils arrosent qu'est spécialement restreinte cette dernière dénomination. On a beaucoup disserté sur la question de savoir quels fleuves modernes représentent ces deux grands cours d'eau :
on les a longtemps cherchés à l'ex-
trême limite de nos connaissances sur l'Afrique centrale, et la géographie vulgaire s'est même emparée du nom de Niger pour l'appliquer au fleuve le plus considérable de ces parages, celui-là même dont Laing, Caillié, Mungo-Park et Lander ont découvert de notre temps quelques fractions successives.
Il y a pourtant bien loin de là aux notions réelles des anciens. Chez Ptolémée, le Nigir et le Gir sont deux fleuves, presque connexes, mais cependant distincts, le premier occupant la région de l'ouest, le second celle de l'est. Quant au premier, son cours est compris entre les montagnes Mandron et Thala, d'un côté, Sagapola et Ousargala de l'autre : celles-là au sud, celles-ci au nord. Quant au second, il est compris entre le même mont Ousargala et la vallée Garamantique. Or, ce mont Ousargala. dont le nom se trouve mêlé à la description du cours de ces deux fleuves , est justement aussi le point de départ du Bagradas, le fleuve de Carthage, et il serait dès lors complètement superflu de chercher d'autres preuves que les deux cours d'eau signalés par Ptolémée dans la Libye intérieure, ont leurs sources au revers de l'Atlas, et coulent au nord du grand désert : et l'on peut juger par les noms de quelques peuplades indiquées au delà du Gir et du Nigir, telles que les Dolopes, les Astacures, les Mimaces, les Nabathres, inscrites en même temps sur le versant boréal de l'Atlas, qu'il ne s'agit en définitive ici que de la région atlantique.
Puis vient l'Ethiopie intérieure, où se trouvent l'éléphant, le rhinocéros et le tigre : on n'y voit figurer aucun nom de peuple, mais seulement quelques montagnes, et la grande contrée d'Agasymba, après laquelle tout est absolument inconnu. Nous savons que ces vagues notions étaient le résultat des expéditions de Septimius Flaccus et de Julius Maternus. Le premier, dans une campagne de trois mois, était allé^ de chez les Garamantes chez les Éthiopiens du sud; l'autre,
L'UNIVERS
parti de Garama et de la Grande Leptis, avec le roi des Garamantes. pour marcher droit au sud contre les Éthiopiens, avait, dans l'espace de quatre mois, atteint la contrée d'Agasymba; mais, remarquait Ptolémée, il s'agissait des Éthiopiens limitrophes des Garamantes, étendus à l'ouest et à l'est aussi bien qu'au midi, etl'on n'en rapportait d'ailleurs aucun renseignement digne d'intérêt, Nous pouvons mesurer là-dessus la valeur des connaissances acquises jusqu'alors sur l'Afrique centrale : elles se réduisaient à quelques vagues indices des peuples noirs qui bordent le Fezzan par le sud, c'est-à-dire, des Tibbous de nos jours.
Connaissances géographiques postérieures à Ptolémée.
Après Ptolémée, la science de la terre subit une révolution nouvelle :
alors commence une époque de transition où la géographie, Rappliquant encore à la période ancienne de l'histoire du monde, se rattache par ses formes aux siècles ultérieurs : ainsi que nous l'avons dit plus haut, ce n'est point encore la géographie du moyen âge, mais c'est déjà le moyen âge de la géographie.
Toutes les cosinographies latines sont désormais rédigées sur une base qui s'éloigne peu de ce principe fondamental , que l'orbe terrestre, cireulairement entouré d'un océan continu, est diamétralement coupé du nord au sud par le Tanaïs et le Nil, en deux parties, dont la plus orientale s'appelle Asie , tandis que celle d'occident est séparée d'est en ouest par la Méditerranée en deux quartiers , l'un d'Europe , l'autre d'Afrique. C'est un retour grossier aux idées d'Ératosthènes et de Strabon. lia sphéricité de la terre s'efface même devant les scrupules des Pères de l'Église; on rétrograde jusqu'au disque plan d'Hérodote et d'Homère; et le soleil, effectuant son cours du levant au couchant par le midi pendant les douze heures de la journée, revient du couchant au levant par le nord pendant les douze
heures de la nuit (*). Que dis -je? la rotondité même n'est plus une condition des représentations graphiques; et le moine grec Cosmas, surnommé Indicopleustes ou le navigateur indien , inscrit sa mappemonde dans un parallélogramme, sur la marge duquel reparaît, au delà de l'Océan, la terre des Antiehthones de Mêla, offrant à l'orient le paradis terrestre, où se voient les sources non-seulement du Gihon ou Nil , comme l'avait énoncé le géographe romain , mais aussi de l'Euphrate, du Tigre et du Phvson.
Dans les œuvres du moyen âge proprement dit , se reproduisirent ces fantastiques délinéations du monde connu des anciens. Les disques offrant un hémicycle et deux quartiers se retrouvent "nombre de fois; les Anglo- Saxons, à i'autre bout de la terre, ont aussi laissé leur parallélogramme, analogue à celui de l'indicopleustes Cosmas ; quelques traces de la terre des Antichthones se montrent sur de rares mappemondes oibiculaires , dans les conditions indiquées par Mêla; puis apparaissent les planisphères arabes, où percent, à travers l'impéritie de l'art le plus naïf, les enseignements de Ptolémée , et son système du prolongement de l'Afrique à t'est pour enfermer la mer des Indes comme une autre Méditerranée; ceux-là servirent de modèle aux cosmographes néo- latins (iui vinrent après eux, jusqu'à ce qu'une subite lumière sur la véritable forme de la terre détermina la brusque transition de ces planisphères grossiers aux mappemondes sphériques de la science moderne.