IÎATTO* CONDUIT UNE COLONIE A
Platrk.-Lo [rime prince avait,dit-on, été appelé Battos parce qu'il bégayait et ne pouvait prononcer certaines articulations; mais Hérodote croyait qu'il avait, un autre nom ( Pindare et Callimaque disent Aristote , Justin dit Aristée), et que celui de Battos lui fut donné en Libye, tant à cause de la réponse qu'il avait reçue de l'oracle de Delphes qu'à raison de sa dignité; car Battos, comme le fait observer l'historien grec, signifie roi dans la langue des Libyens, et c'est pour cela sans doute que la Pythie , l'envoyant en Libye pour y régner, lui donna, dans sa réponse, ce titre libyen. En effet, étant allé, à sa majorité , consulter l'oracle de Delphes sur le défaut de sa langue, la Pythie lui repondit : « Battos, comme si elle lui eut dit : «Roi ! tu viens ici « pour ta voix : le divin Apollon t'or- « donne d'aller t'établir dans la Libye « où paissent de nombreux moutons. »
Battos répliqua: «Divin régulateur, « je suis venu vous consulter sur le « défaut de ma langue ; mais vous me « commandez des choses impossibles « en m'envoyant établir une colonie « en Libye : avec quelles troupes, avec « quelles forces puis-je exécuter un tel « projet ? » Malgré ces raisons , il ne put amener la Pythie à lui parler autrement. Voyant donc que l'oracle persistait dans sa réponse , il quitta Delphes, et retourna à Théra.
Mais dans la suite, il lui arriva beaucoup de malheurs, ainsi qu'aux autres habitants de l'île, et comme ils en ignoraient la cause, ils envoyèrent consulter l'oracle de Delphes sur les calamités qui les frappaient: la Pythie leur répondit qu'ils seraient plus heureux s'ils fondaient avec Battos la ville de Cyrène en Libye. Sur cette réponse, ils firent partir Battos avec deux vaisseaux a cinquante rames ; Battos et ses compagnons, forcés par la nécessité, naviguèrent vers la Libye, puis ils voulurent retourner à Théra; mais les Théréens les repoussèrent quand ils tentèrent de débarquer, leur interdirent d'aborder, et leur ordonnèrent de retourner à l'endroit d'où ils venaient. Force leur fut de reprendre la même route, et d'aller s'établir dans une île voisine de la Libye; cette île, comme on l'a déjà dit /était celle de Platée , dont la grandeur ne dépassait pas celle qu'eut plus tard la ville même de Cyrène.
Les colons quittent Platée tour aziris, et arrivent enfin
A LEUR DESTINATION. — Les récits
des Théréens et des Cyrénéens concordaient entre eux, quant à la suite de cette histoire, qu'Hérodote poursuit en ces termes :
Les Théréens restèrent deux ans dans l'île de Platée; mais comme rien ne leur prospérait, ils y laissèrent l'un d'entre eux, et le reste se rembarqua pour aller à Delphes. Quand ils y furent arrivés , Battos dit à la Pythie qu'ils s'étaient établis en Libye , et que, cependant, ils n'en étaient pas plus heureux. L'oracle lui répondit : « Tu n'as jamais été dans la
AFRIQUE ANCIENNE
« Libye féconde en troupeaux , et tu « prétends la connaître mieux que « moi qui y ai été. J'admire gran- « dément ton savoir! » Sur cette réponse, Battos s'en retourna avec son monde, puisque le dieu ne les tenait pas quittes de l'entreprise tant qu'ils ne seraient pas allés dans la Libye même. De retour à Platée, ils prirent avec eux celui des leurs qu'ils y avaient laissé, et allèrent s'établir sur le continent libyen , vis-à-vis de l'île, à Aziris , lieu charmant, environné de deux côtés par des collines agréables couvertes d'arbres, et arrosé en outre par une rivière.
Ils demeurèrent six années à Aziris ; mais la septième année ils se laissèrent persuader d'en sortir, sur les vives instances des Libyens, et sur la promesse qu'ils leur firent de les mener dans un meilleur canton. Les Libyens leur ayant fait quitter cette habitation , les conduisirent vers le couchant; et de crainte qu'en passant par les plus beaux sites du pays , les Grecs ne les préférassent, ils réglèrent leur marche sur la durée du jour de manière à leur faire traverser pendant la nuit cette belle contrée appelée Irasa (*). Quand ils les eurent conduits à une fontaine qu'on prétend consacrée à Apollon : « Hellènes », leur dirent-ils, «la commodité du lieu « vous invite à fixer ici votre demeu- « re : le ciel y est ouvert pour vous « donner les pluies qui rendront vos « terres fécondes. »
Ce lieu était l'emplacement où fut bâtie Cyrène.
Traditions diverses relatives à la ' fondation de Cyrène.
Mythe poétique de la nymphe Cyrène. — A côté de ces traditions que le père de l'histoire avait recueillies sans doute lui-même à Lacédémone, à Théra et à Cyrène, il convient de rap-
(*) "Ipaaaa rcoXi; 'Avxaîou, comme la désigne Pindare dans sa ixe Pythique; on verra, dans notre volume des îles, que le nom des Aniides était attaché à la chersonnèse appelée aujourd'hui Râs-el-Tyn.
peler quelques autres versions qui nous sont parvenues par d'autres voies.
Et d'abord il nous faut rapporter en première ligne le mythe poétique, célébré dans les vers de Pindare et de Callimaque, où figure la chaste et courageuse Cyrène, fille d'Hypsée, roi des Lapithes de la Thessalie, fils lui-même du Pénée, et petit-fils de la Terre et de l'Océan. Ce n'étaient pas la navette et les fuseaux, les soins et les jeux domestiques qu'elle aimait, c'était la garde active des troupeaux de son père, et la chasse des fauves, qu'elle poursuivait de ses javelots et combattait de son épée d'airain. Apollon l'aperçut un jour luttant seule contre un 'lion impétueux; il appelle aussitôt Chiron du fond de son antre pour venir admirer cette vierge intré-
f>ide , dont la résolution , la vigueur, e courage, étaient inaccessibles à la crainte et supérieurs au danger. Il lui demanda qui était cette noble fille , et s'il pouvait prétendre à ses faveurs.
« Est-ce à moi , répondit le centaure, « à révéler le présent ou l'avenir à un « dieu? Vous l'épouserez et la condui- « rez au delà des mers pour lui don- « ner à régir une cité où vous aurez « réuni, sur une colline entourée de « plaines, des habitants insulaires; « la vieille Libye recevra la nymphe « illustre dans ses palais d'or, et lui « donnera aussitôt, pour l'assujettir à « ses lois , une terre fertile en fruits « de toute espèce , féconde aussi en « bêtes sauvages. Là elle enfantera « Aristée, chasseur et pasteur à la « fois. » Les dieux sont prompts , surtout quand ils sont pressés : dès le jour même le fils de Latone, enlevant dans un char d'or la vierge chasseresse, la conduisit dans les somptueux palais de Libye où Vénus les reçut et consacra leur union', et Cyrène demeura la maîtresse d'un pays chargé de troupeaux et de moissons , dans la plus riche des trois parties de la terre.
Est-ce l'histoire ornée de poétiques dehors, ou bien est-ce une allégorique fiction que Pindare a voulu consacrer dans ses chants? Il semble impossi-
L'UNIVERS
ble d'hésiter pour cette dernière hypothèse. La nymphe thessalienne, conduite en Libye par Apollon, n'estce pas une allusion directe à la population d'origine minyenne, transportée sur le sol libyen par ordre de l'oracle de Delphes? Quand il rappelle des souvenirs historiques, Pindare lui-même ne nous parle pas de la nymphe Cyrène, mais bien d'Aristote ou Battos (ils de Polymneste , que la Pythie envoya fonder une colonie quand il venait la consulter sur le défaut de sa langue, et qui amena en Libye, dans ses vaisseaux, les colons minyens, égides et lacédémoniens , qui de Sparte s'étaient jadis rendus à Calliste. Le poète ajoute qu'ayant alors recouvré I usage facile de sa langue, il effrayait les lions du seul bruit de sa voix; tandis que Pausanias raconte que la frayeur qu'il eut d'un lion lui délia la langue en lui faisant pousser de grands cris.