‹ Afrique. Tableau generalChapitre 54 sur 232 · RÉCITS RECUEILLIS PAR UN ANCIEN · texte numérisé non relu

RÉCITS RECUEILLIS PAR UN ANCIEN

scholiaste. -Cependant, si l'on en croit Acésandre, auteur d'une histoire de Libye ou de Cyrène, citée par l'ancien scholiaste de Pindare, Battos n'aurait été nullement bègue, mais bien au contraire, éloquent, instruit et habile, et son prétendu défaut de langue n'aurait été qu'une feinte. Un autre historien, Ménéclès, cité par le même scholiaste, traitait de fables tous ces récits où il était question du bégaiement de Battos, et voici la version qu'il donnait lui-même de la fondation de Cyrène.

« Il y eut», dit-il, « des troubles dans l'île de Théra , et les citoyens se partagèrent en deux factions : Battos, qui était a a tête de l'un des deux partis, ayant eu le dessous dans un combat, fut obl;eé de quitter sa patrie; et comme il désespérait d'y pouvoir rentrer, il forma le projet de s'aller établir ailleurs avec ceux qui l'avaient accompagné dans sa fuite. Etant allé à Delphes pour y consulter l'oracle sur ce qu'il devait faire, de combattre pour recouvrer sa patrie, ou de chercher ailleurs un établissement , le dieu lui répondit : « Battos, de ces deux « partis , le premier est mauvais , l'au-

« tre est bon ; abandonne une terre « isolée au milieu des flots, le con- « tinent te vaut mieux,; renonce à « l'orient, où fut ton premier domi- « cile, et obéis à mes ordres en allant « habiter la terre-ferme , suivant la « volonté des dieux. Garde-toi donc « d'entreprendre une navigation fu- « neste pour retourner dans ta patrie, « et souviens-toi que selon les œu- « vres de l'homme est le succès de ses « entreprises. »

Version adoptée par l'historien Trogue-Pompée. —Le récit de Trogue-Pompée, tel que nous l'a transmis son abréviateur Justin , semble être un amalgame des traditions et des fables antérieures, emprunté, à ce qu'il semble, d'un fragment de Théopompe; nous nous bornerons à le traduire ici.

Cyrène, raconte-t-il , fut bâtie par Aristée, surnommé Battos à cause de sa difficulté à parler. Son père Cyrnus , roi de l'île de Théra , étant venu à l'oracle de Delphes pour consulter le dieu au sujet de l'infirmité de son (ils adolescent qui ne parlait point encore, reçut une réponse qui ordonnait à ce fils Battos de se rendre en Afrique pour y bâtir la ville de Cyrène, où il recouvrerait l'usage de sa langue. Comme cette réponse avait l'air d'une plaisanterie , à cause du petit nombre d'habitants de l'île de Théra , où il s'agissait de prendre des colons pour aller fonder une ville dans une contrée aussi vaste que l'Afrique , on négligea de s'y conformer. Mais quelque temps après , ils furent, comme des rebelles, forcés par la peste d'obéir au dieu : ils étaient si peu qu'ils remplissaient à peine un seul navire. Quand ils furent arrivés en Afrique, ils occupèrent, à cause de l'aménité du lieu et de l'abondance de la source , la montagne de Cyra , dont ils chassèrent les habitants. Là leur chef Battos commença à parler sans difficulté, ce qui, eh leur montrant l'accomplissement des promesses du dieu à cet égard, leur donna du courage et l'espérance du succès pour la fondation d'une ville.

AFRIQUE ANCIENNE

Ayant établi leur camp sur ce point, ils apprirent la tradition de l'ancienne fable d'après laquelle Cyrène , vierge d'une merveilleuse beauté, enlevée du mont Pélion en ïhessalie par Apollon , et transportée sur le sommet de la montagne même dont ils occupaient le versant, avait eu de ce dieu quatre enfants : Nomius, Aristée, Eutocus et Argée. Son père Hypsée, roi de Thessalie , ayant envoyé à sa recherche, les messagers, séduits par l'aménité du lieu , s'étaient établis avec la princesse sur ce même territoire.

Les enfants étant devenus adultes , trois d'entre eux étaient retournés en Thessalie, où ils avaient succédé aux domaines de leur aïeul ; Aristée avait eu un vaste royaume en Arcadie: c'est lui qui , le premier, avait fait connaître aux hommes les abeilles et le miel , le lait et le fromage, et qui le premier avait observé le lever solsticial des astres. Instruit de ces détails , et s'étant informé du nom de la princesse , Battos fonda en cet endroit la ville de Cyrène.

Attribution prophétique delà possession du territoire de cyrène, lors du passage des argo- NAUTES. — Un savant géographe critique, Mannert, a cru trouver, dans le mythe de la nymphe Cyrène, une preuve que des navigateurs grecs avaient, dans leurs pérégrinations, en des temps reculés, abordé à ces rivages.

Cette opinion est confirmée par les traditions des temps héroïques, où nous trouvons, au milieu du récit de la grande expédition des Argonautes, des traits directement relatifs à l'établissement futur des Grecs dans les parages où fut plus tard bâtie Cyrène.

Sans nous engager dans le dédale des traditions diverses qui, dans la succession des âges, se sont formulées sur la route par laquelle les Argonautes revinrent de la Colchide, nous nous bornerons aux récits les plus anciens , d'après lesquels , suivant Pindare, les conquérants de la Toison d'Or rentrèrent de l'Océan dans la Méditerranée en transportant leur

6e Livraison. (Afrique ancienne

navire l'espace de douze jours à travers les déserts de la Libye jusqu'au marais de Triton ; bien que , suivant Apollonius de Rhodes, ils effectuèrent ce portage à partir seulement de la Syrte , où les avait poussés une tempête qui les avait saisis en vue du Péloponèse ; tandis qu'Hérodote et Diodore de Sicile, se taisant sur le portage, racontent que la tempête, saisissant le navire sur la route de Delphes, au retour de la Colchide d'après celui-ci , avant le départ d'après l'autre, l'emporta sur les basses du lac de Triton. Quoi qu'il en soit , il s'agissait, pour les navigateurs grecs, de dégager leur vaisseau de ces basfonds dangereux : Triton lui-même, se montrant à leurs yeux sous les traits d'Eurypyle roi du pays, leur enseigna la bonne route, soit au prix du trépied que Jason destinait au temple de Delphes, ou d'une patère d'or au dire de Lycophron, soit sous l'influence d'un sentiment plus désintéressé; et comme présent d'hospitalité, racontent les uns, il arracha du sol une glèbe pour la leur offrir, et elle fut reçue par Euphème, en faveur duquel elle était, ainsi que le prophétisa Médée ou Jason, l'emblème de la possession future de la contrée; suivant les autres, c'est au trépied ou à la patère d'or qu'étaient attachées les destinées du pays.

En quittant le Triton , les Argonautes arrivèrent près de Théra , et Euphème y ayant laissé tomber à la mer la glèbe qu'il avait reçue d'Eurypyle , cet accident fut le 'texte de la prophétie que Pindare a mise dans la bouche de Médée : « De cette île », ditelle, « la fille d'Épaphus recevra un « jour le germe des villes qui s'élève- « ront sur le sol consacré à Jupiter « Ammon , et à cause de cette glèbe « Théra deviendra la métropole de « grandes cités ; car dans cette île est « prématurément tombée la semence « destinée à féconder la vaste Libye.

« Si Euphème l'eût jetée sur sa terre « natale , aux abords du Ténare , « ses enfapts , après quatre généra- « tions, seraient allés occuper cette

L'UNIVERS

« grande terre avec les Danaèns « qui seront alors chassés de Lacédé- « mone , d'Argos et de My cènes ; tan- « dis que maintenant il rencontrera « des épouses étrangères , de qui naî- « tra dans cette île le rejeton que les « oracles d'Apollon Pythien invite- « ront à transporter aans ses vais- « seaux de nombreux colons en Lift bye. »

Date probable de la fondation de Cyrène. — A quelle époque faut-il rapporter la fondation de Cy rêne? C'est un point d'autant plus controversé parmi les modernes, que les anciens nenous ont transmis à cet égard que des indications vagues et discordantes. Le naturaliste Théophraste énonce d'une manière générale que les Cyrénéens étaient établis dans leur ville environ trois cents ans avant l'archontat de Simonides , dont la date se rapporte à l'année 311 avant notre ère. Pline l'ancien, répétant probablement le calcul de Théophraste , fait correspondre la fondation de Cyrène à l'an 143 de Rome, ce qui revient de même à 611 ans avant l'ère chrétienne. Solin , si fréquemment servile copiste de Pline, s'écarte cependant ici du maître dont on l'a surnommé le singe; suivant lui , c'est à la quarante-cinquième olympiade, au règne d'Ancus Martius, et à l'an 586 de la prise de Troie, que doit être fixée la date de l'établissement formé par Battus à Cyrène: or cette triple indication est d'autant plus embarrassante, que si d'un côté l'année 590 avant l'ère chrétienne répond aux deux conditions tirées de la chronologie grecque , d'un autre côté les vingt-quatre ans du règne d'Ancus Martius s'étendent de 640 à 616 avant J. C, en sorte que la première date ne s'accorde nullement avec la seconde , qui est précisément celle que Solin a dû écrire avec le plus d'assurance , puisqu'elle se rapporte à la chronologie de sa propre patrie. On a tenté diverses corrections au texte de l'auteur, on en a donné diverses explications , pour faire disparaître les contradictions qu'il présente ou semble présenter ; mais on n'en a pu retirer, dans

tous les cas, qu'une date incertaine.

Enfin , le savant évêque de Césarée , Eusèbe le chronologiste, n'est pas, plus que Solin , d'accord avec luimême, puisqu'en trois endroits de son canon , il énonce des dates différentes, répondant aux années 1333, 758 et 631 avant J.-C. ; on peut croire, avec ceux qui supposent divers établissements successifs des Grecs dans la Libye , que ces trois dates se rapportent à trois différents essais de colonisation. Quoi qu'il en soit , la dernière a été acceptée par les critiques comme la plus probable de celles qui ont été attribuées à l'établissement de Battos, et nous l'adopterons nous-même sans plus de discussion.

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