DÉVELOPPEMENT REMARQUABLE DE LA PROSPÉRITÉ DE CYRENE
Après deux siècles de monarchie , Cyrène eut deux siècles de gouvernement républicain; mais son histoire, pendant cette seconde période , nous est tout à fait inconnue, sauf quelques résultats généraux et quelques faits épars dont la mention isolée se rencontre au milieu des récits du temps.
Le développement de la prospérité
AFRIQUE ANCIENNE
agricole, industrielle et commerciale, fîit une conséquence naturelle de l'accession des classes inférieures au maniement des affaires de la cité; car l'égalité politique engendre des rapprochements sociaux qui amènent la diffusion des richesses précédemment concentrées entre les mains des classes privilégiées. Le morcellement de la propriété territoriale augmente la production du sol; l'accumulation des produits multiplie les transactions commerciales, qui à leur tour accélèrent la circulation de l'argent; et sous l'influence de cette circulation rapide naît le luxe , dont les caprices aiguillonnent l'industrie manufacturière, inséparable des arts utiles, qui eux-mêmes appellent à leur aide les beaux-arts. Telle est la voie par laquelle Cyrène devait arriver à une opulence sans bornes, admirée et enviée par les autres nations, tributaires ou émules de sa puissance commerciale.
Avec les mœurs élégantes et raffinées qu'amène l'abondance des richesses, se concilient mal les exigences et les rudes habitudes de la guerre :
quand les cités opulentes ont besoin de soldats, elles ont de l'or pour en acheter, et rarement elles arrachent leurs citoyens à la paisible activité des affaires pour tenter la fortune des armes.
Cyrène ne prend point part a la guerre du péloponese. — Pendant que la guerre du Péloponèse rassemblait toutes les forces actives de la Grèce sous deux bannières rivales, la grecque Cyrène s'abstint de prendre part à une lutte dont le théâtre était éloigné d'elle; mais elle ne refusa pas ses bons offices, quand elle en trouva l'occasion , aux membres de la famille dorienne, à laquelle ellemême était si étroitement apparentée ; quand le Spartiate Gylippe entreprit de rétablir l'état désespéré des affaires de Syracuse et appela à son aide les renforts de la mère patrie, il arriva (*) que des vaisseaux doriens , partis du Péloponèse pour la Sicile , furent
(*) L'an 4i3 avant l'ère vulgaire.
poussés par les vents sur les côtes de la Cyrénaïque ; ils y furent hospitalièrement reçus, et on leur fournit deux trirèmes et des pilotes pour les guider dans leur navigation jusqu'à Syracuse :
cette conduite reçut sa récompense immédiate ; car, en passant devant la colonie des Hespérides, les troupes qu'emportait la flottille délivrèrent cette place des attaques auxquelles elle se trouvait alors en butte de la part des tribus libyennes du voisinage , qui en avaient formé le siège.
Insurrection populaire sous la conduite d'ariston. — la turbulente Cyrène était toujours en proie aux factions : la querelle s'agitait entre l'aristocratie et le peuple , l'une voulant conserver une suprématie que l'autre considérait comme un joug insupportable; enfin un chef populaire , Ariston , se rendit maître de la ville, et résolut de consommer par le meurtre l'abaissement de la classe jusqu'alors privilégiée : cinq cents des principaux de la cité furent massacrés; les autres parvinrent à échapper par la fuite, en attendant quelque circonstance favorable qui leur permît de rentrer avec sécurité dans leur patrie.
Cette occasion ne tarda point à se présenter: quand, après la bataille d'Égos-Potamos, les Spartiates restés vainqueurs chassèrent les Messéniens de Naupacte et de Céphallenie (**) , trois mille de ces fugitifs vinrent, sous les ordres de Comon , chercher asile dans la Cyrénaïque, où les Évhespérites, harcelés par les incursions libyennes, appelaient de toutes parts les Grecs à s'alier établir. A peine débarqués, ils furent sollicités par les exilés de Cyrène à leur prêter main-forte pour reconquérir la position politique dont l'usurpation plébéienne les avait dépouillés. Les Messéniens se laissèrent persuader, prirent fait et cause pour l'aristocratie déchue, et lui fournirent un corps de troupes pour tenter un mouvement contre - révolutionnaire; mais l'attaque fut vigoureusement soutenue , le combat acharné, et
(**) L'an 401 avant l'ère vulgaire.
L'UNIVERS
la perte énorme des deux côtés , à tel point que les Messéniens auxiliaires y périrent presque tous. Après cette rude épreuve , les deux partis en vinrentà des prétentions moins exclusives; ils mirent bas les armes, et un accommodement fut ménagé , à Cyrène , entre leurs envoyés respectifs : il fut unanimement convenu , sous serment , que la querelle serait oubliée, et que personne ne garderait rancune du passé.
Des modifications sont apportées A LA CONSTITUTION POLITIQUE
de Cyrène. — Quelques modifications furent introduites alors dans l'organisation de la république; elles eurent sans doute le succès qu'on en devait attendre, puisque Aristote , en son traité de la Politique, les cite comme exemple de ce qu'il convient de faire en pareil cas : « Augmenter le nombre des tribus et des sections , effacer autant que possible l'ancienne distinction des nationalités diverses, faire rentrer dans le culte commun les observances religieuses particulières; tout faire en un mot pour opérer une fusion générale , et détruire l'empire des vieilles coutumes. » Ce changement fut-il immédiat , ou fut-il le résultat d'une pénible élaboration : c'est ce que nous ne saurions dire; nous pensons toutefois qu'il ne fut résolu, ou du moins effectué, qu'après une infructueuse tentative faite, suivant une anecdote vulgaire , auprès du divin Platon, pour obtenir de sa sagesse de nouvelles institutions politiques. Platon connaissait bien Cyrène, où il était venu écouter les leçons du célèbre Théodore sur la géométrie :
« Les Cyrénéens sont trop riches et « trop blasés », répondit le philosophe, « pour que j'essaye de leur donner des « lois : il est trop difficile de gouver- « ner une république si opulente. »
Quoi qu'il en soit , les dispositions qui furent alors adoptées, parvinrent à ramener l'ordre et la paix dans la cité.
RAPATRfEMENT DES MESSENIENS.
— Quant aux Messéniens qui n'étaient pas intervenus dans la lutte, ils se cantonnèrent chez les Évhespérites, et y demeurèrent jusqu'à ce que, trente
ans après (*) , la bataille de Leuctres ayant substitué la fortune de Thèbes à celle de Lacédémone, Ëpaminondas rappela avec instance dans leurs foyers les fugitifs de la Messénie, dont il voulait restaurer l'existence politique (**), afin d'établir ainsi l'ennemi aux portes mêmes de Sparte; et Comon, quittant la Cyrénaïque , où des songes prophétiques lui avaient déjà fait pressentir la renaissance de Messène, ramena alors à Naupacte ses compagnons d'exil : « On ne peut se figurer», s'écrie Pausanias, « avec quel em- « pressement ces fugitifs accoururent « à l'appel d'Épaminondas, tous éga- « lement transportés d'amour pour « leur patrie et de haine contre Lacé- « démone. »
Traité de limites avec Carthage. — Dans le développement sans bornes de sa richesse et de sa puissance commerciale, Cyrène avait une active et jalouse rivale : de l'autre côté des Syrtes, Carthage s'était élevée aussi à la plus haute prospérité, et la concurrence des deux cités pour l'approvisionnement du monde devait amener fatalement des collisions dès qu'elles se rencontreraient sur un même théâtre. Séparées par une immense plage aride et déserte , ce n'est point de ce côté que la ratte dut commencer, et déjà sans doute leurs flottes s'étaient plus d'une fois trouvées aux prises avant que l'extension de leurs comptoirs sur la côte rendît leurs possessions territoriales contiguës; mais quand à peu de distance du poste cyrénéen d'Automalax fut venue s'établir l'escale punique de Charax, le conflit fut engagé aussitôt sur la limite où devaient mutuellement s'arrêter les deux puissances devenues voisines : l'irritation était vive des deux parts, et il s'ensuivit une guerre longue et sanglante , dans laquelle des armées et des flottes furent défaites et dispersées, au grand dommage de chacune des parties contendantes ; si bien que reconnaissant enfin
(*) L'an 371 avant l'ère vulgaire.
(**) L'an 369 avant l'ère vulgaire.
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qu'un tiers pourrait proflter de leur affaiblissement et de leur fatigue pour venir sur leurs brisées, elles convinrent de régler à l'amiable leur différend , et voici les conditions qu'elles arrêtèrent: à un jour désigné , des délégués devaient respectivement partir de chez eux, et le point de leur rencontre serait désormais la limite commune des deux peuples. Les envoyés de Carthage étaient deux frères du nom de Philène; ils hâtèrent leur marche , tandis que les Cyrénéens se laissaient attarder, soif par négligence, soit par accident ; en ces régions , en effet , les tempêtes peuvent retenir les voyageurs aussi bien qu'en pleine mer ; car lorsque le vent souffle sur ces plaines nues et arides, le sable, enlevé du sol et violemment agité, remplit la bouche et les yeux , et empêchant de rien apercevoir, arrête forcément la marche.
Quoi qu'il en soit, les envoyés cyrénéens se voyant en retard , et craignant d'être punis au retour pour avoir mal fait leur devoir , se mirent à accuser les Carthaginois d'être partis de chez eux avant le temps convenu , élevèrent des contestations , déclarèrent enfin qu'ils tenteraient tout plutôt que de s'en retourner vaincus ; mais les Carthaginois leur ayant demandé de poser une condition dont les chances fussent égales, les Grecs offrirent à leurs adversaires cette alternative , ou de se laisser enterrer vivants à l'endroit qu'ils réclamaient pour limite de leur pays, ou de souffrir qu'euxmêmes , à pareille condition , pussent avancer jusqu'où ils voudraient. Les Philènes , souscrivant à cet accord , et sacrifiant leur existence à leur patrie , furent ensevelis vivants en cet endroit; et Carthage éleva à cette même place des autels consacrés aux frères Philènes , pour lesquels d'autres honneurs furent aussi institués dans leur ville natale.
Cette détermination, antérieure à la rédaction du Périple de Scylax , où l'on voit figurer les autels de^Philène, n'est point rapportée par les historiens et les polygraphes à une date précise ; mais on peut estimer approximative-
ment qu'elle eut lieu vers l'an 350 avant notre ère.
Période de soumission nominale à Alexandre le Grand.
Alexandre le Grand se met en route pour aller consulter l'oracle d'Ammon. — Bientôt le nom d'Alexandre de Macédoine, le plus grand de tous les noms historiques que l'admiration des peuples ait légués jamais à la postérité, vient remplir le monde et lui annoncer un maître; des bords du Danube aux plaines d'Issus, et d'Issus aux rivages de Tyr, la victoire l'accompagne partout ; il arrive en Egypte, et l'Egypte, aussitôt soumise, voit s'élever une capitale nouvelle qui effacera Thèbes et Memphis , et perpétuera dans les siècles a venir la gloire de son fondateur ; Alexandrie , qui sera l'entrepôt du commerce de l'univers entier, projette son merveilleux port en avant de la côte, sur la limite de l'Egypte et de la Libye : c'est dire assez que la Libye désormais doit obéir à Alexandrie.
A cette époque où les croyances païennes exerçaient sur les esprits un empire illimité, il était d'une bonne politique de se concilier les oracles , de donner à ses armes l'appui des superstitions populaires, et Alexandre ne négligea en aucune occasion ce soin important : il avait promis de rebâtir le temple de Diane à Éphèse; il avait, dans la capitale de la Phrygie, tranché avec éclat le célèbre nœud gordien ; aux portes de la Libye, il avait voulu visiter, au milieu des déserts, l'oracle fameux de Jupiter Ammon.Cet oracle, dit Arrien , passait pour infaillible:
Persée , Hercule même , l'avaient interrogé lorsqu'ils marchaient , l'un par ordre de Polydecte contre la Gorgone, l'autre contre le libyen Antée et contre l'égyptien Busiris; Alexandre voulait rivaliser de gloire avec ces héros dont il était descendu, faisant d'ailleurs remonter sa propre origine jusqu'à Ammon lui-même,puisque les traditions mythiques rapportaient
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à ce dieu celle de Persée et d'Hercule. Il avait dessein, au surplus, de s'instruire de sa destinée, ou de passer du moins pour être allé s'en instruire. Il se mit donc en route, cheminant le long de la côte l'espace de seize cents stades, à travers un pays désert où l'eau ne manque cependant pas tout à fait jusqu'à Parétonion,
Soumission des Cyrénéens. — Les Cyrénéens, avertis de la marche d'Alexandre, s'étaient empressés de lui dépêcher des ambassadeurs; c'est auprès du lac Maréotide au rapport de Quinte-Curce, ou vers le milieu seulement du voyage suivant Diodore de Sicile, que les envoyés de Cyrène rencontrèrent le héros macédonien; ils lui apportaient une couronne d'or et des présents magnifiques parmi lesquels on remarquait trois cents chevaux de guerre et cinq quadriges de la plus grande beauté, en le suppliant de leur accorder sa bienveillance et de venir visiter leurs villes.
Alexandre les accueillit favorablement, leur octroya amitié et alliance, mais ne se détourna point de sa destination.
Alexandre continue sa boute