RÉCLAMATIONS DE PHYSCON CON- TRE LA MODICITÉ DE SON LOT
Physcon ne se tint pas pour satisfait du royaume de Cyrène , et il voulut, à son tour, venir à Rome faire valoir ses droits (*) ; il s'y rendit en même temps que les commissaires qui avaient fait le partage, et se plaignit au sénat de l'exiguïté de la part qui lui était faite , demandant que l'on réformât la convention et qu'on ajoutât à son lot l'île de Chypre, après quoi son domaine serait encore beaucoup moindre que celui de son aîné. Canuléius et Quintus combattirent cette réclamation, de concert avec le carien Ménylle d'Alabande, envoyé de Philométor, qui prétendait qu'Évergète devait s'estimer heureux d'avoir obtenu la Cyrénaique; qu'il en était bien redevable aux Romains , ainsi que de la vie , tant il s'était fait détester des Égyptiens; qu'au surplus il y avait un traité juré sur les .autels, et que les paroles avaient été mutuellement données. Physcon contesta tout cela, et le sénat, voyant qu'en effet le partage n'était point égal, profita habilement, dit Polybe^ de la querelle des deux frères, pour amoindrir les forces du roi d'Egypte par un nouveau morcellement , en accordant au plus jeune ce qu'il demandait. Deux autres commissaires, Titus Torquatus et Cnéus Mérula, furent envoyés avec Physcon pour le faire mettre en possession de l'île de Chypre , et établir une paix durable entre les deux rivaux. Arrivé en Grèce avec les envoyés romains, Ptoléméè Physcon y engagea
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avant l'ère vulgaire. (*) L'an 162 avant l'ère vulgaire.
L'UNIVERS
un grand nombre de soldats mercenaires, parmi lesquels se trouvait le macédonien Damasippe banni de sa patrie pour crime politique; à la tête de ces troupes, il se rendit dans la Pérée, vis-à-vis de Rhodes, et se disposait à passer en Chypre , lorsque Torquatus lui représenta que l'ordre du sénat était de le mettre en possession de ses États sans recourir aux armes; qu'il devait donc congédier son armée, renoncer à s'emparer de force de l'île de Chypre, mais aller attendre en Cyrénaïque les commissaires romains, qui de leur côté allaient se rendre à Alexandrie auprès de Philométor pour le déterminer à consentir à l'arrangement souhaité, et iraient ensuite le rejoindre lui-même sur ses frontières, en amenant son frère avec eux. Sur ces observations Physcon renonça à son projet de descente en Chypre' , licencia ses troupes mercenaires, passa en Crète avec Damasippe et Cnéus Mérula l'un des commissaires , et de là mettant à la voile pour la Libye avec un millier de soldats , il vint mouiller au port d'Apis.
De son côté, Torquatus, arrivé à Alexandrie, employa tous ses efforts pour amener le plus âgé des Ptolémées a faire la paix avec son frère, et à lui abandonner l'île de Chypre; mais tandis que ce prince, cédant sur quelques points, résistant sur d'autres, faisait traîner les choses en longueur, le plus jeune , campé avec ses Cretois en Libye, auprès d'Apis, ainsi qu'il avait été convenu , et s'impatientant de ne rien voir venir , envoya Cnéus à Alexandrie pour joindre ses efforts à ceux de Torquatus. Mais il attendit vainement son retour; le temps se passa, quarante jours s'écoulèrent sans qu'il apprît rien de nouveau : son inquiétude était extrême. En effet , son aîné cherchant, à force de caresses, à mettre les envoyés romains dans ses intérêts, les retenait chez lui , quelque répugnance qu'ils eussent à y rester.
Insurrection des Cyrénéens bépbimée. —Pendant ces délais, Physcon apprend queCyrène s'insurge contre lui, que les autres villes entrent dans
la même conspiration, et que son lieutenant Ptolémée le trahit : c'était un Égyptien à qui il avait confié le gouvernement de son royaume lorsqu'il s'était embarqué pour Rome. Ayant eu avis bientôt après que les Cyrénéens en armes se sont mis en campagne, et craignant qu'en se préoccupant trop de l'affaire de Chypre, il ne s'exposât à perdre la Cyrénaïque, il abandonne tout pour marcher vers Gyrène. Arrivé au grand Catabathme , il en trouve les défilés occupés par les Libyens, faisant cause commune avec les Cyrénéens : dans cet embarras, il partage sa petite armée en deux corps , dont il fait embarquer l'un pour tourner l'ennemi et le prendre à dos, pendant que lui-même l'attaquera de front et tachera de forcer la montée. Les Libyens, effrayés de cette double attaque, abandonnèrent leurs postes ; et Physcon , franchissant le Catabathme, gagna les hauteurs et occupa Tetrapyrgia, où il trouva de l'eau en abondance.
De là , ayant traversé en sept jours le désert, et ayant été rejoint par les habitants de Mochyrinon, il atteignit les Cyrénéens, campés au nombre de huit mille fantassins et cinq cents cavaliers.
Jugeant des dispositions de leur nouveau roi par ses précédents à Alexandrie, et reconnaissant que ses commencements, aussi bien que toute sa ligne de conduite, annonçaient moins un roi qu'un tyran, les* Cyrénéens , loin de se soumettre de bon gré à sa domination, étaient résolus à tout risquer pour la défense de leur liberté.
Ainsi donc alors, à son approche, ils lui présentèrent la bataille, et eurent l'avantage. Physcon n'en continua pas moins la guerre : Athénée nous a conservé un fragment des mémoires de ce prince, où il fait mention des artichauts dont se nourrissaient ses troupes pendant qu'il campait aux environs de Bérénice.
Dans un récit qui semble ne pouvoir mieux s'appliquer qu'à cette époque , Polyen rapporte que les Cyrénéens, dans leur guerre contre Ptolémée , s'étaient donné pour chef, avec les
AFRIQUE ANCIENNE
pouvoirs les plus étendus, l'étolien Lycope; et que, pendant que les hommes combattaient, les femmes fortifiaient les retranchements , creusaient les fossés, portaient les munitions, soignaient les blessés, préparaient les vivres ; mais qu'après l'extinction des guerriers, Lycope avant voulu transformer son administration en souveraineté, ces femmes l'accablèrent de tant d'injures que, dans son exaspération , il en tua le plus grand nombre, qui couraient elles-mêmes à la mort.
Ces circonstances expliquent assez comment la résistance des Cyrénéens ne put tenir longtemps contre les armes de Physcon.
Rome appuie ouvertement les
RÉCLAMATIONS DE PHYSCON. — Sur
ces entrefaites, Cnéus Mérula arriva d'Alexandrie, et apprit au roi de Cyrène que son frère rejetait toutes les propositions qui lui avaient été faites, prétendant qu'on devait s'en tenir exclusivement aux conditions primitivement convenues. A ces nouvelles, le roi désigna aussitôt les deux frères Coman et Ptolémée pour se rendre à Rome avec Cnéus , et se plaindre au sénat de la ténacité et des mépris de son frère. Philométor laissa partir aussi , vers le même temps, Titus Torquatus, sans avoir rien fait. Voilà où en étaient les choses à Alexandrie et à Cyrène.
C'est dans ces circonstances qu'arrivèrent (*) à la fois à Rome les ambassadeurs des deux Ptolémées ; ceux du plus jeune ayant à leur tête Coman , ceux de l'aîné ayant pour chet Ménylle d'Alabande. Ils se rendirent au sénat, où ils firent de longs discours et se jetèrent mutuellement à la face les reproches les plus odieux : on entendit aussi Cnéus et Titus qui se hâtèrent d'appuyer de leur témoignage la cause du plus jeune. Il fut décrété par le sénat que Ménylle et les siens sortiraient de Rome dans le délai de cinq jours , que toute alliance était rompue avec l'aîné des Ptolémées, et qu'il serait envoyé au plus jeune des commis-
(*) L'an 161 avant l'ère vulgaire.
saires chargés de lui annoncer la décision rendue en sa faveur. Publius Apustius et Caïus Lentulus furent nommés, et partirent pour Cyrène, afin de s'acquitter au plus tôt de leur mission. Physcon, plein de confiance, se mit aussitôt à lever des troupes et à s'occuper exclusivement de l'affaire de Chypre.
Mais pendant ces préparatifs, il se tramait contre lui une conspiration dont il faillit être la victime; il courut risque de la vie , et n'échappa au fer des assassins qu'après avoir reçu plusieurs blessures: ce fut pour' lui le motif d'un nouveau voyage à Rome , afin de s'aller plaindre au sénat d'un attentat dont il ne craignait point d'accuser son frère; et de son côté celui - ci envoya Néolaïdas et Andromachos pour se disculper. Mais quand Physcon, à l'appui d'un touchant discours, eut montré les cicatrices de ses plaies, l'émotion générale fut telle, que l'assemblée refusa d'entendre les envoyés du roi d'Egypte, et leur ordonna de sortir de Rome sans délai.
On désigna au contraire, au roi de Cyrène, cinq commissaires, du nombre desquels furent Cnéus Mérula et Lucius Thermus, qui devaient prendre chacun une galère afin de conduire ce prince en Chypre ; et l'on envoya aux troupes alliées , en Grèce et en Asie, l'autorisation de lui prêter mainforte pour opérer sa descente dans l'île.