RÉCONCILIATION DE PHYSCON ET
de Philométor. — Il semblait que la réussite de ses désirs fut ainsi assurée; mais la fortune en décida autrement: il fut battu par son frère, bloqué dans la ville deLapithe,et obligé de se rendre à discrétion. Cependant Philométor, soit par indulgence , soit par crainte des Romains, ne profita point avec rigueur de ses avantages : il lui offrit , en dédommagement de l'île de Chypre, la cession de quelques villes libyennes de plus à ajouter à son royaume de Cyrène , des subsides annuels de froment, et dans l'avenir la main de sa fille comme gage d'une alliance durable. Ainsi fut terminée définitive-
ment (*) la querelle des deux rois ; et Physcon put désormais continuer dans l'étude, le repos et la mollesse, un règne dont les premières années avaient été si agitées. Il nous a transmis luimême, dans un passage de ses mémoires , conservé par Athénée , quelques détails sur le luxe qu'il déploya à l'occasion du sacerdoce du temple d'Apollon à Cyrène, quand il en fut revêtu ; c'était une charge annuelle , dont le titulaire, à son entrée en exercice, réunissait dans un festin tous ceux qui l'avaient précédé dans les mêmes fonctions, et leur offrait un vase de terre d'une certaine capacité, rempli de provisions , en y joignant le plus souvent une lyre. Phvscon leur fit servir des vases d'argent d'un grand prix, et y joignit, pour chacun, un cheval dressé couvert de harnais dorés et conduit par un écuyer, avec invitation à chaque convive de monter le sien pour s'en retourner chez lui.
Physcon s'empare de l'Egypte et règne tyranniquement. — a la mort de Ptolémée Philométor, arrivée en l'an 147 avant notre ère , Ptolémée Phvscon, en ayant reçu la nouvelle à Cyrène, se mit aussitôt en marche avec une armée pour aller revendiquer la succession de son frère, qui ne laissait qu'un fils mineur; sa sœur Cléopâtre, veuve de Philométor, lui envoya offrir sa main et la tutelle de son fils : il accepta , entra dans Alexandrie; et au milieu des fêtes du mariage, il fit mettre à mort les partisans du jeune prince, le tua luimême entre les bras de sa mère, et demeura ainsi maître du trône d'Egypte, qu'il souilla de sang et de crimes. Les Cyrénéens même qui l'avaient accompagné furent sacrifiés pour quelques paroles indiscrètes sur la courtisane Irène, sa maîtresse. Après avoir eu de sa sœur Cléopâtre un fils qui reçut le nom de Memphite , il la répudia, afin de prendre pour épouse la jeune Cléopâtre fille de la première, dont il eut deux autres fils , Ptolémée et Alexandre.
En l'année 132 avant l'ère vulgaire, sa tyrannie ayant comblé la mesure , une émeute survenue à Alexandrie l'obligea de se réfugier en Chypre; là, craignant que les Alexandrins, excités par la première Cléopâtre , n'eussent l'idée de proclamer à sa place son fils Memphite, jeune homme plein de grâce et de bonnes qualités, qui était alors à Cyrène, il le rappela près de lui, et le fit mettre à mort sous ses yeux ; puis, s'il faut en croire un affreux récit, il lui fit couper la tête, les pieds et les mains, qui furent enveloppés dans un drap et renfermés dans un panier pour être envoyés à la malheureuse mère comme un présent le jour anniversaire de la naissance de ce même fils ! A la suite de cette atrocité, Ptolémée Physcon revint en forces reprendre possession de l'Egypte , d'où la vieille Cléopâtre se sauva en Syrie.
Une grande pluie de sauterelles affligea la Cyrénaïque dans les dernières années du règne de ce prince (*) :
d'immenses essaims , après avoir ravagé toute l'herbe et toutes les feuilles des arbres, furent poussés dans la mer par le vent , et ramenés par les flots sur la côte, où leur accumulation causa, par ses miasmes putrides, une cruelle peste qui fit périr les animaux et les hommes par milliers.
La Cyrénaïque passe a Apion , qui la lègue aux romains. — enfin, après quarante-cinq ans de règne depuis son avènement au trône de Cyrène, Ptolémée Physcon mourut, en l'année 117 avant notre ère , et la Cyrénaïque fut de nouveau l'apanage d'un souverain distinct de celui d'Egypte : le monarque défunt l'avait spécialement léguée, par testament , à Ptolémée, surnommé Apion, ou le Maigre, son fils naturel. Ce prince occupa le trône plus de vingt années ; mais l'histoire se tait sur les événements de son règne , dont il nous est seulement parvenu quelques médailles ; et il n'a acquis une certaine célébrité qu'à raison du testament par
(*) L'an 169 avant l'ère vulgaire.
(*) L'an 125 avant l'ère vulgaire.
AFRIQUE ANCIENNE
lequel, en mourant, il légua ses États au peuple romain (*).
Cet acte a été , pour les érudits du dix.- septième siècle , le sujet d'une grave controverse, à cause de l'équivoque commise par un ancien compilateur , et répétée sans examen par divers autres , sur la double date du legs fait à Rome par le dernier Ptolémée de Cyrène, et de la réduction en province romaine de cette même terre libyenne ainsi léguée par Apion.Sextus Rufus Festus, l'auteur du petit Bréviaire des conquêtes et provinces du peuple romain , adressé -à l'empereur Valens , y a consigné ainsi ce double fait : « Cyrène avec les autres cités de « la Pentapole libyque,nous les avons « reçues de la libéralité du vieux Pto- « lémée ; la Libye , nous l'avons ac- « quise par la dernière volonté du roi « Apion.» Ammien Marcellin, Eusèbe, Jornandès, ont suivi cette rédaction, et Joseph-Juste Scaliger en a expressément conclu qu'il y avait eu deux Apion, l'un roi de Cyrène, l'autre roi de Libye, qui tous deux, celui-là d'abord, celui-ci ensuite , avaient légué leur royaume aux Romains: et quelques modernes , faute d'examen suffisant, ont admis cette explication. Mais les écrivains antérieurs, Cicéron,Trogue-Pompée, Tite-Live, Tacite, Appien, suivis encore par Julius Obséquens , Eutrope et Cassidore , ne reconnaissent qu'un seul roi Apion , un seul royaume légué, un seul testament; et Henri de Valois, faisant valoir leur témoignage, a rétabli avec l'autorité d'une saine critique la seule explication admissible de l'équivoque commise par Sextus Rufus, Ammien , Eusèbe et Jornandès; et de nos jours, un savant danois qui s'était fait l'historien spécial de Cyrène , le professeur Thrige, si prématurément enlevé aux lettres, a reproduit avec clarté la discussion de Valois , que sans doute il n'avait point ignorée.
Nous n'avons donc point à nous préoccuper ici d'une question qui paraît définitivement résolue ; et il nous
suffit de répéter qu'Apion fils de Physcon fut le dernier roi de la Cyrénaïque, dont les limites s'étendaient depuis la grande Syrte jusqu'aux portes de l'Egypte, comprenant l'aride Libye aussi bien que la riante Pentapole, et qu'à sa mort , arrivée en l'année 96 avant notre ère, tout ce territoire devint, suivant les dernières volontés du défunt, une dépendance de Rome.
V. MOEURS PUBLIQUES ET PRIVÉES DES CYRÉNÉENS AVANT LA PERTE DE LEUR NATIONALITÉ.
Ce monde romain dans lequel venait se fondre le royaume de Cyrène, c'était comme un Océan où disparaissaient dans un commun naufrage toutes les nationalités qui s'y laissaient entraîner. Sans doute il put rester, il resta certainement, à la place qu'occupaient respectivement les nations ainsi englouties, quelque faible vestige des caractères distinctifs qui les différenciaient; mais ils se laissaient difficilement apercevoir à travers la surface uniforme de l'unité romaine. Il y a donc intérêt à esquisser ici le tableau rapide des mœurs publiques et privées des Cvrénéens avant que la conquête et la longue domination de Rome en eussent effacé les traits spéciaux et la couleur originale.
Passons donc en revue les croyances, les dispositions naturelles, les habitudes, les goûts, les talents des Cyrénéens au temps de leur indépendance, tous ces détails de la vie sociale qui donnent à une nation sa physionomie propre, qui font qu'elle est elle-même et non point une autre.
Religion, Culte.
Apollon. — Apollon était le dieu principal, le dieu archégète du pays:
il était naturel que les fondateurs de la colonie grecque de Libye y missent en honneur le culte du dieu pythien, dont la prêtresse leur avait tant de fois, dans le temple de Delphes, transmis les oracles. Son nom fut donné à la fontaine limpide qui surgissait ou voi-
L'UNIVERS
sinage de leur principal établissement; il fut donné aussi à la ville même qui s'éleva autour du port de Cyrène, d'où un chemin taillé dans le roc conduisait directement au temple consacré au même dieu par le premier Battos sur la grande place de la cité : de magnifiques cavalcades parcouraient en pompe cette avenue au temps des fêtes carnéennes. Ces solemnités avaient successivement passé, avec les Égides, de ïhèbes de Béotie à Amyclée, à ïhéra, et enfin en Libye, ainsi que le constatent les hymnes du poète Callimaque : on doit penser que le nom de Carnéades, qui se rencontre plus d'une fois chez les Cyrénéens, se donnait souvent aux enfants nés pendant la célébration des Carnées. D'autres fêtes étaient réservées au dieu aleximbrote, à Apollon médecin, pendant lesquelles on entendait retentir mille fois l'invocation sacramentelle : Yè, yè, Pèan!
Son fils Esculape avait lui-même un temple à Balacris près de Cyrène, et il semble qu'une école médicale y lût annexée.
Le grand temple d'Apollon, où le feu sacré brûlait toujours sur l'autel, était desservi par un collège de prêtres, dont le chef annuel était choisi entre les personnages les plus distingués par le rang et les richesses , et nous avons vu le roi Ptolémée Physcon revêtu lui-même de ce sacerdoce, et célébrant avec magnificence son entrée en charge.
Le culte d'Apollon se manifestait jusque sur les monnaies de la cité, où la tête du dieu se trouve souvent figurée. Les barbares du voisinage subirent eux-mêmes l'influence de cette dévotion des colons grecs au culte d'Apollon pythien, et l'on vit les Ampéliotes, peuplade libyenne du littoral, aller déposer sur l'autel de Delphes l'offrande d'une branche de silphion.
La sœur d'Apollon, la chaste Diane, ne pouvait manquer d'être particulièrement honorée dans la cité dont il était le patron ; on la voit figurer aussi sur les monnaies cyrénéennes, et des fêtes solemnelles lui étaient pareillement consacrées sous le nom d'Arté-
mities : c'était pendant leur célébration que le grand prêtre d'Apollon prenant possession de sa charge, réunissait dans un banquet tous ceux qui l'avaient eue avant lui.
Les autres grands dieux. — Cyrène célébrait aussi des Olympiennes en l'honneur de Jupiter, qu'elle appelait Élinymène ou immuable. Et qui pourrait oublier Ammon, ce Jupiter JJbyen que les colons grecs considérèrent comme le même dieu que le maître de l'Olympe, et dont le culte, débordant sur la Grèce, s'introduisit à ïhèbes, à Sparte, à Athènes, à Elis?
Nous avons rencontré en outre, dans l'histoire de l'expédition d'Amasis contre Barkè, la mention du tertre de Jupiter Lycéen, dont le nom avait sans doute été rapporté en Libye par Démonax de JYIantinée. Enfin des monnaies cyrénéennes offrent également la tête de Jupiter.
La déesse qui naquit tout adulte de cette tête sacrée, avait pour sa part les fêtes Palladiennes, et des monnaies à son effigie; le pharaon Amasis lui avait consacré une statue à Cyrène ; et son image s'est retrouvée encore parmi les ruines de Bérénice.
Après les dieux du ciel, ceux des eaux. Le culte de Neptune avait été porté du Ténare aux rivages libyques sur les vaisseaux des Minyens, et s'était répandu même chez les barbares; Synesios mentionne un de ses temples dans la Cyrénaïque : il était invoqué tour à tour sous l'épithète à'Amphibaios par allusion au circuit de l'Océan, et sous celle de Pellanios eu égard à la sombre couleur des profondes eaux. — La déité charmante née de leur écume donnait son nom d'Aphrodite à une petite île de la côte ; elle avait un temple et des jardins aux portes de Cyrène , où sa statue avait été placée parLadice, épouse de l'égyptien Amasis; un autre temple lui était consacré dans une île du lac Tritonide. Nous aurions à mentionner de plus ici la colline des Grâces, si elle ne se fût trouvée en dehors des limites de la Cyrénaïque. — L'époux de la gracieuse déesse, le noir Vulcain nous
AFRIQUE ANCIENNE
montre aussi sa figure sur quelques pierres gravées recueillies parmi les ruines de Bérénice.
Venons aux dieux terrestres. Au dire de Macrobe, les Cyrénéens attribuaient à Saturne l'invention du miel et des fruits, et pour célébrer sa fête, ils se couronnaient de figues fraîches, et s'envoyaient réciproquement des gâteaux. Us observaient les Telluries en l'honneur de Cybèle, dont la tête couronnée de tours se voit sur quelques monnaies de la Cyrénaïque. D'autres offrent la tête de Bacchus ; on trouve d'ailleurs, parmi les ruines deCyrène, plus d'un vestige du culte de ce dieu , et l'on aperçoit encore à Teukhira les vestiges d'un temple qui lui était consacré.
Les dieux secondaires ou étrangers. — Quant aux demidieux, un temple dédié aux Dioscures s'élevait sur la place de Cyrène, et un village s'était paré de leur nom ; un temple d'Hercule existait sur le rivage près de Paliouros; des pierres gravées recueillies sur l'emplacement de Bérénice nous offrent son image , et son nom 'était attaché à diverses localités de la Cyrénaïque ; la nymphe Cyrène et son fils Aristée étaient l'objet d'une vénération particulière, à couse des traditions qui les faisaient intervenir dans la fondation de la colonie grecque.
Outre ces dieux de la Grèce, les Cyrénéens recurent des étrangers, et même des barbares, certaines'divinités et certains rites dont il convient de constater au moins la trace; ainsi les anténorides Glaucus, Érymanthe et Hippoloque, qui passaient pour s'être établis chez Amnax roi des Libyens, sur une colline située entre Cyrène et la mer, et à laquelle ils laissèrent leur patronyme, furent placés par les colons grecs au rang de leurs héros mythologiques, lorsqu'ils vinrent eux-mêmes prendre possession de ce lieu. — A l'ouest de Cyrène, sur la côte voisine, se trouvait un petit temple à Aptoukhos , sans doute un dieu libyen, sur lequel nous n'avons aucune autre lumière, mais qui semble pourtant avoir donné son
nom à une bourgade obscure de l'Afrique au delà des Syrtes. — Divers rites avaient été empruntés à l'Egypte, dont le voisinage ne pouvait manquer de faire sentir, sous ce rapport, son influence : nous savons que les femmes deCyrène observaient, en l'honneur d'Isis, des jeûnes, des jours de fêtes, et l'abstinence de la chair de vache ; par quelque motif analogue les Barcéennes s'abstenaient en outre de la chair de porc.
Caractère national.
Jusqu'à quel point les données ethnologiques peuvent servir a déterminer les instincts nationaux. — Ce serait une étude véritablement curieuse , mais complexe et ardue, que de rechercher à priori, dans la proportion relative et l'influence réciproque des éléments divers dont l'agrégatjon forma la population cyrénéenne, la résultante générale qui dut constituer le caractère national de cette population, et de vérifier ensuite par les faits de l'histoire les indications de la théorie. Malheureusement la plupart des données essentielles du problème échappent à notre investigation : car nous n'avons, sur les races antiques d'où prenaient leur origine les diverses fractions de la colonie grecque de Libye, aucune notion assez précise pour qu'il soit possible de formuler les caractères ethnologiques de chacune de ces races, dont quelques érudits se sont complu de nos jours à faire ressortir avec une ingénieuse finesse l'affinité ou l'antagonisme politique, comme de sûrs indices de la parenté ou de l'opposition généalogiques.
11 s'est manifesté néanmoins, dans la vie sociale des différentes populations grecques, quelques traits saillants qui sans être peut-être caractéristiques d'une origine diverse, accusent au moins une différence de civilisation assez marquée pour n'avoir échappé à personne; si bien que les noms de Sparte et d'Athènes rappellent forcément et immédiatement, aux esprits les plus vulgaires, les termes extrêmes
no
L'UNIVERS
de la progression par laquelle les nations grecques s'échelonnaient entre elles depuis une grossière rudesse jusqu'à la politesse la plus raffinée.
i Mais si l'on traduit les noms de Sparte et d'Athènes par les dénominations génériques de Doriens et d'Ioniens, peut-on, même en forçant l'expression de leur antagonisme jusqu'à oublier les anneaux intermédiaires formés par les Éoliens et les Achéens, méconnaître encore qu'ils ont eu tous un père commun dans Hellen? Il est vrai qu'on attribue à l'influence étrangère des Pélasges asiatiques cette dégénérescence ou, si on aime mieux, ce progrès qui détermina le caractère spécial d'élégance et de mollesse des Ioniens; mais que sait-on avec précision et certitude des Pélasges eux-mêmes ?
On n'est guère plus avancé quant aux immigrations austro-orientales des Inachides , des Cécropides, des Cadméens, des Lélèges et des Danaëns, dépuis que le système d'explication symbolique introduit dans l'histoire vient à la fois, arme à deux tranchants, détruire d'une part le voile mythique sous lequel on suppose cachés des faits traditionnels, et d'autre part le prétendu masque historique derrière lequel on suppose que se cache un mythe. Que penser, au milieu de ce bouleversement d'idées, des dénominations de Danaëns et de Cadméens qui se trouvent mêlées aux indications ethnologiques touchant la formation originaire de la population cyrénéenne?
ÉLÉMENTS PRINCIPAUX DE LA. PO- PULATION CYRÉNÉENNE AU POINT DE VUE ETHNOLOGIQUE ! LES LIBYENS INDIGÈNES, LES COLONS GRECS, LES
Juifs transplantés. — Sans prétendre aborder de si haut, ni avec un tel dédain des vieilles croyances historiques, une question qui se présente à nous entourée de tant de difficultés et d'incertitudes, bornons-nous à rappeler d'une manière générale que la colonie grecque établie sur le sol libyen s'était formée d'un premier noyau théréen, prés duquel s'étaient ultérieurement implantes d'autres rameaux hellènes, pour jeter ensemble leurs racines
exotiques sur une terre qui avait ellemême ses rejetons autochthones, étouffés peut-être sur les points où l'implantation grecque fut plus dense, mais qui durent s y entremêler, dans le pourtour, bien qu'ils ne se développassent plus dans toute leur vigueur qu'à de plus grandes distances des lieux envahis.
Ainsi , dans les premiers siècles de son existence la population cyrénéenne fut grecque au centre et libyenne à son extrême circonférence; puis dans le centre même, indépendamment de toutes les accessions étrangères successivement amenées par les relations politiques et par le commerce, mais qui durent se perdre dans la masse hellénique, il fut introduit un élément asiatique, important par le nombre autant que par le défaut d'affinité; je veux parler des juifs que le premier Ptolémée transplanta dans les villes de la Pcntapole.
Trois peuples , non-seulement distincts, mais encore hétérogènes, se trouvaient donc juxtaposés sur le même sol : l'un en dehors de la cité, les Libyens, anciens possesseurs du pays; des deux autres, exerçant à des titres divers leurs droits politiques dans les mêmes villes, l'un nouveau-venu, les Juifs tansplantés de Syrie ; l'autre anciennement établi et réunissant en un seul faisceau tous les éléments qui pouvaient prétendre au nom d'Hellènes.
Décomposition de l'élément grec : Cadméens , Éoliens , Achéens; Péloponésiens et Cretois; insulaires de la mer Egée.
— Les colons hellènes avaient été groupés par Démonax , ainsi qu'on peut se le rappeler, en trois fractions, eu égard à leur origine, savoir : en premier lieu les Théréens avec les voisins immédiats qu'ils s'étaient assimilés , puis les Péloponésiens avec les Cretois, et enfin les insulaires de la mer Egée. Chacun de ces groupes était, comme on le voit, formé lui-même par l'agglomération de plusieurs éléments. Dans le premier surtout les éléments étaient nombreux et divers.
Et d'abord, ces voisins immédiats, cette
AFRIQUE ANCIENNE
population ambiante (wepîoixoi),ces gens de la banlieue comme nous dirions aujourd'hui chez nous, semblent ne pouvoir être que des Libyens sédentaires de la côte soumis par les colons théréens, et fondus dans l'agrégation commune; et quant aux ïhéréens, on doit se souvenir qu'ils devaient leur origine à une association de gens d'Amyclée en Laconie, de Minyens, et de Cadméens. Ces derniers , établis en partie d'ancienne date , en partie venus avec ïhéras, étaient, suivant l'opinion vulgaire et probable, de race phénicienne; les Minyens, quoique nés a Lemnos , avaient pris origine à Iolehos en Thessalie, et paraissent devoir être rapportés à la famille éolienne; et le seul élément laconien de l'association appartenait à la famille achéenne.
Il n'en est pas moins vrai que les Doriens étant devenus maîtres de la Laconie lors du retour des Héraclides, et leur domination s'étant étendue et consolidée à Théra , les Théréens eux-mêmes furent compris dans la famille dorienne dont ils subissaient à là fois l'autorité politique et l'influence sociale, et dont ils prirent le langage, soit parce que la langue du maître s'impatronise d'ordinaire chez les sujets, soit peut-être aussi parce que l'adoption s'en trouvait favorisée par la différence mutuelle des dialectes des trois populations réunies, et par la prédominance de la fraction éolienne, dont l'affinité était plus grande avec les habitudes doriennes. Quoi qu'il en soit, il est manifeste que les Théréens, déjà compris dans la nationalité dorienne au moment de leur expédition coloniale en Libye, apportèrent dans leur établissement cette même nationalité dorienne, avec la langue qui en était le caractère extérieur le plus apparent.
Ce n'est point à dire, toutefois, que le souvenir y fût perdu de la distinction primordiale des trois éléments réunis et confondus sous une dénomination commune : les traditions recueillies par Hérodote en font foi, surtout à l'égard des Cadméens et des
Minyens, en déroulant les généalogies du cadméen Théras et du minyen Battos ; Denys le périégète et son traducteur Priscien ont rappelé dans leurs vers l'origine amycléenne des Cyrénéens (*); et Pindare, qui a consacré par ses chants la tradition antique des Égides (**) et des Minyens (***), donne aussi aux fondateurs deCyrène le nom de Danaëns (****), comme si l'influence de l'immigration conduite par Danaùs chez les Achéens d'Argos se fût étendue à tous ceux du Péloponèse avant que la conquête dorienne les eût déplacés. Ainsi le premier noyau de la population de Cyrène, il est bon de le constater, n'avait de dorien que le nom et le langage.
Le deuxième groupe, dans lequel figuraient les Péloponésiens et les Cretois, était, suivant toute apparence, empreint davantage de la nationalité dorienne : il est présumable qu'il était au moins conduit par des chefs doriens, dans le nombre desquels se trouvait même quelque fféraclide, puisque le cyrénéen Synesios, près de dix siècles après, faisait remonter sa généalogie, par Eurysthènes, jusqu'à Hercule.
Quant aux nésiotes ou insulaires réunis dans le troisième groupe, nous n'avons aucune désignation certaine de la famille à laquelle ils appartenaient
(*) Kvpyivri t' evi7vrcoç 'Af/.uxXauov ye'voç àvopwv.
Denys, Périégèse, v. 21 3.
Necnon Cyrenc clarorum mater equorum, Urbis Amyclœa; populus quain condidit olim.
Priscien, Périégèse, v. 197-8.
(**) '06ev Yev£voc[jtivoi fxovxo ©vjpavôs Ç&xeç Alyeïoai, è\iol rca-répeç.
Pindare, Pythu/ues, V, Antistr. 3.
(***) .... x68e yàp yévoç, E0- <pà[j.ou «pureuèèv, Xoiuàv aïet TeXXeTo , xat Aaxeôai- [xovîwv {M^ôévre; àvôpcôv fjôeaiv, ëv uoxs KaX- Xtarav dt7t<î>XY]<jav yj^àvtù
VÔCCTOV.
Pindare, Pjthiques, IV, Sir. 12.
(****) Alfjià 0! xetvav Xaêe <rùv Aavaotç eùpeïav a7reipov.
Pindare, Pjthiques, IV, Str. 3,
L'UNIVERS
dans la division ethnologique de l'Hellade; mais en consultant les convenances géographiques de proximité tant à l'égard de Delphes d'où partait l'oracle qui détermina leur émigration qu'à l'égard de Cyrène qui en était le but, on doit regarder comme infiniment probable qu'ils venaient des Cyclades, où des Pélasges, des Phéniciens, des Cretois , des Eoliens , peut-être aussi déjà quelques Ioniens, avaient tour à tour posé les assises d'une population mélangée, au sein de laquelle le commerce de Délos appelait encore journellement des étrangers.
Nous ne poserons pas ici , tant il nous semble difficile de la résoudre , la question de savoir jusqu'à quel point la distribution ethnologique dont nous venons d'esquisser les traits principaux, se trouva conservée ou méconnue dans la distribution politique signalée par Josèphe comme existante à Cyrène au temps de Sylla et de Lucullus, et où l'on vit figurer, en quatre classes distinctes, les citadins, les paysans, les étrangers et les juifs; toutes les hypothèses que l'on pourrait être tenté de proposer à cet égard ne seraient fondées que sur d'arbitraires conjectures.
Les Grecs de Cyrène, comptés DANS LA. FAMILLE DORIENNE , AVAIENT NÉANMOINS LES MOEURS RAFFINÉES DES IONIENS. — Ce qui
ressort au moins de ce que nous venons d'exposer, c'est que la population cyrénéenne, formée d'éléments empruntés, dans des proportions inégales, aux diverses races helléniques , dut présenter, dans le développement de ses instincts nationaux^ une diversité de caractères conséquente à ces prémisses : la prédominance dorienne se manifesta sans doute dans la constitution aristocratique, dans les habitudes agricoles, dans le langage; tandis que les races assujetties, bientôt puissantes par les richesses que procurent l'industrie et le commerce, révélèrent leur turbulence démocratique dans plus d'une tentative d'émancipation dont le succès ne profita guère à la consolidation des libertés publiques.
En relisant, avec ces impressions, l'histoire de la Cyrénaïque depuis l'arrivée de Battos jusqu'au testament d'Apion, on sera porté à s'expliquer, par l'antagonisme des deux principes, la plupart des troubles dont elle fut si souvent le théâtre; on reconnaîtra, ou l'on croira reconnaître, ici les exigences de l'aristocratie dorienne, là les caprices de la démocratie tels qu'ils étaient habituels aux Ioniens. Nous ne voulons point formuler nous-mêmes ces explications de détail : qu'il nous suffise de les avoir indiquées d'une manière générale, laissant à la prudence de chacun des interprétations tantôt plausibles, tantôt spécieuses , tantôt aussi fort aventurées.
D'autres, d'ailleurs, voudront expliquer les mêmes faits, et jusqu'à cet antagonisme dont on fait honneur à l'esprit de famille, par des circonstances tout à fait indépendantes des faits ethnologiques , telles que l'opposition des intérêts individuels, l'esprit de corps, la différence des directions prises sur la grande voie de la civilisation et du progrès social. A ce compte, le caractère national des Cyrénéens aurait été le produit, non des instincts héréditaires, mais de l'influence mutuelle des institutions politiques, et du développement industriel et commercial déterminé par la richesse du sol et la facilité des communications maritimes.
On ne peut du moins se dissimuler que, dorienne par le langage et la dérivation politique, et se reconnaissant comme telle, la population cyrénéenne se distingua bien moins parla sévérité des mœurs, l'économie, la sobriété, le patriotisme, la vertu guerrière, qui firent la gloire de Sparte, que par les mœurs élégantes, le luxe, la mollesse, la turbulence, l'amour des lettres et des arts, qui firent la célébrité d'Athènes.
Elle poussa même bien plus loin qu'Athènes l'amour du bien-être, la recherche, la sensualité, l'ostentation.
Le poète comique Alexis , cité par Athénée, avait mis en scène le luxe des festins à Cyrène : quelqu'un in-
AFRIQUE ANCIENNE
vile-t-il un ami à dîner? voilà aussitôt dix-huit autres convives, dix voitures, quinze attelages à héberger! — Qui ne sait d'ailleurs que l'école philosophique cyrénéenne avait pour doctrine que le bonheur est dans le plaisir?
Ce n'est point toutefois d'un seul bond que la colonie dorienne de Libye put arriver à ce raffinement de mœurs; et la civilisation plus rude des montagnes de la Laconie ne dut s'oublier que progressivement, à mesure que le développement des ressources agricoles et commerciales amenait une opulence corruptrice.
Agriculture et commerce; Revenus publics ; monnaies.
Productions. — Établis sur un sol éminemment fertile , les colons grecs durent y continuer avec autant de goût que de succès et d'avantages la vie agricole et pastorale à laquelle ils se trouvaient déjà façonnés ; aussi ne doit-on pas être surpris que l'idée de richesse et de bien-être fût attachée pour eux au mot gyuEvioç (*). Le blé , le riz, la vigne, l'olivier, couvraient la majeure partie de leurs terres; leur huile était la meilleure qui fût au monde. Synesios vante aussi , plus tard, la qualité du miel de Cyrène, moins vanté toutefois que ceiui du mont Hymette; au surplus la cire et le miel sont restés un des principaux articles d'exportation de ce pays. D'immenses pâturages nourrissaient de nombreux troupeaux de bœufs, de pourceaux, de chèvres, et surtout de brebis au doux lainage, et de chevaux de race supérieure : tout cela se retrouve encore chez les nomades d'aujourd'hui.
Leurs céréales, leur huile, leur miel, la laine et les cuirs de leurs troupeaux, leurs chevaux même , étaient sous leur main pour fournir les éléments d'un commerce d'exportation considérable:
la nature leur offrait spontanément d'autres articles plus précieux, tels que
(*) C'est-à-dire, ayant en abondance les fruits de la lerre.
le silphion si rare et si recherché, le safran odorant , la rose principe des plus suaves parfums, le sphagnos musqué, le concombre aux vertus médicinales, enfin le bois de genévrier si estimé à Athènes sous le nom de thyon, à Rome sous celui de citrus, pour l'ornement des meubles de luxe. La chasse mettait de plus à leur disposition les magnifiques plumes de l'autruche; et l'exploitation des mines leur procurait le sel limpide d'Ammon et la craie de Parétonion. On peut supposer que l'or de l'Afrique centrale parvenait jusqu'à eux par la voie du commerce indigène, dont le temple d'Ammon était peutêtre le comptoir.
Commerce. — Placée entre Alexandrie et Carthage, Cyrène eut dans l'une et dans l'autre de dangereuses rivales, dont l'active concurrence dut nuire beaucoup à l'extension de son commerce d'échanges avec les peuples reculés dans le continent , attendu la facilité qu'avaient l'une et l'autre de recevoir directement aussi par la vallée du Nil ou par le Fezzân les produits de l'Ethiopie intérieure. Mais Cyrène avait des produits que ses rivales même étaient forcées de venir prendre chez elle : Alexandrie lui demandait le silphion et le thyon, qu'elle consommait sur place ou qu'elle réexportait à son tour, et les Carthaginois soutiraient par leur comptoir de Charax le silphion de la Cyrénaïque occidentale, en échange des vins de luxe qu'ils apportaient de la Sicile et de la grande Grèce.
Cette précieuse denrée était tellement recherchée que Ton fit sur plusieurs points, notamment dans le Péloponnèse et dans i'Ionie asiatique , mais partout sans aucun succès, des tentatives d'acclimatement et de naturalisation de la plante qui sécrétait cette substance merveilleuse. Aussi, I'Ionie par la voie de Samos, le Péloponnèse par celle de Cythère, en étaient -ils directement approvisionnés par les navires de Cyrène, qui l'apportaient aussi en Crète, en Chypre, à Athènes, en Sicile, et jusqu'à Rome.
8* Livraison. (Afrique ancienne.)
L'UNIVERS
Revenus publics; monnaies.— Les droits d'exportation et d'importation sur les marchandises devaient concourir à former , avec )e produit des terres domaniales, les principales ressources du trésor public. L'or et l'argent monnayés abondaient, ainsi que le démontre la variété des types et des modules monétaires parvenus jusqu'à nous ou mentionnés par les anciens écrivains : à ne parler que des monnaies d'or , le lexicographe Pollux constate l'existence , chez les Cyrénéens, de tétrastatères, de statères. de demi-statères, et de pièces de cinquante drachmes (*). Il n'est pas moins vrai que le tribut imposé par Rome à la Cyrénaïque fut exigé, pour partie au moins, en nature, et que le silphion notamment était reçu et déposé par les questeurs dans Te temple de Saturne.
Éléments de force matérielle.
Puissance maritime. — L'étendue et l'activité du commerce maritime des Cyrénéens durent les rendre habiles dans l'art de la navigation et dans celui des constructions navales ; la renommée, ainsi que le constate Pline, leur attribuait l'invention des lernbes, embarcations légères et rapides, que les Romains adoptèrent plus tard pour leurs stations flottantes dans les grands fleuves (**). Quand le prince
(*) Le statère d'or comptait pour 20 drachmes d'argent, et vaudrait pour nous, d'après cette base, environ 20 francs; et dès lors le tétrastatère serait de 80 francs , l'hémistatère de 10 francs, et le pentecontadrachme de 5o francs. Mais dans ce calcul, le rapport de l'or à l'argent est seulement décuple, tandis que chez nous ce rapport est de près de 16 à 1 : les monnaies cyrénéennes que nous venons de désigner auraient donc pour nous une valeur intrinsèque d'environ 3o francs pour le siatère, 120 francs pour le quadruple, i5 francs pour le demi, et 75 francs pour le pentecontadrachme.
(**) Dans le Rhin et dans le Danube ; et les soldats qui y étaient employés portaient le nom de Lembarii.
Spartiate Doriéus voulut tenter de fonder une nouvelle colonie sur les côtes libyques(*), il trouva à Cyrène des guides qui le conduisirent à Vembouchure du Cynips, entre autres Philippe fils de Butacides, exilé de Crotone, qui arma à ses frais une trière et y embarqua des soldats pour le suivre. Un siècle après {*") Cyrène fournissait de même à une flotte Spartiate égarée sur ses côtes, deux trières et des pilotes pour la conduire en Sicile. Il n'est point douteux que les forces navales des Cyrénéens ne fussent respectables, puisque nous savons de Salluste qu'ils luttèrent longtemps sur mer comme sur terre contre les Carthaginois, pour la question de limites qui fut enfin décidée par l'acte de dévouement des frères Philènes.
Chevaux, chars. — LJn autre élément de force militaire qui appartenait en propre aux Cyrénéens, c'était la qualité supérieure des chevaux du pays, et leur habileté à les dresser au trait par attelages de deux et de quatre chevaux de front. Ce n'est probablement point en vue de la guerre qu'ils s'adonnaient à cet exercice: le luxe, l'élégance, l'amour-propre, y avaient sans doute la meilleure part, et la victoire des jeux olympiques , pythiques ou isthmiques. était celle qu'ils ambitionnaient le plus : un de leurs rois, le dernier des Arcésilas, se faisait gloire de remporter, à la course des chars, le laurier pythique (**) et l'olivier d'Olympie(*c)"; l'antiquité classique a de même conservé les noms d'Eubotas(*rf), de Cratisthènes, et des deux Théocrestes, vainqueurs également à la course des chars dans les jeux olympiques, et dont l'un, le premier Théocrestes, avait déjà été couronné pour le même genre de course, aux jeux isthmiques. Annicéris conduisait ses chevaux avec une telle dextérité, que les roues de son char, après avoir tracé en cercle leur
(*) En l'année 5ig avant l'ère vulgaire. (*a) En l'année 41 3 avant l'ère vulgaire. (**) L'an 466 avant l'ère vulgaire.
(*c) L'an 460 avant l'ère vulgaire.
(*d) L'an 36i avant l'ère vulgaire.
AFRIQUE ANCIENNE
ornière, passaient et repassaient sur la même trace sans s'en ëearter, autant de fois qu'il lui plaisait. Anticipant au surplus sur nos habitudes modernes, les Cyrénéens se voituraient en char dans l'enceinte même de leur ville. Mais ce raffinement de leur vie opulente tournait au profit de leur puissance militaire; car ces chars si commodes et si habilement dirigés étaient d'un grand effet à la guerre, soit qu'ils vinssent déposer inopinément des renforts de troupes fraîches au milieu des combattants fatigués, soit que, lancés au sein de la mêlée, ils doublassent, par l'impétuosité de leur course, la vigueur des guerriers qui les montaient. L/équitation était aussi dans leurs habitudes, et la garde du roi se composait de trois cents cavaliers choisis.
Exercices gymnastiques. — Du reste, tous les exercices gymnastiques propres à développer l'agilité et la force du corps, étaient en honneur chez les Cyrénéens , ainsi que le constatent de nombreux triomphes dans les jeux publics de la Grèce. Télésicrates fils de Carnéades, deux fois vainqueur à la course dans les jeux pythiques (*) et dans d'autres solennités à Égine , à Mégare , à Cyrène même, fut chanté par Pindare et eut une statue à Delphes; les Cyrénéens Polymnestes (*a), Eubates (**), Eubotas (*c) , Pauros deux fois couronné (*d), Polyclès (*e), Idéos Nicator (*/) , Acusilas (*') , Mnaséas (*A) ,
(*) Dans les 28e et 3oe pythiades, 478 et 470 ans avant l'ère vulgaire.
(*a) Dans la 81e olympiade, 456 ans avant l'ère vulgaire.
(**) Dans la 93e olympiade , 408 ans avant l'ère vulgaire.
('c) Dans la 104e olympiade, 364 ans avant l'ère vulgaire.
Cd) Dans les io5e et 106e olympiades, 36o ou 356 ans avant l'ère vulgaire.
(*e) Dans la 108e olympiade, 348 ans avant l'ère vulgaire.
(*■/) Dans la 126e olympiade , 276 ans avant l'ère vulgaire.
(**) Dans la i65e olympiade, 120 ans avant l'ère vulgaire.
(**) La date est incertaine.
remportèrent tour à tour le prix de la course à Olympie; le barcéen Amésinesy gagna celui de la lutte (*). Élien nous raconte l'anecdote d'Eurydamas de Cyrène, vainqueur au pugilat a Olympie, qui pour dissimuler un désavantage momentané, avala les dents qu'un coup vigoureux de son adversaire avait brisées dans sa bouche. On pourrait encore ajouter ici un témoignage recueilli par Athénée sur le goût des Cyrénéens pour les monomachies ou combats de gladiateurs à l'exemple de ceux que Démonax avait établis à Mantinée.
Culture des arts et des lettres ; Philosophie.
Beaux-arts, langage, poésie.
— S'ils étaient adonnés aux exercices du corps , ils ne négligeaient pas ceux de l'esprit; nous ne pouvons guère juger que par des ruines , de leurs talents dans les arts libéraux : des pierres gravées, des médailles, des vases peints , des restes d'édifices écroulés , tels sont à peu près les seuls témoignages que nous ayons de leur habileté dans la sculpture , la peinture et l'architecture.
Leur histoire littéraire est un peu mieux connue , malgré la perte des cent vingt livres que le cyrénéen Callimaque avait consacrés à un Tableau des écrits de tout genre. Ils avaient apporté de Théra le dialecte dorien ; le voisinage immédiat des tribus libyennes, de fréquentes relations mercantiles avec des peuples de toute origine , durent altérer la pureté du langage , et introduire, au moins dans le parler usuel, un grand nombre de mots et de locutions étrangères ; mais les écrivains durent prendre d'autant plus de soin de se tenir en garde contre ces indices du contact des barbares.
Comme dans toutes les histoires littéraires, c'est la poésie qui point d'abord à l'horizon : dès le temps du second Battos, Eugammon composait
(*) Dans la 80e olympiade, 460 ans avant l'ère vulgaire.
L'UNIVERS
en deux chants son poëme de la Tèlégonie, récit des dernières aventures d'Ulysse, de son arrivée chez les Thesprotes , et de sa mort sous les coups de Tèlégone. Il faut descendre ensuite sous les Ptolémées pour rencontrer le lyrique Callimaque lui-même , qui flonssait à la cour de Philadelphe , et dont il ne nous reste qu'un petit nombre d'hymnes , des épigrammes , et quelques fragments d'élégies; il ne reste rien de son neveu , le poète épique Callimaque le jeune. Et ce n'est plus qu'à de longs siècles d'intervalle, au dernier âge de Cyrène province des Romains, que Svnesios nous donnera son nom à inscrire à côté de ces poètes, pour les hymnes qui se trouvent parmi ses œuvres.
GÉOGRAPHES , GRAMMAIRIENS ; HISTOIRE, MÉDECINE, SCIENCES MA- THÉMATIQUES. — Plutôt savant que poète , Callimaque l'ancien avait écrit de nombreux ouvrages scientifiques, parmi lesquels il y en avait d'histoire naturelle, et principalement de géographie, sur les îles et les villes au point de vue surtout de la nomenclature comparative, sur les fleuves de la terre, sur les choses remarquables des diverses contrées du monde. Il devait avoir, pour cette dernière science, une affection ou une aptitude particulière, car la vocation des élèves dépend presque toujours de celle du professeur , et Callimaque compta parmi ses disciples plusieurs géographes distingués: Philostéphanos, Ister, et le grand Ératosthènes. Philostéphanos écrivit un livre des îles, cité par quelques scholiastes; Ister, qui semble avoir été un esclave cyrénéen originaire des bords du Danube, avait composé un recueil de documents sur l'Attique, des Argoliques , et un livre des colonies de l'Egypte, dont on retrouve quelques minces fragments chez les polygraphes ultérieurs; quant à Ératosthènes, qui fut bibliothécaire des Ptolémées à Alexandrie, il réunissait les connaissances les plus variées, mais c'est la géographie qui a fait pardessus tout sa renommée ; et Strabon a puisé dans ses écrits le germe de
son propre chef-d'œuvre. A ces noms géographiques, nous devons ajouter encore celui du cyrénéen Apellas,dont l'âge est incertain, et qui n'est cité que dans l'abrégé d'Artémidore d'Éphèse par Marcien d'Héraclée. r Parmi les divers précepteurs dont Ératosthènes avait pris les leçons à Cyrène, on compte le grammairien Lysanias ; ce titre de grammairien n'était pas dédaigné, par Callimaque, par Ister , ni par Ératosthènes luimême. Il est donné encore à un A^ollodore, un Damon , un Démétrius- Stamnos, tous Cyrénéens aussi , mais dont l'époque est incertaine, et l'existence même à peine constatée.
Dans le champ de l'histoire , le juif cyrénéen Jason composa en grec, vers l'an 160 avant notre ère, sur les événements de son temps touchant les Juifs, cinq livres de mémoires qui servirent de guide au rédacteur du second livre biblique des Machabées.
Dès le temps d'Hérodote, l'école médicale de Cyrène était vantée comme la plus habile après celle de Crotone; et pourtant aucune renommée individuelle ne s'est fait jour jusqu'à nous; et nous n'aurions pas un seul nom propre à prononcer dans cette catégorie, si Sextus Empiricus n'avait mentionné un traité de Polyante le Cyrénéen, sur l'origine des Asclépiades ou enfants d'Esculape.
Si nous passons aux sciences mathématiques, nous aurons à citer le géomètre Théodore , contemporain et ami de Socrate, et dont le divin Platon vint à Cyrène écouter le docte enseignement; mais nous n'avons pas d'autre géomètre à mentionner après lui.
L'astronomie ne nous offre également qu'un seul nom , celui de Nicotélès , dont nous ne savons d'ailleurs rien autre chose sinon qu'il avait écrit un mémoire contre l'astronome Conon de Sa m os.
École philosophique de Cyrène , et autres philosophes cyrénéens. — C'est la philosophie proprement dite cmi fit la renommée littéraire de Cyrène ; et sur cette matière l'antiquité nous a légué des no-
AFRIQUE ANCIENNE
tions plus étendues ; mais il convient de nous borner à quelques indications rapides, afin d'achever à grands traits cette esquisse morale de Cyrène antique.
A la tête de tous les noms que nous avons à inscrire ici, vient se placer, dans l'ordre chronologique comme dans l'ordre de célébrité, le fondateur de l'école cyrénéenne, le fameux Aristippe, tant méconnu , tant calomnié, amant du plaisir et sachant le dédaigner; cet homme à qui allaient également bien , suivant l'expression d'Horace^*) , toutes les couleurs, toutes les conditions, toutes les fortunes, car il portait avec la même grâce le manteau de pourpre ou la robe de bure, gardait auprès des tyrans la même liberté d'esprit que dans*ïa vie privée, et montrait la même aisance à jouir des richesses et à s'en passer. Disciple de Socrate, il professa d'autres doctrines, qu'il paraît n'avoir enseignées que sur ses vieux jours, quand "il fut rentré dans sa patrie , après avoir vécu tour à tour à Athènes, à Égine, à Syracuse. Aucun de ses écrits ne nous est parvenu , et l'on ne saurait juger sainement de ses principes par les médisances ou les calomnies de ses détracteurs ; il semble résulter des mots graves ou piquants, sérieux ou enjoués, qu'on lui attribue, qu'il regardait le bien-être matériel comme un élément essentiel du bonheur; mais qu'il faisait consister la sagesse à savoir jouir des plaisirs sans leur accorder assez d'importance pour les fuir comme un danger, ou pour subir leur empire comme celui d'un besoin indispensable. S'il va voir Lais, et qu'on lui en fasse reproche : « Elle est à « moi , répond-il ; mais je ne suis point « à elle. » Si son esclave est fatigué du poids de l'or dont il est chargé : « Ne « porte que ce que tu pourras, lui dit- « il , et jette le reste. » Si on lui demande pourquoi il vient à la cour de Syracuse, il répond : « Pauvre de « science , j'allais à Socrate ; pauvre
(*) Oinnis Aristippum decuit color et status et res. Horace, Épures, I, xvn, v. 23.
« d'argent , je viens à Denis. » S'il sollicite le tyran en faveur d'un ami (de Platon peut-être ! ), il ne rougit pas de pousser ses instances jusqu'à se prosterner ; et quand on a le courage de le lui reprocher, il s'écrie : « Est-ce ma « faute, à moi , si Denis n'a d'oreilles « qu'à ses pieds? » Mais si Denis ne lui donne à sa table que le dernier rang : « Ah ! dit - il , on veut que cette « place devienne la plus honorable. »
Et si le tyran ose dire qu'un philosophe, en venant à la cour, n'est plus qu'un esclave , de libre qu'il était auparavant : « Non, non, réplique aus- « sitôt Aristippe; un philosophe n'est « point à la cour un esclave, s'il était « libre avant d'y venir. » Et quand on lui demande quel est le mérite d'un philosophe : « De n'avoir rien à chan- « ger à sa vie, se borne-t-il à répon- « dre , soit qu'il y ait ou n'y ait point « de lois. » Sa philosophie, voisine de celle d'Épicure , qui finit par l'absorber, en différait pourtant en ce que la volupté se trouvait davantage, pour le Cyrénéen, dans le bien-être matériel, tandis que les jouissances intellectuelles et morales tinrent une plus grande place dans le système du dernier.
L'école d'Aristippe se continua d'abord par ses propres disciples, Antipater de Cyrène, Ptolémée l'Éthiopien, et sa propre fille Arété, qui transmit sa doctrine à son fils, nommé Aristippe comme son aïeul , et surnommé, avec juste raison, Métrodidacte ou élève de sa mère. Mais bientôt la secte cyrénaïque se partagea en trois subdivisions, les Hégésiaques, les Annicériens, et les Théodoriens ; les premiers professaient les opinions d'Hégésias, disciple de Parébates, qui était disciple d'Épitimèdes, disciple lui-même d'Antipater; les seconds eurent pour chef un autre disciple de Parébates, Annicéris, qu'il ne faut pas confondre, comme le fait Diogène de Laërte, avec son homonyme l'habile conducteur de quadriges, par lequel Platon fut racheté de l'esclavage ; les derniers suivirent les leçons de Théodore, disciple d'Aristippe le jeune , et auteur d'un traité des dieux, qui le fit surnommer
L'UNIVERS
tour à tour l'athée et le dieu : du nombre de ceux-ci furent Bion de Borysthène, renommé pour ses bons mots ; et Ëvhémère le Messénien , qui enseigna le premier l'origine historique des dieux. Mais, en nous bornant à des noms cyrénéens, nous n'avons à ajouter à ceux qui précèdent que Nicotélès, frère et condisciple d'Annicéris ; et un Aristote, dont nous ne savons rien, sinon que plusieurs élèves le quittèrent pour aller écouter Stilpon de Mégare.
Parmi les philosophes qui, nés à Cyrène, n'appartiennent cependant point à la secte cyrénaïque, Strabon nous fait connaître Apollonius Cronos , de l'école de Mégare, professeur du dialecticien Diodore de Iassus, qui prit lui-même, de son maître, le surnom de Cronos. Nous voyons plus tard Lacydes fils d'Alexandre, au temps de Ptolémée-Évergète, briller au premier rang dans la moyenne académie; Ptoiémée , qui avait reçu , par l'intermédiaire d'Eubule et d'Euphranor, les doctrines de Timon , essayer la restauration de l'école sceptique; puis enfin Carnéades, qui florissait environ 170 ans avant notre ère, fonder la nouvelle académie , ou l'école du probabil isme.
Et si l'on cherche encore à Cyrène, dans les temps postérieurs, un philosophe à mentionner comme un lointain reflet de l'ancien lustre de sa patrie, on verra luire, au milieu de la nuit qui enveloppe alors les derniers restes de la civilisation cyrénéenne , le néo-platonicien Synésios , après lequel les lettres ne trouvent plus un seul nom à prononcer.