VI. DOMINATION DES ROMAINS
Première période , jusqu'à la réduction en province : Epoque de dissension et de tyrannie.
Première organisation de la domination romaine en lirye. — En recueillant la succession des rois de Cyrène , Rome avait le choix , ou de changer les institutions politiques
de sa nouvelle acquisition , pour se l'assimiler d'une manière plus complète , ou de prendre les choses dans l'état où elles se trouvaient , en substituant purement et simplement l'autorité du sénat à celle des rois. Elle prit ce dernier parti, laissant aux villes de la Pentapole leurs libertés municipales, se bornant à prendre possession des terres domaniales, dont les produits durent être désormais et furent en effet versés au trésor : dès les premières années de la domination romaine on voit figurer, parmi les revenus publics , trente livres de silphion faisant partie des tributs de la Cyrénaïque ; et Ton sait que plus tard, au commencement de la guerre civile, Jules César, dictateur, put retirer du trésor cent onze livres de cette précieuse matière. En résumé , ce fut le domaine utile que retinrent les nouveaux maîtres du pays, laissant à leurs sujets pleine liberté de se gouverner à leur guise.
Il était impossible , avec l'esprit versatile et turbulent des Cyrénéens, qu'une telle latitude ne produisît pas de déplorables résultats ; les divisions intestines recommencèrent, et du sein de l'anarchie surgit un despotisme tyrannique. Un récit anecdotique de Plutarque peut nous donner une idée de la situation où se trouva bientôt réduite Cyrène par l'exercice de cette liberté sans frein.
Tyrannie de Nicocrate , détruite par Arétaphile. — Nicocrate est le nom du tyran qui d'abord s'empara de l'autorité et la consolida en ses mains par le meurtre d'un grand nombre de citoyens distingués , entre autres de Mélanippe , grand prêtre d'Apollon, dont il prit la place ; il fit aussi périr Phédime , homme d'un rang illustre, dont il con* voitait la femme Arétaphile, fille d\Êglator, aussi remarquable par sa grande beauté que par sa prudence singulière et son aptitude à traiter des affaires publiques; et ill'épousa malgré elle. Il commit une infinité d'autres actes en violation des lois, si bien que l'on se fût empressé de fuir pour se
AFRIQUE ANCIENNE
soustraire à son horrible tyrannie, s'il n'eut eu la précaution de taire garder les portes avec une telle rigueur, qu'on piquait même les cadavres, ou qu'on les passait au feu, pour s'assurer que des vivants ne tentaient pas de s'échapper en faisant les morts. Ce monstre farouche, que rien ne pouvait apprivoiser , se laissait pourtant subjuguer par son amour pour Arétaphile ; pour elle seule il était doux et maniable, et souffrait qu'elle jouit d'une grande autorité. Mais outre le poids de ses propres chagrins, elle avait le poignant spectacle des malheurs de sa patrie indignement soumise à de si atroces épreuves : car on sacrifiait les citoyens l'un après l'autre , et il n'y avait pas de vengeance à espérer de la part de quelques exilés timides, faibles et dispersés.
Arétaphile sentait qu'en elle seule était l'espoir de son pays, et pleined'une noble résolution, mais dénuée de tout secours, elle tenta de se débarrasser de son époux par le poison; comme elle faisait ses dispositions, se procurait les drogues nécessaires, et essayait la force de ses préparations, la chose fut découverte ; après en avoir recueilli les preuves, Calbia, mère de Nicocrate, femme sanguinaire et implacable , opina pour qu'Arétaphile , honteusement traitée, fût mise a mort sur-lechamp. Mais l'amour retenait Nicocrate et lui ôtait le courage de sévir, d'autant plus qu'Arétaphile repoussait vivement l'accusation et soutenait son innocence. Voyant cependant qu'elle ne pouvait tout nier absolument, elle avoua qu'en effet elle avait voulu préparer un breuvage , mais non pour causer le trépas : « Il s'agissait pour « moi , dit-elle , d'une chose impor- « tante; car les honneurs dont je jouis, « l'autorité que je dois à votre bien- « veillance , ont excité contre moi les « dangereuses jalousies de beaucoup « de femmes; craignant leurs breuva- « ges et leurs artifices, j'ai voulu aussi « recourir à de semblables moyens :
« imaginations vaines et féminines , « §ans doute, mais non punissables « du supplice ; à moins que vous ne
« jugiez digne de mort l'épouse qui , « par un breuvage d'amour, espérait « se faire chérir plus peut-être que « vous n'aviez résolu. »
En entendant Arétaphile se défendre ainsi, Nicocrate ordonna seulement qu'elle fût mise à la question , laissant à l'implacable Calbia le soin d'y présider ; mais Arétaphile supporta les tourments avec tant de fermeté, se tira avec tant d'avantage de toutes les épreuves , que Calbia , fatiguée ellemême , fut forcée d'y renoncer, et que Nicocrate, persuadé de l'innocence de sa femme, lui rendit la liberté, plein de regret des tortures qu'elle avait subies. Et bientôt il revint à elle plus amoureux que jamais , la comblant d'attentions et d'honneurs.
Quant à elle, que la douleur et les tourments n'avaient pu faire céder, elle ne se laissa pas décourager; le soin de sa gloire et sa ténacité à remplir un noble dessein, lui firent prendre d'autres voies. Elle avait une fille assez belle, et déjà nubile , qu'elle fit voir à Léandre, frère du tyran, jeune homme facile à enflammer , et dont elle exalta , dit-on , par des prestiges et des philtres, la passion jusqu'au délire. Et lorsque, tombé dans le piège, il eut, à force de prières, obtenu de son frère la main de la jeune fille , celle-ci, sous l'inspiration de sa mère, lui insinua l'idée de délivrer sa patrie d'une tyrannie sous laquelle il ne lui était pas permis de vivre en liberté et de prendre ou de garder une épouse; pendant que d'un autre côté les amis d'Arélaphile lui suggéraient officieusement de calomnieux soupçons contre son frère. Léandre ayant compris que les idées d'Arétaphile étaient d'accord avec les siennes , se mit à l'œuvre, gagna le chambellan Daphnis , et par son moyen parvint à tuer Nicocrate.
Tyranniede Léandre, détruite également par aretaphile. — Léandre ne remplit point ensuite l'attente d'Arétaphile, et montra au contraire, par sa conduite inhabile et hautaine, qu'il avait bien été un fratricide, mais non un tyrannicide. Arétaphile
L'UNIVERS
conservait toutefois auprès de lui son rang et son autorité , ne montrant elle-même ouvertement à son égard ni hostilité ni répugnance ; mais elle faisait silencieusement ses dispositions. Elle excita d'abord à la guerre contre Léandre, Anabos, chef des Libyens du voisinage, qui fit des incursions dans le pays, et s'avança en armes contre la ville; puis elle représenta à son gendre que ses amis et ses généraux, peu disposés à la guerre, ne cherchaient que la paix et le repos ; qu'au surplus, c'était le parti qui convenait le mieux à ses intérêts s'il voulait affermir son autorité sur ses concitoyens : et elle offrit en même temps de s'entremettre de la paix, se faisant forte d'amener Anabos à une conférence avec lui, s'il le souhaitait, avant que les hostilités eussent amené quelque dommage irréparable.
Léandre lui ayant ordonné d'agir dans cette voie , elle eut d'abord une entrevue avec le Libyen, et obtint de lui, à force de présents et de promesses , qu'il s'engageât à se saisir de Léandre quand il viendrait pour conférer avec lui. Cependant Léandre hésitait; néanmoins, par honte vis-àvis d'Arétaphile qui déclarait vouloir assister à la conférence , il s'y rendit sans armes et sans escorte; mais lorsqu'en approchant il aperçut Anabos, il se mit à tergiverser, à vouloir qu'on apostat des satellites; sa belle-mère, de son côté, le rassurait, le grondait; et enfin , comme il tardait trop longtemps, elle le saisit hardiment par la main , et le conduisit bel et bien au barbare, et le lui livra. Léandre, arrêté aussitôt par les Libyens, fait prisonnier, et garrotté, fut gardé jusqu'à ce que les amis d'Arétaphile , accompagnés par le reste des citoyens, vinssent apporter la récompense promise.
Car la plupart, à la nouvelle de ce qui se passait, accoururent au lieu de la conférence, et en voyant Arétaphile, peu s'en fallut qu'oubliant leur colère contre le tyran , ils ne négligeassent d'en tirer vengeance , n'ayant'rien de plus pressé que de venir, en pleurant de joie, la saluer comme s'ils eussent
été en présence de l'image de quelque divinité ; et comme ils affluaient les uns après les autres , ils ne purent emmener Léandre et rentrer dans la ville que le soir. Là , après avoir satisfait le besoin qu'ils avaient de remercier et de bénir Arétaphile , ils s'occupèrent enfin des tyrans : Calbia fut brûlée vive, et Léandre, cousu dans un sac, fut jeté à la mer.
On supplia Arétaphile de se joindre aux sénateurs pour gouverner et administrer la cité ; mais elle , comme s'il se fût agi d'une pièce de théâtre en plusieurs actes qu'elle aurait enfin conduite jusqu'au dénoûment , dès qu'elle vit la liberté rétablie, elle rentra aussitôt dans le gynécée , et refusant de se mêler en rien des affaires publiques, elle passa le reste de sa vie à filer sa quenouille au milieu de sa famille et de ses amis.
Intervention de Lucullus ; séduction DE LA. CyBENAÏQUE EN province. — La perturbation causée par ces événements n'était point encore effacée , quand le fameux Lucius Licinius Lucullus aborda à Cyrène.
Il avait accompagné Syila comme questeur dans la guerre contre Mithridate, et pendant que l'armée campée autour d'Athènes avait ses convois interceptés par la Hotte ennemie , il était envoyé en Libye et en Egypte pour y rassembler des vaisseaux (*) , afin de faire cesser cet état de choses. A son arrivée à Cyrène, Lucullus trouva la population encore en proie à l'agitation et au désordre causés par les révolutions intérieures dont elle venait d'être le théâtre , et il mit ses soins à y rétablir le bon ordre et la tranquillité : il se souvint, à cette occasion, de la réponse que jadis Platon avait faite aux Cyrénéens qui lui demandaient des lois : « Qu'ils étaient trop riches pour « cela; attendu que nul n'est plus dif- « ficile à gouverner que l'homme fa- « vorisé par la fortune, tandis qu'au « contraire nul n'est plus souple et « plus docile que l'homme dans la dis-
(*) Au commencement de l'année 86 avant l'ère vulgaire.
« grâce. » Le temps était venu où les Cyrénéens devaient se trouver dans les dispositions convenables pour recevoir avec soumission les lois qui leur seraient données; et cette circonstance rendit plus facile la tâche de Lucullus , qui sans doute ne fit qu'assurer de nouveau l'observation des institutions anciennes. Après avoir pourvu à ce que lui paraissaient exiger les besoins locaux , il poursuivit sa mission et se rendit en Egypte.
Puis , lorsque douze ans après Lucullus fut parvenu au consulat (*), la Bithynie, queNicomède venait de léguer aux Romains , et la Cyrénaïque qu'ils avaient reçue d'Apion vingt-deux ans auparavant, furent à la fois, ainsi que nous l'apprend Appien , réduites en provinces de l'empire.
A quelques années de là , l'île de Crète, qui s'allonge en face des côtes libyennes , ayant été conquise par Quintus Cecilius Metellus, et réduite aussi en province (**), on pourrait conclure d'un rapprochement fait par Eutrope dans* une rédaction un peu équivoque, que dès lors furent réunies en une seule province la Crète et la Cyrénaïque, bien que cette réunion ne soit incontestable qu'à dater de l'empereur Auguste, et que dans l'intervalle la Crète d'une part et la Cyrénaïque de l'autre se soient derechef trouvées entre des mains diverses :
car l'attribution des provinces n'eut dans le principe aucune fixité, et dans la répartition annuelle qui en était faite entre les consuls et les préteurs, on en réunissait souvent ensemble deux ou trois sous un même gouverneur, ainsi que Dion Cassius a eu soin d'en faire la remarque expresse.
Seconde période, depuis la réduction en province jusqu'à Auguste:
Époque des guerres civiles.
Cause de la. Cyrénaïque plaidée par Cicéron. — On sait que , sous le consulat de Cicéron (** *), le tri-
(*) L'an 74 avant l'ère vulgaire.
(**) L'an 65 avant l'ère vulgaire.
(***) L'an 63 avant l'ère vulgaire.
bun du peuple Publius Servilius Rullus proposa une loi agraire , dont le but apparent était de procurer aux citoyens pauvres des terres en Italie : ces terres, qu'on leur aurait gratuitement distribuées, il fallait les acheter, et pour cela amasser des sommes immenses destinées à les payer; et Rullus proposait d'y pourvoir en faisant vendre aux enchères, par dix commissaires spéciaux, les terres domaniales de la république dans les provinces : les champs de la Cyrénaïque étaient formellement compris dans cette opération. L'éloquence du consul a rendu célèbre ce projet de loi , dont il sut avec tant d'habileté faire prononcer le rejet ; et les campagnes cyrénéennes restèrent nominalement un domaine de l'État, pendant qu'elles étaient envahies en réalité par des usurpations privées, ainsi que nous le verrons en son lieu.
L'éloquence de Cicéron a de même consacré la mémoire du procès intenté àCnéus Plancius, édile curule(*), parMarcus Juventius Laterensis, son concurrent évincé, qui, parmi ses titres aux suffrages du peuple, faisait valoir ses services comme questeur de la Cyrénaïque, où il avait su se montrer à la fois libéral envers les officiers du fisc , et juste envers une population alliée. Il accusait Plancius de lui avoir enlevé, par la brigue et la corruption, une charge à laquelle il croyait avoir plus de droits; mais Cicéron "vint jeter dans la balance le poids de son talent en faveur de Plancius, et l'ancien questeur de Cyrène fut débouté de ses poursuites.
La Cyrénaïque suit le parti de Pompée. — Au temps des guerres civiles , lorsque Jules César et Pompée se disputaient l'empire, la Cyrénaïque dut se trouver d'abord , avec tout l'Orient, entraînée dans le parti de Pompée ; du moins.aprèslabatailledePharsale(**), la flotte aux ordres de Caton vint-elle, avec les restes considérables de l'armée vaincue, y chercher refuge et s'y enquérir des nouvelles du fugi-
(*) L'an 54 avant l'ère vulgaire.
(**j L'an 48 avant l'ère vulgaire.
L'UNIVERS
tif ; elle aborda au port de Paliouros , en face de File de Platée; ce fut là qu'on apprit la mort du grand Pompée, de la bouche de son fils Sextus et de sa veuve Cornélie, qui s'étaient enfuis de la rade de Péluse, et après avoir touché à Chypre, avaient été portés par les vents au port même où arrivaient Caton et les siens. La se séparèrent dans diverses directions plusieurs des chefs , qui n'espéraient plus qu'en la clémence du vainqueur, entre autres Caius Cassius, qui alla peu après se rendre à César dans Alexandrie; mais le plus grand nombre persista dans son dévouement à la cause des fils de Pompée. De Paliouros on vint à Cyrène; d'abord la ville ferma ses portes à Labiénus, mais le port reçut la flotte , qui de là se rendit en Afrique (*) , où allait se trouver le théâtre de la guerre.
Lorsqu'après la mort de César (**) on changea la distribution qui avait naguère été faite des provinces entre les magistrats, que la Syrie fut retirée à Cassius pour être donnée à Dolabella , et la Macédoine retirée à Brutus pour être donnée à Antoine, celui-ci, daprès ce que raconte Appien, fit assurer aux deux officiers ainsi dépouillés de leurs provinces, et envers lesquels il voulait cependant garder quelque apparence de ménagement, la Cyrénaïque et la Crète; suivant une autre version recueillie par le même historien, Cassius les aurait eues toutes deux, et c'est la Bithynie qu'on aurait accordée à Brutus. Mais comme Cicéron , dans une de ses Philippiques contre Antoine, rappelle expressément que la Crète avait été attribuée à Brutus avec le titre de proconsul , il semble qu'on en doit conclure que la première version est plus exacte, et que la Cyrénaïque et la Crète se trouvaient alors encore séparées, celle-ci étant dévolue à Brutus, celle-là formant le département de Cassius.
La Cyrénaïque entre dans le lot
(*) Il s'agit de l'Afrique propre, distinguée de la Libye.
(**) L'an 44 avant l'ère vulgaire.
d'Antoine. — Mais , quand ces deux chefs eurent été détruits à la double bataille de Philippes(*),et que les triumvirs se partagèrent l'empire , Antoine s'attribua la mission d'aller réduire les provinces de l'Orient pour leur compte commun ; puis, lors du traité qui scella par le mariage d'Antoine avec la fille d'Octavien la réconciliation de ces deux rivaux (**), dans le partage qu'ils se firent du monde romain ,'& l'exception de l'Italie qui demeurait indivise , Octavien prit l'Occident , et Antoine l'Orient, choisissant pour limite commune entre ces deux immenses départements , dans le nord la ville de Scodra en Illyrie, et dans le sud l'Afrique propre qu'on abandonnait à Lépide pour son lot.
Antoine, subjugué par les charmes et l'adresse de la trop fameuse Géopâtre, se montra prodigue envers elle de ses provinces, comme il l'était de son temps, de ses trésors, de sa gloire, de son honneur même ; il ne se contenta point d'agrandir les domaines de la reine d'Egypte aux dépens de l'Arabie, de la Judée, de la Phénicie, de la Celésyrie, qui appartenaient à des princes tributaires et amis; il lui rendit encore des pays dont Rome ellemême avait pris possession , et c'est ainsi que la Cyrénaïque rentra avec Chypre sous le sceptre des Ptolémées (***). Cependant on le vit, trois ans après (****), se déclarant publiquement l'époux de Cléopâtre, et proclamant rois les enfants qu'il avait eus délie, disposer encore en maître de ces mêmes provinces, et faire de la Cyrénaïque la dot future de sa filie CÏeopâtre-Sélene, la même qui depuis fut mariée à Juba le jeune, roi de Mauritanie.