SÉPARATION DES DEUX EMPIRES A LA MORT DE THÉODOSE LE GRAND
— Après la mort de Théodose, au contraire, il y eut désormais deux empires bien distincts, conservant, il est vrai, une organisation similaire, mais non plus commune. C'est le tableau de cette organisation qui nous est donné, pour chacun des deux empires, par la Notice des Dignités, où nous allons relever les indications spéciales qui concernent la Libye.
L'empire d'Orient était divisé en deux préfectures du prétoire, celle d'Orient et celle d'Illyrie. La première comprenait cinq diocèses, savoir , l'Egypte , l'Orient , l'Asie , le Pont et la Thrace, dontles quatre derniers étaient gouvernés par des vice-préfets, tandis que le gouverneur du diocèse d'Egypte avait le titre particulier de préfet augustal : six provinces se trouvaient dans sa circonscription, savoir , la Libye supérieure répondant à l'ancienne Cyrénaïque, la Libye inférieure répondant à la Marmarique, l'Egypte propre, la Thébaïde, l'Arcadie,et l'Augustamnique; sauf l'Egypte propre, directement régie avec le titre de province consulaire par le préfet augustal lui-même, toutes ces provinces avaient chacune un commandant titré de prises, ayant, pour l'expédition des affaires administratives et judiciaires, des bureaux dirigés par un premier commis.
Le commandement militaire, qui
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depuis Constantin le Grand demeurait tout à fait séparé du gouvernement politique, appartenait, en chef, sous les ordres immédiats de l'empereur, à des grands-maîtres ou colonels-généraux, deux pour la garde impériale, toujours présents à la cour, et trois pour le reste de l'armée , exerçant chacun son autorité dans une grande division militaire, comme l'Orient, la Thrace ou l'Illyrie. Parallèlement à eux, un grand-maître des offices ou intendant-général avait dans ses attributions les services administratifs de l'armée et la juridiction militaire supérieure. Chaque grande division se partageait en plusieurs subdivisions, attribuées à des généraux de divers rangs, les plus élevés en grade ayant le titre de comte, les autres celui de duc; trois de ces généraux étaient affectés au diocèse d'Egypte, savoir , un comte d'Egypte, un duc de Thébaïde, et un duc de Libye.
Création d'un duc de Libye.
— Dans le principe, il n'y avait, pour la défense de tout le diocèse d'Egypte, qu'un seul duc, dont l'institution, sous ce titre ou sous un autre, paraît remonter au règne même d'Auguste; puis on voit, au temps de Gallien, en l'année 265, figurer dans l'histoire du tyran Celsus par Trébellius Pollio, un duc de Libye, Fabius Pompeïanus, qui s'était prononcé pour cet empereur éphémère : mais quelque doute peut s'élever sur l'exactitude de cette désignation ; il est plus sûr de ne rapporter qu'au règne de Valens la création des ducs de Thébaïde et de Libye, aux dépens des attributions du duc d'Egypte, que l'on consola de ce démembrement en l'élevant au rang de comte.
Le duc de Libye, qui avait son quartier-général àParétonion, paraît avoir été, dans l'origine, chargé de la défense de toute la Libye, c'est-à-dire de la Cyrénaïque et de la Marmarique ensemble ; mais il y eut, à cet égard , quelque changement notable, qu'une lacune dans le seul exemplaire qui nous soit parvenu de la Notice des Dignités, et l'insuffisance ou l'équivo-
que des autres documents que nous possédons, laissent fort obscur pour nous; et grande est la divergence des critiques qui ont voulu l'expliquer, les uns supposant le retrait, absolu des troupes régulières de toute la Libye, ou au moins de la Cyrénaïque, les autres la coexistence d'un gouverneur civil et d'un commandant militaire dans la Pentapole, d'autres encore la réunion des pouvoirs civils et militaires en une seule main(*). Quoi qu'il en soit à cet égard, des modifications avaient eu lieu, qui excitaient le déplaisir de Synésios, et lui avaient fait réclamer, quoique en vain, le retour à l'organisation ancienne.
Cinquième période , règnes oVArcadius et de Théodose le Jeune :
Époque de Synésios.
Commencements de Synésios.
— Nous venons de prononcer un nom qui tient une place d'honneur dans l'histoire de la Cyrénaïque à cette époque: Synésios nous présente, au milieu des calamités qui désolèrent sa patrie, une de ces belles figures que grandit encore la petitesse dès personnages qui occupent la scène autour de lui. Il nous faut consacrer ici à ce nom célèbre une page spéciale.
Issu de la race royale des Eurysthé-
(*) La première de ces opinions est exposée par Marcus, dans ses additions à la Géographie de Mannert ; elle n'est que spécieuse, et accompagnée de notables erreurs. La seconde est professée par le savant Tillemont, qui cependant n'a pas été suivi sur ce point par Lebeau , son paraphraste ordinaire ; mais Lebeau a certainement confondu des indications très-distinctes, et l'on peut s'étonner que Saint-Martin , son dernier éditeur critique, n'ait pas relevé cette confusion. Tillemont nous semble donc ici le meilleur guide à suivre, et c'est en nous aidant de son jugement à la fois perspicace, consciencieux et sûr, que nous avons pu cheminer dans le labyrinthe des données historiques éparpillées dans le recueil désordonné des écrits de Synésios. Notre confiance n'a cependant point été aveugle, et nous avons osé, sur quelques points, avoir une opinion différente de la sienne.
nides de Sparte, Synésios avait vu le jour à Cyrène vers le milieu du quatrième siècle de notre ère, et se trouvait l'aîné de trois enfants : Evoptios était le nom de son frère, Stratonice celui de sa sœur. Il fut élevé dans sa ville natale, où il étudia les belles-lettres, mais surtout les mathématiques et la philosophie, et il alla perfectionner son instruction à l'école d'Alexandrie, où il suivit les leçons de la célèbre Hypathie fille de'Théon , aussi savante qu'aimable, aussi chaste que belle , pour laquelle il conserva toute sa vie une vive et respectueuse affection, soumettant à sa critique et à son goût exquis les œuvres sorties de sa plume, acceptant ses décisions comme des oracles. Un riche patrimoine lui permettait de suivre son inclination pour la culture de la philosophie : il s'éloigna des affaires et embrassa une vie douce et tranquille, conforme à ses mœurs. L'étude fit ses délices, la chasse et l'agriculture son amusement. Fuyant la barbarie de son temps , il se transportait dans les siècles les plus polis de la Grèce : c'était là qu'il vivait ; il semblait en être un reste précieux ; il en prit le goût et le langage; écrivain pur, élégant, ingénieux , mais un peu trop chargé de métaphores, il ne put, même dans les fonctions austères du sacerdoce dont il fut revêtu dans la maturité de l'âge, se défaire de ce tour de pensées et d'expressions qui lui était devenu familier pendant sa jeunesse, et dans le langage chrétien il conserva, pour ainsi parler, l'accent du paganisme.
Sa position sociale, les charges municipales auxquelles il ne chercha point à se soustraire, plus tard l'épiscopat dont il fut honoré, lui assurèrent dans sa patrie une influence qu'il fit servir à rendre de nombreux services, mais qui lui suscitèrent aussi des rivaux et des ennemis qui contrariaient ses desseins ou se vengeaient de sa supériorité par des invectives et des calomnies. Parmi les hommes qui s'élevèrent contre lui dans les luttes du sénat, il nous désigne un certain Julius, qu'il trouva toujours opposé aux me-
sures qui lui paraissaient au contraire d'urgente nécessité. Ce fut d'abord à propos de l'abandon qui était fait de la garde militaire et de l'administration de la cité à des mercenaires , abandon que Synésios combattait , mais qu'il ne put empêcher. Puis ce fut au sujet d'une mission que le noble Cyrénéen alla remplir, au nom de son pays, auprès de l'empereur Arcadius, en l'année 397; mission que Julius ambitionnait sans doute, et pour laquelle il ne pardonna peut-être point à son rival de lui avoir été préféré.
Mission de Synésios auprès d'Arcadius. — Synésios était chargé d'offrir à l'empereur une couronne d'or, et de demander une remise d'impositions.Le discours d'apparat qu'il prononça à son audience d'introduction nous est parvenu; il y indique seulement en quelques mots l'objet de sa venue au nom de la grecque Cyrène, antique et vénérable cité que les poètes célébrèrent jadis par des milliers de vers , maintenant pauvre et humiliée, ruines vastes et désertes qui ont besoin de la munificence souveraine pour être en mesure de soutenir la dignité de leur vieille origine. Puis il entreprend de faire entendre au jeune empereur quels sont les devoirs du monarque à l'égard du pays ; il fronde cette pompe extérieure dont la splendeur affecte de s'accroître à mesure que le mérite décroît et s'anéantit. Quoiqu'il vît alors tant de barbares promus aux premières dignités de l'État, il s'élève librement contre cette coutume de prodiguer les honneurs aux ennemis naturels de l'empire; il conseille d'éloigner ces étrangers, qui ne sont nés, dit-il, que pour être esclaves des Romains. Il trace d'un pinceau ferme et hardi les défauts du gouvernement, l'affaiblissement des troupes romaines, l'ascendant que prennent les barbares dans les armées, les maux que leur insolence va infailliblement produire, la préférence que des hommes sans mérite et même vicieux obtiennent à la cour sur des officiers vertueux et dévoués à la patrie. Il exhorte l'empereur à se choisir des amis sincères et éclai-
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rés, à se faire aimer des troupes, à ne nommer pour gouverneurs et pour magistrats que des hommes désintéressés et qui aiment les peuples, parce que ceux-là seuls aiment le prince, et à veiller par lui-même sur la conduite de ceux qu'il emploie. Puissé-je, dit-il en terminant, trouver un empereur tel que je viens de le dépeindre, quand je reviendrai l'entretenir des demandes que lui adressent les cités de ma patrie.
II suivit opiniâtrement pendant trois ans l'objet de sa mission, couchant auelquefois sous le portique du palais, dans un grand tapis égyptien dont il paya plus tard les bons offices de l'un des tachygraphes de la cour ; il se concilia les bonnes grâces d'un autre personnage en lui faisant cadeau d'un globe céleste d'argent; mais le protecteur qui lui fut le plus utile, c'est le sophiste Troïle, qui jouissait d'une grande considération et d'un crédit réel. Synésios atteignit le but de ses efforts, et revint àCyrène satisfait du succès qu'avaient enfin obtenu ses démarches.
ÉTAT DE LA CyBÉNAIQUE AU RE- TOUR de Synésios. — Mais il y trouva la guerre au dehors de la part des barbares Mazikes et Ausuriens, habitants du désert sur la limite commune de la Libye et de l'Afrique (*), dont les incursions désolaient la Pentapole et s'étendaient même jusqu'à l'Egypte ; et au dedans l'opposition de Julius, constant à repousser les mesures qu'il proposait comme remède aux maux du pays ; quand, pour redonner de la vigueur aux milices, Synésios voulait en écarter les étrangers, dont les habitudes mercantiles ont l'inconvénient de réagir sur les gens même les plus braves, Julius s'y opposa dans un intérêt purement personnel. Synésios réclama ensuite l'abolition du commandement militaire
(*) Cette distinction entre la Libye et l'Afrique se trouve expressément observée ici par le grec Philostorge : MàÇixeç xai Aù£a>piavoi u-etaî-ù 8è Atêuyjç xai 'A<ppû>v ouxot veu-ovrai , xarà uiv tô swOivov aùxûv x)iu,a t-?1v Aiêtirjv IfriprijJLwa-av (XI, 8).
local, tout le monde s'accordant à dire que l'unique moyen de rétablir les affaires était de faire rentrer les cités sous l'ancienne administration présidiale, c'est-à-dire sous l'autorité du préfet d'Egypte (*); mais des motifs sordides poussèrent encore Julius à s'y opposer, peu soucieux qu'il était des malheurs publics dont lui-même ne serait pas atteint, et se félicitant d'un succès présent, bien que la ruine future de la patrie y fût attachée.
Fanfaronnade et lâcheté de Jean, rival de Synésios. —Un autre puissant du jour était un Phrygien nommé Jean, un de ces hommes que l'on voit fanfarons pendant la paix, lâches à la guerre, toujours mé-
(*) IlàXiv ëypaçiov drap toO XeXucrOai vr\\> TOxp' ^|xïv (TTpaTTiyiav, ôrap àrcavreç 6u,o<ptovtoç ol TrjSe àvÔpamoi (xôvov elvai cpaat Xutïjpiov tôJv ôetvâjv, èuavEXGeïv eïç àp^aïav yjye- [xoviav tôcç nôleiç, , toutéotiv Û7to tôv Aiytj- •TiTicov àpxovra xai rà; AiêucDV Texà^Oai. ( Synésios, épure 94.)
Ce passage nous semble constater, contre l'opinion de Tillemont, qu'il n'y avait pas à la fois dans la Pentapole, à cette époque, un gouverneur civil ou prœses, T^efubv, et un commandant militaire ou àuc,dux, 5où|, (rranqyôç. Cependant le titre, un peu suspect il est vrai, de la Catastase de Synésios porte que l'invasion des barbares qui en fait le sujet , a eu lieu yjyefjioveuovio; revvaôiou , xai ôouxàç ôvtoç 'Ivvoxevtîou. Cela supposerait dès lors le retour désiré par Synésios eïç àpyaiav Vjyefjioviav ; mais est-ce d'alors seulement? Tillemont regarde Andronicus comme un gouverneur civil, et Anysios comme un duc militaire, et il ne peut y avoir de doute pour ce dernier ; quant à Andronicus, Synésios se sert généralement à son égard des mots ^yeu,wv, •fjyep.ovîa, àpyriç, qui appartiennent à la magistrature civile ; mais il semble le désigner aussi, dans sa lettre 72, par la qualification de stratège.
Il y a dans tout cela une question d'organisation provinciale assez difficile à débrouiller. Synésios parle de stratèges; le titre de sa Catastase accuse un duc et un prœses; sous Léon et Zenon nous ne trouvons que des ducs; Hiéroclès ne désigne que des prœses, à la place desquels Justinien vient constituer un duc. Que de variations en moins d'un siècle et demi 1
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prisables. Au forum, il soutenait sa cause à coups de poing, insultait de ses coups de pied les gens les plus tranquilles ; le péril vint rabaisser son arrogance. Le bruit courait depuis quelques jours qu'une incursion des barbares se préparait ; un détachement de cavaliers désignés sous le nom de Balagrites , sans doute parce qu'ils avaient leur quartier à Balacris, sortirent avec leur chef pour aller faire une reconnaissance, et les citoyens s'avancèrent dans la campagne pour attendre 1 ennemi; mais ne voyant rien venir, ils rentrèrent chez eux, pour se présentei de nouveau le surlendemain. On ne put alors découvrir Jean nulle part; on faisait circuler le bruit qu'il s'était cassé la jambe, ou qu'il lui était arrivé quelque autre grave accident, mais on ne savait où il était ; et ses amis de déplorer l'absence d'un homme si résolu, dont le bras serait d'un si grand secours. Le danger passé, il revient comme d'un long voyage, fait le brave, s'érige en commandant des milices, prétend les instruire et les exercer, et s'avance avec elles pour faire face à un ennem' qu'il croyait fort éloigné ; mais voilà qu'il arrivé au camp quelques pâtres effrayés, suivis bientôt d'une troupe de pauvres cavaliers que la faim plus que toute autre cause semblait amener, et qui s'arrêtèrent à la vue des Cyrénéens, descendirent de cheval et se tinrent en observation, paraissant disposés à se défendre plutôt qu'à attaquer ; et il n'y eut en effet aucun engagement, la retraite s'étant opérée de part et d'autre avec prudence. Mais dès l'apparition de l'ennemi, Jean avait tourné bride, et pressant les flancs de son cheval, fouettant, criant, employant toutes ses ressources à accélérer sa course, il avait du moins, dans la fuite la plus honteuse qu< fut jamais , montré un admirable talent d'équitation . franchissant les montées., les descentes, les haies, les fossés sans se laisser désarçonner, jusqu'à ce qu'il fût parvenu tout d'une traite au site de Bombéa, que l'aspérité des rochers, la profondes des vallées, et les travaux de
l'art rendaient un asile inexpugnable.
Tels étaient les hommes avec lesquels avait à lutter Synésios : il y renonça de dégoût, et s'embarquant à Phyconte, puis touchant à Erythron , et débarquant le cinquième jour à l'île du Phare, il vint habiter Alexandrie, où il se maria (*) et vit naître son premier enfant.
Gouvernement de Céréalis. — Après deux ans d'absence , il rentra dans sa patrie, gouvernée alors par le stratège Céréalis, homme sans mérite, peu soucieux de renommée ni même de considération inhabile à la guerre, tracassier pendant la paix, à qui il avait suffi d'un court intervalle de tranquillité pour tout bouleverser dans le pays. Afin de s'approprier l'argent des soldats, il les dispensait du service, leur laissant la faculté de s'aller établir la où ils croiraient pouvoir trouver à subsister; telle était du moins sa conduite avec les troupes indigènes; quant aux autres, dont il ne pouvait extorquer l'argent, il les employait à rançonner les villes, en s'y portant comme pour tenir garnison, et acceptant l'or qu'elles s'empressaient d'offrir pour se racneter de cet onéreux se jour. De chez les Libyens à demi civilisés du voisinage, la nouvelle de cet état de choses se propagea chez les barbares pius éloignés, et bientôt Cyrène se trouva assiégée par les Mazikes, qui pillèrent et ravagèrent tout le plat pays ; le lâche Céréalis , au lieu d'affronter le danger qu'il avait provoqué lui-même, se hâta de quitter la terre pour se réfugier dans un bâtiment et se tenir en mer à quelque distance du rivage, avec des navires chargés de son or et de provisions. Synésios à la tête de quelques soldats balagrites auxquels Céréalis avait ôté leurs chevaux, mais qui n'en étaient pas moins d'excellents archers, faisait pendant la nuit des rondes autour de la place, pour veiller à la tranquillité des habitants, et assurer l'approvisionnement d'eau dont la ville ne pouvait se pas-
(*) A la fin de 4o3 ou au commencement de 404.
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ser. On manquait d'armes et de machines : Synésios faisait fabriquer des lances et "des flèches, construire des balistes à lancer de grosses pierres du haut des tours.
L'occupation du pays par les barbares se prolongea, avec des succès balancés, pendant plusieurs années, sans que le zèle de Synésios se ralentît. Dans l'intervalle , sa femme lui donna deux autres enfants, que, dans les moments de danger, il confiait aux soins de son frère, tout en répétant pour lui-même ce mot des magistrats de Lacédémone à Léonidas : « Que c'est en combattant comme si l'on devait être tué, qu'on échappe le plus sûrement à la mort. » Les prêtres d'Axilis, près de Darnis, pendant que les soldats se cachaient dans les montagnes, réunissant, à l'issue des saints offices, une troupe de paysans déterminés, marchèrent droit à l'ennemi, qui s'était engagé sans précaution dans la vallée profonde et boisée de Myrsinis ; le diacre Faustus, qui marchait en avant, frappe d'une pierre à la tempe le premier de ces pillards qu'il rencontre, lui enlève ses armes, et donne l'exemple d'une attaque meurtrière, qui fut couronnée du succès le plus complet.
Gouvernement d'Andronicus successeur de Gennadius. — Quelque temps après, nous voyons le gouvernement de la Cyrénaïque exercé par le syrien Gennadius, homme juste et habiie, qui, sans employer d'autres moyens que la persuasion , sut faire venir au trésor public plus d'argent que les gouverneurs qui employaient les rigueurs de la contrainte.
Il fut remplacé par Andronicus, fils d'un pêcheur de Bérénice, qui obtint sa nomination en achetant les bonnes grâces des eunuques de la cour, et porta dans sa nouvelle dignité la bassesse d'esprit et la grossièreté qu'il devait à sa naissance. Comme la conduite de son prédécesseur devait former un fâcheux contraste avec celle qu'il se proposait de tenir, il tâcha d'abord de le noircir, et voulut le faire condamner comme coupable de pécu-
lat; il alla jusqu'à faire emprisonner un avocat qui lui refusait son ministère pour cette injuste accusation ; mais ses efforts furent inutiles, et la réputation de Gennadius ne put être ternie.
Andronicus , néanmoins , suivant sans honte son penchant à la rapine, enlevait les deniers publics et faisait mourir de faim dans les cachots les officiers chargés de les recueillir. Le pays avait déjà beaucoup souffert des tremblements déterre, des sauterelles, de la famine, et du ravage des barbares; Andronicus fut un cinquième fléau. Il inventait des supplices inouïs ; il avait des instruments de torture particuliers pour disloquer les doigts des pieds, pour écraser le nez, pour arracher les oreilles et les lèvres ; et il avait pour conseillers, Zénas qui avait eu l'habileté de faire payer l'impôt annuel deux fois dans la même année, Julius qui lui imposait d'autorité ses propres volontés comme un maître à son esclave, mais surtout Thoas "qui de geôlier était devenu receveur de certaines redevances militaires. Ce Thoas fit un voyage à Constantinople, et voulant perdre deux honnêtes citoyens de Cyrène nommés Maximin et Clinias, il rapporta à son retour, comme un secret fort important, que le patrice Anthémius, préfet du prétoire et premier ministre de l'empereur Théodose le Jeune, étant malade, avait été averti en songe qu'il ne guérirait pas qu'on ne fît mourir Clinias et Maximin : aussitôt Andronicus, affectant un zèle ardent pour la santé du tout-puissant ministre, lit arrêter ces deux citoyens; mais ce qui montra bien qu'il y avait en lui moins d'illusion que de méchanceté, c'est qu'il ne les mit pas à mort sur-lechamp; ils furent cruellement maltraités à plusieurs reprises : c'était son passe-temps; il revenait à eux lorsqu'il n'avait personne à tourmenter.
Synésios , devenu évêque , excommunie Andronicus. — Synésios avait, dans l'intervalle, vu ajouter à l'autorité que lui donnaient sa naissance et sa position sociale, celle
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que confère le sacerdoce. Devenu chrétien, il avait été élu, en 410, évêque de Ptolémaïs ; il voulut résister, peu disposé qu'il était à quitter une femme qu'il chérissait et des idées philosophiques auxquelles il n'était pas moins attaché; mais on insista, et il fut sacré à Alexandrie des mains du patriarche Théophile, qui avait luimême, sept ans auparavant, béni son mariage. En prenant possession de son siège, il perdit un de ses enfants, et se laissa aller à la plus grande douleur, d'où il fut tiré par le besoin d'arrêter les persécutions d'Andronicus. Celui-ci connaissait le crédit de Synésios, il y avait eu recours pendant le séjour du prélat à Alexandrie, pour éviter d'y être mandé lui-même. Mais il ne tint aucun compte de ses remontrances, s'aigrit de ses réprimandes, voulut même ôter aux églises le droit d'asile, et s'emporta enfin en blasphèmes à ce propos. Synésios alors formula contre Andronicus,Thoas, et leurs adhérents, la terrible sentence d'excommunication.
« L'Église de Ptolémaïs à toutes « celles de la terre. Qu'aucun temple « de Dieu ne soit ouvert à Androni- « eus ni aux siens, à Thoas ni aux « siens; que tous les lieux sacrés et « leur enceinte leur soient fermés ; « car il n'est pour le démon aucune « place en paradis, et s'il s'y glisse « furtivement on doit l'en chasser.
« J'ordonne, soit aux particuliers, soit « aux magistrats, de n'avoir avec eux « ni le même toit ni la même table ; je « le recommande surtout aux prêtres, « qui ne leur parleront point de leur « vivant, et ne leur feront point defu- « nérailles après leur mort. Que si « quelqu'un, dédaignant une ville peu « considérable, recevait ceux que son « Église a condamnés, comme s'il était « permis de ne lui point obéir à cause « de son peu d'importance, qu'il sache « que c'est diviser l'Église que Jésus- « Christ a déclarée indivisible ; et quel « qu'il soit, diacre, prêtre ou évêque, « il sera pour nous dans le même cas « qu'Andronicus lui-même , et ja- « mais notre main ne touchera la
« sienne, jamais nous ne mangerons à « la même table, bien loin de vouloir « communier dans les saints mystères « avec ceux qui auraient aucun rap- « port avec Andronicus et Thoas. »
Cet acte de vigueur étonna Andronicus et lui donna à réfléchir; il demanda la suspension de la sentence, promettant de s'amender, et Synésios, sur les instances du clergé de la province, consentit, quoiqu'il n'espérât rien de ce délai, à différer la publication de la sentence. Andronicus , qui avait promis tout ce qu'on avait voulu, montra bientôt que c'étaient de vaines promesses ; il continua de piller, de proscrire, de faire périr les citoyens.
On déplora surtout la mort de Magnus, jeune homme de grande espérance, distingué par sa naissance et ses services, dont le frère avait été banni; on n'avait d'autre crime à lui reprocher que d'être le frère d'un homme qu'Andronicus haïssait : on lui demanda de l'argent, et on le battit jusqu'à ce qu'il payât ; et quand il eut payé, on le battit encore jusqu'à ce qu'il expirât , parce qu'il avait trouvé de quoi payer en vendant des terres à d'autres qu'au stratège lui-même.
Synésios alors lança l'excommunication, et l'envoya à tous les évêques de la chrétienté , avec une lettre qui en expliquait les motifs, et une seconde qui faisait connaître les nouveaux méfaits d'Andronicus.
Andronicus est remplacé; arrivée d'Anysios.— Le vigoureux prélat ne se borna point à user de ces armes spirituelles; il avait déjà écrit à Constantinople pour dévoiler à quelques personnages puissants la conduite du gouverneur imposé à la Pentapole pour son malheur; il s'adressa alors àTroïle, en le priant de mettre la vérité sous les yeux d'Anthémius; et enfin Andronicus fut révoqué. On avait déjà désigné, pour le commandement militaire du pays (*), Anysios, jeune et brave, mais en même temps sage, vigilant, juste, pieux, intègre, désintéressé, qui s'empressa de faire rentrer dans l'ordre tous les su-
(*) Avant Pâques de l'année 4"*
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balternes; d'arrêter leurs pillages et leurs exactions. Andronicus fut poursuivi , et n'échappa aux rigueurs de la justice que par l'intercession de Synésios , qui , pour le sauver , ne craignit pas de froisser plusieurs de ses amis, que le désir de se venger animait contre le gouverneur destitué.
Depuis sept ans, les courses sans cesse renouvelées des barbares menaçaient la Pentapole d'une ruine complète; Anysios l'en préserva une année encore par sa bravoure. Une horde d'Ausuriens s'étant avancée dans la province, Anysios se mit à la tête des troupes, composées de Marcomans et de Thraces, avec quarante cavaliers hunnigardes, qu'il attacha plus spécialement à sa personne, et qui suivaient tous ses mouvements; il attaqua en diverses rencontres les Ausuriens , et par la valeur de ses quarante Hunnigardes, il les culbuta et les battit si rudement, que de mille cavaliers qu'ils étaient , il en échappa à peine un cinquième. Synésios composa un éloge spécial du stratège victorieux et de ses Hunnigardes, proclamant ceux-ci de véritables soldats romains quand ils étaient commandés par un tel chef, et demandant hautement qu'il fût accordé à la province un corps de deux cents hommes de cette arme, persuadé qu'avec eux Anysios pourrait non-seulement chasser définitivement les Ausuriens du pays, mais encore aller les battre sur leur propre territoire.
État déplorable de la Cyrénàique après le rappel d'anysios.
— Ce vœu ne devait pas être rempli, et Anysios , que l'on vit élevé peu d'années après à la dignité de comte des largesses impériales, fut appelé à une autre destination; sa place fut donnée à un nouveau chef que l'âge et les infirmités rendaient impotent , et dont la bonne volonté ne pouvait suppléer les forces; une indication suspecte lui attribue le nom d'Innocent et la qualité de duc, en même temps qu'elle nomme Gennade comme gouverneur civil. Les Ausuriens profitèrent de sa faiblesse pour renouveler leurs déprédations, ils envahirent les
campagnes de la Cyrénaïque, ruinèrent le pays, où le cours de la justice fut interrompu ; Synésios lui - même se trouva assiégé dans sa ville épiscopale, avec le seul "fils qui lui restât alors, et qu'il devait bientôt voir mourir aussi tout jeune encore. L'éloquent évêque nous a laissé, dans un morceau que l'on a intitulé Catastase ou Constatation, le tableau de l'état déplorable où se trouvait alors réduite la Pentapole :
« Elle était naguère en la possession «des Romains, s'écrie -t- il ; mais « ils peuvent la rayer maintenant de « la liste de leurs provinces ; c'en est « fait d'elle , elle est perdue. — Il eût «suffi, pour la conserver, d'opposer « aux barbares quatre centuries et un « stratège; mais on a laissé les Ausu- « riens s'enhardir par le succès ; et « leurs femmes même, l'épée au poing, « leur nourrisson à la mamelle, vien- « nent partager, avec leurs maris,l'hon- « neur et le butin. — O honte ! ces fiers «Romains, dont les trophées cou- « vraient le monde, ne peuvent garder « les villes grecques de la Libye , ni « même peut-être Alexandrie d'Egypte !
« — Rien n'a arrêté les barbares , ni « les montagnes, ni les forts; ils en- « lèvent les femmes et les enfants; les en- « fants qu'ils élèveront pour la guerre, « et qu'ils ramèneront adultes dévaster « le sol qui les vit naître. — Qui vou- « drait énumérer les châteaux qu'ils « ont démolis, les dépouilles qu'ils ont «emportées, les troupeaux qu'ils ont « emmenés? ils ont chargé cinq mille « chameaux de leur butin, et fait trois « fois plus de prisonniers qu'ils n'é- « taient eux-mêmes. La Pentapole est « perdue sans retour (*). — Je n'ai plus « de patrie ; il ne me reste qu'à atten- « dre un navire qui veuille me trans- « porter pauvre et humble dans une « île éloignée , à Cythère peut-être.
« O Cyrène ! quitterai-je donc ces ar- « chives publiques où ma généalogie « est inscrite depuis Hercule , et ces « tombeaux doriens où le mien devait
(*) Te9vY]xev oLitécëri rà IIcVTa7r6Xsc«>ç . téXoç lyj.\ ' Staxeyeipiarat • a7r6>wXev " oùx W dcrù 7iavxeXàiç, oùô' rj{xtv, oûts paaiXsï.
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« être, et cette infortunée Ptolémaïs « dont j'aurai été le dernier pasteur!— « Non , non , j'irai au saint temple de « Dieu , c'est là ma place ; je m'entou- « rerai des vases sacrés , j'embrasserai « les balustres de la sainte table, et «je m'assoirai là vivant pour y at- « tendre le moment où j'y reposerai « mort. »
Telles étaient les circonstances au milieu desquelles le gouvernement de la Pentapole fut confié à Marcellin; il trouvait les villes assiégées au dehors par une multitude de barbares furieux , en proie au dedans à la licence des soldats et à la rapacité de leurs officiers ; il apparut comme un Dieu sauveur, mit l'ennemi en déroute dans une seule bataille, appliqua une surveillance soutenue à retenir les militaires dans le devoir, et délivrant ainsi les citoyens des deux fléaux qui les opprimaient, il leur rendit la paix, et se montra intègre, désintéressé, bienveillant , pieux , juste , humain , tel enfin qu'un philosophe chrétien, ainsi que se désigne lui-même Synésios, pouvait se complaire à faire de lui, après qu'il eut quitté sa charge et sa province, un éloge complet quoique exempt de flatterie; et c'est en ces termes que l'évêque de Ptolémaïs rendait témoignage de la bonne administration de ce gouverneur. Synésios occupa encore plusieurs années son siège épiscopal, et continua sans doute de prendre aux affaires de sa patrie une part active et influente; mais l'histoire ne nous en a rien conservé.
Sixième période, depuis Martien jusqu'à Héraclius : Époque de décadence et de transition.
Administration de la Cyrénaique sous zenon et sous anastase.
— Plus de soixante années s'écoulent sans que nous trouvions aucune trace des événements politiques de la Pentapole ; sous Zenon , et pendant le court espace de temps où il régna conjointement avec le jeune Léon son fils^ une loi fut adressée, par eux en commun, à Érythrius , préfet du pré-
toire, relativement à certaines conditions d'admission dans les bureaux des grands fonctionnaires de l'État; et dans la nomenclature de ceux-ci qui y est insérée , on voit figurer à la fois les ducs de la Libye et de la Pentapole; ce qui constate l'existence , en 474, de deux officiers de ce rang pour les deux provinces libyennes, au lieu d'un seul marqué dans la Notice des Dignités; mais ne faut-il point faire remonter beaucoup plus haut la création du titre de duc de la Pentapole ? Il semble que les écrits de Synésios nous désignent précisément cet officier sous l'appellation de stratège, bien qu'il ne lui attribue nulle part le commandement exclusif de la Cyrénaïque.
Sous Anastase , la Pentapole fut encore affligée par le double fléau des barbares et des mauvais gouverneurs.
Les Mazikes renouvelèrent en 491 leurs incursions et leurs ravages dans cette province, abandonnée en quelque sorte à la famille du premier ministre pour s'y enrichir: ce premier ministre était le syrien Marinus, homme grossier, brutal, outrageux en paroles, impitoyable à l'égard des malheureux , avide de richesses pour lui et pour les siens. Il préposa d'abord à la Libye son neveu Marinus, jeune écervelé, à qui les confiscations injustes, le sang même des innocents, ne coûtaient rien pour arriver le plus tôt possible à son but de faire fortune. Après lui, ce fut le tour de Bassianus , propre fils du ministre , dont les excès et les violences surpassèrent encore celles de son prédécesseur , au point de le faire regretter. Les richesses amassées par ces deux gouverneurs furent un appât pour toute leur parenté et leurs amis, qui allaient, comme un essaim , s'abattre sur cette province pour avoir leur part du pillage.
Restauration de la Libye sous Justinien.— Sous Justinien, la Libye, qu'il avait trouvée entièrement envahie par les barbares, fut restaurée, et reçut une organisation nouvelle. L'ancienne organisation, telle qu'elle existait pendant les premières années de son règne, est constatée par le Synecdème de
Hiéroclès, ou l'on voit figurer la province présidiale delà Libye supérieure, avec les villes de Sozousa, Cyrène, Ptolémaïs, Teukhira, Adriane et Bérénice; et la province également présidiale de la Libye inférieure, avec les villes de Parétonion, Zogra, Zagoulis, Pidonia, Antiphrai, Darnis et Ammoniaca. Probablement ces deux provinces étaient soumises, au moins nominalement, au préfet d'Egypte. Par un édit spécial , Justinien sépara entièrement l'administration de la Libye de celle de l'Egypte , laissant cette dernière sous l'autorité civile et militaire du préfet augustal, et constituant dans une complète indépendance, sous l'autoritécivile et militaired'un seul duc, une grande province de Libye, comprenant a la fois la Cyrénaïque et la Marmarique , plus la Maréotide et la ville de Ménélas qui est contre l'Egypte ; ces deux annexes étaient enlevées à la circonscription du préfet augustal, pour être désormais comprises dans la Libye. Le duc était chargé de toutes les branches de l'administration, et de la levée des impôts de toute nature, sur lesquels il devait prendre la solde de ses troupes.
L'empereur n'épargna rien, au surplus, pour relever les villes de l'état d'abandon et de décadence où elles étaient tombées; et nous devons à Procope le recensement des travaux qu'il y fit exécuter. Taposiris, qui est à une journée d'Alexandrie, fut dotée, entre autres édifices, d'un palais et de bains publics ; comme cette partie de la Libye est fort déserte et a besoin d'être défendue contre les incursions des Maures du voisinage, Justinien eut la précaution d'y faire prudemment établir deux citadelles où il mit garnison: l'une à Parétonion; l'autre à Antipyrgos, qui n'est pas loin de la Pentapole. Celle-ci est , pour un bon marcheur, à dix journées de route d'Alexandrie ; l'empereur y fit entourer la ville de Teuchira d'une forte muraille, et réparer l'enceinte de Bérénice depuis les fondements , sans parler des bains qu'il fit construire en ce dernier endroit pour l'usage du pu-
blic. Il entoura de fortifications deux monastères situés aux confins de la Pentapole, afin de repousser les barbares, et d'empêcher que , par des incursions inattendues, ils ne fissent irruption à l'improviste sur le territoire romain. Dans la même contrée est la ville de Ptolémaïs, jadis florissante et populeuse , délaissée à la longue , à cause du manque d'eau, par la plupart de ses habitants , qui avaient émigré dès longtemps pour ce motif, et s'étaient dispersés, au gré de chacun, sur différents points ; Justinien ayant fait réparer les aqueducs et les canaux de la place, lui rendit ainsi son ancien air d'opulence.
La dernière vï|Ie de la Pentapole est Borion , où la réunion des chaînes de montagnes et la difficulté des chemins ferment le passage aux ennemis ; elle n'avait pas de murailles; l'empereur l'entoura de solides fortifications qui en fissent un lieu sûr. A quatre journées de route de Borion pour un bon marcheur, sont deux villes, toutes deux portant le nom d'Augila, anciennes toutes deux, tournées au sud, dont les habitants conservaient les mœurs et les usages antiques , tous étant encore nomades au temps de Procope, et adonnés au culte de plusieurs dieux; autrefois il y avait là des temples à Ammon et à Alexandre de Macédoine, où les indigènes avaient continué, jusqu'au règne de Justinien, à sacrifier des victimes. Ce prince, plus jaloux encore du salut de leurs âmes que de leur sûreté temporelle, pourvut avec beaucoup de soin à leur conversion à la vraie foi , en établissant parmi eux plusieurs familles chrétiennes : ils abandonnèrent les honteuses pratiques de leur patrie , et il leur construisit un temple consacré au vrai Dieu. Quant à la ville de Borion . voisine des Maures barbares , elle demeura exempte de tributs ; et jamais depuis qu'elle existe , ajoute le narrateur, il n'y est entré aucun officier de finances ni percepteur d'impôts. Il y avait jadis , au voisinage , une colonie de Juifs possesseurs d'un ancien temple fort vénéré parmi eux ; Justinien
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les ayant convertis au christianisme , transforma ce temple en église. Au delà sont les Syrtes.
La Libye enlevée a l'émigré sous Héraclius. — Ces précautions assurèrent sans doute à l'empire la conservation de la Libye; du moins voyonsnous, à Pépoque où l'exarque d'Afrique Héraclius, et le patrice Grégoire son frère et son lieutenant, résolurent, à la sollicitation de Crispus gendre de Phocas, d'envoyer leurs fils Héraclius et JNicétas pour détrôner cet empereur débauché (*) , du moins voyons-nous , dis-je, Nicétas choisir, pour se rendre de Carthage à Constantinople, la route de terre à travers l'Afrique, la Libye, l'Egypte et l'Orient, pendant que son cousin Héraclius allait, avec la flotte, tenter de surprendre la ville impériale, ainsi qu'il l'exécuta heureusement.
Héraclius fut le dernier empereur qui posséda la Libye ; les Arabes lui avaient enlevé déjà la Syrie et Ja Mésopotamie; ils étaient entrés en Egypte; quand il mourut (**) , Amrou ben el-'As assiégeait Alexandrie, qui fut prise dans la même année ; et bientôt après son lieutenant Oqbah ben Nafé' envahissait l'antique contrée des Barkéens, lui imposait tribut, et poursuivait sa course victorieuse vers l'Occident. C'était pour la Libye le commencement d'une vie politique nouvelle, et son nom même disparaissait à tout jamais sous celui de pays de Barqah ; l'histoire de l'ancienne Libye se termine donc naturellement à cette époque ; et il ne nous reste plus qu'à jeter un coup d'œil rétrospectif sur les annales de l'Église chrétienne que les apôtres y avaient établie , et qui fut alors engloutie par le flot musulman.