DE LA
Établissement des colonies phéniciennes en Afrique.
RÉPARTITION DU TERRITOIRE EN- TRE LES POPULATIONS INDIGÈNES AVANT L'ARRIVÉE DES PHÉNICIENS.
— L'histoire des divisions territoriales du sol africain ne peut remonter jusqu'à une antiquité bien reculée, car il n'eut longtemps que des habitants nomades, entre lesquels il n'existe guère de délimitations fixes; les récits de Salluste et les descriptions d'Hérodote nous montrent seulement une ancienne distribution générale, par grandes masses, des populations auxquelles la possession en était dévolue : sur le premier plan les Libyens, les Numides et les Maures; sur le second plan, les Garamantes et les Gétules ; au dernier
f>lan les Éthiopiens. Quelles étaient les imites respectives de ces peuples, on ne saurait prétendre le déterminer avec précision ; il faut se contenter de quelques indications vagues et flottantes , sorte de moyenne conjecturale entre des contours variables et ignorés : on peut ainsi tracer à la crête de l'Atlas la ligne qui séparait, des Garamantes et des Gétules de l'intérieur, les trois nations littorales, à l'égard desquelles le fleuve ïusca pourrait offrir assez plausiblement la borne mutuelle des Libyens et des Numides, comme le fleuve Malua celle des Numides et des Maures. Nous n'oserions nous hasarder à décrire au sud des Garamantes et des Gétules la ligne
qui les séparait des Éthiopiens; mais nous pouvons présumer que la zone mitoyenne occupée par ces deux nations se partageait entre elles vis-à-vis du fond de la petite Syrte.
Voilà, autant que nous pouvons le présumer, quelle était, au temps d'Hérodote, la répartition probable du sol entre les grandes populations indigènes ou réputées telles. Le vieil historien connaît de plus, en Afrique, deux peuples étrangers : — en premier lieu les Grecs établis dans la Cyrénaïque et dont nous n'avons plus à nous occuper actuellement; peut-être aussi quelques autres réfugiés grecs, rares et épars sur divers points des côtes ultérieures, tels que les colons lacédémoniens conduits sur les bords du Cinyps par Doriéus , les Locriens- Ozoles de Kyrkinis et d'Uzala, les Hellènes égarés au retour de Troie qui abordèrent à Meskhela, et d'autres encore , tous disparus sans laisser d'autres souvenirs; — en second lieu les Phéniciens.
Colonies phéniciennes en Afrique; PRÉÉMINENCE DE CARTHAGE.
—Ceux-ci avaient fondé, sur les plages libyennes, de nombreuses villes, les unes succursales et ornement de leurs métropoles , qui y avaient écoulé le trop plein de leur population ; les autres, souverainetés nouvelles créées par des factions expatriées, et qui prêtèrent à leurs frères d'Orient un secourable appui; toutes, à l'exemple de la mère-patrie, trouvant dans le commerce une source inépuisable d'opulence et de prospérité.
L'UNIVERS
Favorisée par son heureuse position maritime, Carthage devait naturellement primer au milieu de toutes ces colonies d'un même peuple; et la force des choses en dut faire un centre politique en même temps qu'un centre de commerce, pour tous ces comptoirs, indépendants sans doute les uns des autres, mais réunis en confédération nécessaire sous l'empire d'un intérêt commun de monopole et de défense.
Comme la plupart de nos comptoirs modernes , ces villes phéniciennes étaient des postes isolés sur une plage étrangère , n'ayant dans leur dépendance qu'un petit territoire à l'entour de leurs murailles; et nous savons avec certitude, au moins pour Carthage, qu'il avait fallu acheter des indigènes l'emplacement sur lequel on s'était établi, tout comme nous achetons, des peuples nègres chez lesquels nous portons notre commerce, l'emplacement où nous voulons élever nos magasins ; et le prix de cette cession était une redevance annuelle , tout comme celles que nous payons sous le nom de coutumes.
Carthage paya longtemps les coutumes convenues. Puis elle se crut assez forte pour répudier ce témoignage constant d'une possession précaire :
elle voulut être chez elle maîtresse incommutable ; et elle lutta à diverses reprises contre les indigènes qui se prétendaient les véritables propriétaires du sol. Justin nous la montre en guerre avec les Libyens dès une époque qu'Orose nous dit contemporaine de Cyrus; puis encore au temps de Darius, et forcée alors de payer les arrérages stipulés; mais renouvelant bientôt ses tentatives, qui enfin eurent une meilleure issue et obligèrent les indigènes à consentir l'abolition de la redevance contestée.
Extension des escales et des comptoirs puniques. — Les Carthaginois, au dire de Justin, portèrent dès lors aussi leurs armes chez les Numides et même chez les Maures. Peut-être cette expédition eutelle pour but l'établissement de quelques escales sur le littoral pour assu-
rer leur navigation jusqu'au détroit des Colonnes, au delà duquel Hannon eme foncier de nouvelles colonies sur la plage occidentale. Celte route leur était familière , ainsi que nous l'assurent les informations recueillies par Hérodote, et dont il résulte qu'ils allaient porter leurs marchandiseschezdes peuplesavec lesquels ils traitaient d'une façon singulière , déposant leur cargaison sur le rivage et retournant à leurs vaisseaux pour attendre que les indigènes fussent venus déposer auprès de chaque objet la quantité d'or jugée équivalente, et se fussent retirés à leur tour pour attendre que les vendeurs eussent examiné si le prix offert était suffisant ; renouvelant de part et d'autre ce manège jusqu'à ce que le marché fût accepté ou rompu.
Du côté de l'est , les villes phéniciennes étaient nombreuses jusqu'à la petite Syrte, et quelques-unes s'avançaient beaucoup plus loin, telle que la grande Leptis fille de Sidon; au surplus, la limite orientale, vivement disputée par les Cyrénéens, ainsi que nous l'avons raconté en son lieu, fut définitivement portée au fond de la grande Syrte par le dévouement des frères Philènes.
Étendue et conditions de la puissance territoriale de Carthage en
Répartition du sol entre divers ORDRES DE POPULATIONS. —
Jusque-là Carthage ne se montre à nous que commecolonieprépondérante au milieu de la confédération des colonies phéniciennes , ayant peut-être elle-même quelques établissements secondaires immédiatement soumis à son autorité, exerçant peut-être aussi, à l'égard de certaines villes de la confédération, un protectorat plus direct, bien voisin d'une suzeraineté absolue , ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas entre le fort et les faibles.
xWais là ne se bornait point le domaine des Carthaginois. L'argent des mines ibériennes , accaparé par leur
AFRIQUE ANCIENNE
commerce avant qu'il devînt le fruit de leurs propres exploitations , leur servait à acheter des soldats mercenaires, ces condottieri des vieux temps, avec lesquels ils firent, en Afrique et au dehors, des conquêtes territoriales.
Sans chercher à déterminer quant à présent l'époque précise où Carthage parvint à ce point de puissance territoriale en Afrique , et sans discuter avec Heeren si Justin s'est mépris en faisant descendre jusqu'au temps de Darius la date où elle s'affranchit de la redevance annuelle stipulée lors de sa fondation ; nous remarquerons du moins que dès le moment où cet ordre de choses fut établi, des lors aussi se trouva constituée la distribution générale du sol africain, telle que l'a expressément signalée Diodore pour un temps ultérieur, entre les Carthaginois, les Libo-Phéniciens alliés, les Libyens tenus à grand'peine sous le jou£, et les Numides indépendants.
La cité de Carthage, noyau de la population punique. — Quant aux premiers , c'étaient les Phéniciens de Carthage comme les appelle Diodore, c'est-à-dire ceux qui, au milieu de la nationalité tyrienne, s'étaient créé une nationalité spéciale; et le grand Annibal lui-même nous explique ce qu'il faut comprendre en celle-ci, lorsque, traitant avec Philippe de Macédoine (*), il stipule pour les seigneurs carthaginois, pour lui-même leur stratège, pour les citoyens combattant sous ses ordres , pour les hyparques ou gouverneurs provinciaux carthaginois, pour tous ceux en un mot qui avaient en commun les mêmes lois. C'était la cité carthaginoise parallèle à la cité romaine, comprenant comme elle, outre la métropole, toutes les villes, tous les établissements coloniaux peuplés de citoyens tirés de son sein. En dehors de ce cercle, tout ce qui obéissait à Carthage était confondu sous la dénomination générale de Symmaques , ou alliés , confédérés, ainsi
(*) L'an 2i5 avant notre ère. Ce traité est rapporté en entier dans la suite de ce volume {Carthage, pp. 86 et 87).
que nous le montre le premier traité conclu avec Rome immédiatement après l'expulsion des Tarquins (*).
Les Libo - Phéniciens , second élément de la population puni- QUE.— Au premier rang parmi ces confédérés étaient les Libo-Phéniciens, les Phéniciens Libyques comme les appelle Ptolémée ; c'étaient les possesseurs de la plupart des villes maritimes, unis par d'étroites affinités avec les Carthaginois, et souvent confondus avec eux sous un même nom, ainsi que l'assure Diodore et que nous en offre d'ailleurs un exemple le stadiasme anonyme de la Méditerranée, où toute la côte depuis la petite Syrte jusqu'au delà d'Utique est désignée par le nom de Phênicie. Mais, ainsi que Carthage, et plus ancienne qu'elle, Utique surgissait aussi au milieu des villes puniques, de manière à se constituer une individualité distincte, et elle prit place nominativement, à ce titre, dans les actes fédéraux, ainsi qu'on le voit dans le second traité avec Rome (**) et dans le traité d' Annibal avec Philippe de Macédoine.
Quant aux autres villes de la confédération, elles sont purement et simplement ainsi appelées dans le dernier de ces deux actes ; mais dans le précédent elles ont une désignation plus précise, puisqu'on y voit nommés, à côté des Carthaginois ou citoyens de Carthage, et des Itijkéens ou citoyens d'Utique, les Tyriens, qui ne peuvent être les citoyens de la vieille Tyr d'orient, ni d'une Tyr africaine inconnue, mais uniquement des villes tyriennes réunies dans cette Phênicie d'occident dont nous venons de constater l'existence. Aucune de celles-ci n'avait une prépondérance assez marquée pour être mentionnée individuellement parmi les membres influents de la confédération; ou bien elles ne constituaient
(*) L'an 5oo, avant notre ère. Voyez ce traité transcrit en entier dans la suite de ce volume {Carthage, pp. 4 et 5).
(**) Le deuxième traité avec Rome est de l'an 35a avant noire ère; nous le rapporterons un peu plus loin dans une note.
L'UNIVERS
en commun qu'un seul état particulier, comme semble l'insinuer plus tard Tite-Live.
Ces villes étaient nombreuses, et rapprochées comme les anneaux successifs d'une seule chaîne, sur la côte qui s'étendait jusqu'au fond de la petite Syrte, et le trafic y était si actif, qu'elles en avaient reçu d'une manière absolue la dénomination à* Emporta ou les Comptoirs. Entre les Syrtes , l'aridité des côtes n'était aucunement propice à l'accumulation des établissements de ce genre, et le nom de Tripoli, resté à la capitale actuelle du pays, suffit pour nous rappeler que trois grandes villes seulement avaient pu trouver place sur ce rivage inhospitalier. Dans l'ouest elles étaient plus fréquentes sans doute; après Utique , Hippone-Diarrhyte, ïabraca, venaient les villes métagônites parmi lesquelles peut-être il faut compter l'autre Hippone qui plus tard fut distinguée par l'epithète de Royale; et tant d'autres villes que leur nom phénicien nous signale à défaut de témoignages historiques plus précis; enfin, au delà des colonnes d'Hercule, les comptoirs de la côte occidentale.
Les Libyens sujets de Carthage : Zeugitane, Byzacène. — Passons aux Libyens, désignés par Diodore comme les habitants les plus nombreux et les plus anciens du pays, sujets de Carthage, mais rongeant le frein qu'elle leur avait imposé. Strabon déclare que la domination des Carthaginois dans la Libye s'étendit sur toute la contrée qui n'était point dévolue aux Nomades, c'est-à-dire sur la presqu'île comprise entre Tabraca et la petite Syrte. Nous avons déjà recensé, avec Hérodote, les peuples agricoles qui y avaient fixé leurs demeures. Carthage prenait soin de disséminer au milieu d'eux, en colonies intérieures, le trop plein de sa population, constituant par ce moyen, sur le sol conquis, un reseau de villes puniques destinées à maintenir l'asservissement des indigènes.
Le pays paraît avoir été partagé , dès une époque fort ancienne, en deux
régions distinctes, sur la délimination et le nom desquelles nous ne trouvons cependant quelques données précises qu'à une date plus récente.
L'une était celle que Strabon appelle Karkhédonie ou Carthaginoise , la dénommant ainsi d'après la capitale , par imitation peut-être de ce qu'avaient fait les Carthaginois euxmêmes en étendant à toute cette contrée la désignation appellative $ Afrique, d'abord restreinte à leur ville seule ainsi que nous le dit Suidas, et dont la signification paraît être analogue à celle de colonie; mais c'est Pline seulement qui nous instruit des limites dans lesquelles était renfermée autrefois la province $ Afrique proprement dite, assez exactement représentée aujourd'hui par cette portion de la régence de Tunis qui est plus spécialement appelée Afryqyah par les indigènes. Pline nous révèle en même temps la dénomination , sans doute plus ancienne, de Zeugitane, qui rappelle d'une manière frappante le nom des peuples Zaouèkes d'Hérodote, aisément reconnaissable encore dans celui des berbers de Zouâghah, leurs successeurs sur le même territoire.
La seconde région est celle que bordaient à l'orient les Emporia ou comptoirs libo-phéniciens. Habitée par des peuples appelés Byzaciens ou Byzantes, elle en avait reçu la dénomination deByssatide, Byzacium, Byzacène ou Byzacitide, qui apparaît déjà dans Polybe et qui subsista jusqu'aux derniers instants de la domination romaine.
Rapports de Carthage avec les Numides ou Nomades indépendants.— Voilà quelle était l'extension territoriale de l'autorité de Carthage en Afrique. Au delà de ces limites il n'y avait plus que des Nomades indépendants, quelquefois liés à elle par des traités de paix et d'amitié, et chez lesquels son or allait recruter des soldats mercenaires : mais ceux-là n'étaient point comptés dans la grande circonscription des Symmaques. Annibal ne les oublie cependant point lorsqu'il traite avec Philippe, et après tous les
membres de la confédération énumérés, il comprend encore dans la ligue contre les Romains, les Stratioles qui ne faisaient partie qu'à ce seul titre de l'armée fédérale.
Quant à leur pays, dès que Carthage s'était trouvée assez puissante, elle en avait interdit l'accès à toute colonisation, à tout commerce étrangers : c'est un double monopole qu'elle se réservait. Elle autorisait seulement les expéditions de pillage et de piraterie contre les villes indépendantes, à condition que les habitants et le butin appartiendraient seuls aux capteurs, mais qu'on ne garderait point la place; et s'il s'agissait d'une ville amie, il était stipulé, en outre, que les habitants ainsi enlevés ne seraient point conduits dans un port carthaginois sans courir la chance d'être réclamés, et par suite rendus à la liberté. Tel était le droit public d'alors : nous le trouvons ainsi expliqué dès le second traité avec Rome (*), et les conditions
(*) Il est essentiel de rapporter ici ce traité de l'an 352 avant notre ère, qui ne se trouve pas, comme le premier, dans la suite de ce volume.
« Il y aura amitié entre les Romains et « les alliés des Romains , et le peuple des « Carthaginois , des Tyriens et des Itykéens, « et les alliés de ceux-ci.
« Au delà du Beau promontoire, de Mas- « tia , de Tarseïon, les Romains ne pourront « faire ni pillage , ni commerce , ni établis- « sèment.
« Si les Carthaginois prennent quelque « ville du Latium non soumise aux Romains, «ils garderont le butin et les prisonniers, « mais rendront la ville. Si des Carthaginois « font prisonniers des gens qui aient des « traités de paix av.ec les Romains, sans être « néanmoins leurs sujets, qu'on n'en intro- « duise point dans les ports des Romains; « s'il en est introduit quelqu'un , et qu'un « Romain le saisisse , il sera rendu à la li- « berté. La même condition sera observée « par les Romains.
« Si dans un pays soumis aux Carthagi- « nois un Romain prend de l'eau ou des « provisions , il ne pourra , avec ces pro- « visions, rien faire contre ceux qui ont « paix et amitié avec les Carthaginois ; et le « Carthaginois observera la même condition:
que nous venons de transcrire ne sont qu'une application réciproque de ce que les Romains stipulaient de leur côté à l'égard des peuplades indépendantes du Latium.
Agrandissement de la. puissance PUNIQUE ENTRE LE PREMIER .ET LE SECOND TRAITE DE CARTHAGE
avec Rome.— Dans le premier traité de Carthage avec la république romaine, il n'est fait aucune condition à l'égard de cette région littorale où les Carthaginois se réservent exclusivement ici le droit de commercer et de coloniser, tout en reconnaissant n'être pas les maîtres du sol. A cette autre époque, antérieure de plus d'un siècle et demi, ils se bornent à interdire l'accès des contrées situées au delà du Kalon Ahrotérion , qui est au nord de Carthage, de la Byssatide et des Emporia; dans le second traité ils sont bien plus explicites à l'égard de ces parages, et ils prohibent positivement tout trafic, tout établissement et toute piraterie au delà du Kalon Ahrotérion, aussi bien qu'au delà de Mastia et de Tarseïon (après lesquelles étaient les colonies de l'Océan;.
Une grande différence se révèle ainsi entre ces deux époques de la puissance carthaginoise: ce qu'elle stipulait jadis pour l'Afrique propre n'est guère que ce qu'elle stipule ensuite pour la région indépendante où elle a échelonné des postes et des comptoirs : une grande révolution s'est donc opérée dans l'intervalle; et le dire de Trogue- Pompée, quelque mutilé qu'il soit dans le sommaire décharné de son abré-
« dans le cas d'infraction, on ne se fera point «< justice soi-même ; s'il y a tort causé par « quelqu'un , ses nationaux seront respon- « sables du dommage.
« En Sardaigne et en Afrique, nul Ro- « main ne pourra commercer ni former « d'établissement, à moins que pour preu- « dre des provisions ou radouber son vais- « seau ; si la tempête l'y porte, il en repar- « tira dans les cinq jours. Dans la Sicile « soumise aux Carthaginois, et à Carthage, <' il fera et agira comme il appartient à tout « citoyen. Le Carthaginois de son côté fera « de même à Rome. »
13e Livraison, (Afrique ancienne.)
L'UNIVERS
viateur, n'en a pas moins toute l'autorité d'un fait historique confirmé par les documents contemporains, savoir : que Carthage ne devint maîtresse du pays que par les efforts de la famille de Magon, au temps de Darius fils d'Hystaspes, et même plus tard (*).
Haine des Libyens pour le joug de Carthage. — Au surplus , en ces ^Libyens conquis, Carthage ne trouva point des sujets toujours dociles; et le joug sous lequel elle faisait plier leur tête , trop lourd pour être porté sans impatience , n'était point assez fortement assujetti pour résister aux accès de colère d'un peuple qu'elle ne sut qu'opprimer.
Quand Himilcon eut vu la peste envahir son armée devant Syracuse (**), et que réduit à fuir avec la seule cohorte sacrée des citoyens carthaginois, il abandonna à la merci du vainqueur ses auxiliaires libyens sans refuge sur cette terre étrangère où ils furent bientôt dispersés et détruits , alors une violente indignation souleva l'Afrique , dès longtemps fatiguée du joug de ses maîtres; elle reprit son indépendance. Deux cent mille soldats s'emparant de Tunis et pressant Carthage, lui demandèrent compte de ce lâche abandon. Mais ils étaient sans chefs habiles, de tribus diverses, trop nombreux pour se procurer aisément des vivres ; les Carthaginois surent trouver quelques traîtres à acheter, et bientôt cette multitude débandée, regagnant ses demeures, délivra la cité suzeraine des frayeurs qu'elle lui causait. Et l'adroite Carthage eut bientôt repris son ascendant politique en Afrique, où quatre ans après nous la voyons faire de puissantes levées de soldats pour créer une nouvelle armée de Sicile.
Mais quinze ans plus tard (***), pendant que la peste et les émeutes déso-
(*) C'est-à-dire à la génération suivante, sous les fils d'Amilcar le contemporain de Darius.
(**) L'an 395 avant l'ère vulgaire.
(***) L'an 379 avant l'ère vulgaire.
laient Carthage, les Libyens se hasardèrent encore à secouer le joug; il fallut les combattre et les vaincre pour les faire rentrer dans la sujétion : et les efforts des Carthaginois pour y parvenir durent être bien grands, puisque dix ans après Denys de Syracuse profitait de l'épuisement qui en était résulté pour recommencer les hostilités.
Quand Agathocles, pressé en Sicile par les armes carthaginoises, résolut de porter la guerre en Afrique, il comptait sur la défection , en sa faveur, des Libyens alliés de Carthage , qu'il savait être las de la domination punique ; et l'événement sur ce point justifia ses prévisions.
Invasion de V Afrique par Agathocles.
Agathocles enlève aux Carthaginois TOUTES LEURS POSSES- SIONS ET SE DÉCLARE ROI D'AFRIQUE.
— Cette expédition d'Agathocles (*) , qui sillonna de ses marches le sol de l'Afrique et mit Carthage à deux doigts de sa ruine, fournit quelques indications topographiques qu'il est intéressant de recueillir dans le récit de Diodore.
Furtivement parti de Syracuse, Agathocles vient débarquer aux Latoniies ou carrières que l'on voit encore près d'El-ïlawaryeh; il emporte et pille Mé~ galopolis, qui paraît répondre à Sydy- Daoud, et entre dans le blanc Tunis , qui se rend à la première sommation. Il bat les premières troupes qui lui sont opposées, dévaste les environs de Carthage , reçoit les soumissions d'un grand nombre de places ; puis il marche contre les villes maritimes, s'empare de Néapolis, aujourd'hui Nabel, et va assiéger Jdrumète, la moderne Sousah, de concert avec Elymas roi des Libyens devenu son allié. Il prend ensuite Thapsus, dont les ruines se voient au cap Dimas, et plusieurs autres villes du même canton. Ayant ainsi, de gré ou de force, réduit à son
(*) De l'an 3 10 à l'an 3o6 avant l'ère vulgaire.
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obéissance plus de deux cents villes, il s'enfonce dans l'intérieur. Les Carthaginois tentent une diversion; mais Agathocles revient les surprendre, les taille en pièces, et reprend son ascendant sur les Libyens après avoir vaincu et tué Elymas qui était retourné au parti ennemi. Cependant les Carthaginois envoient des troupes pour regagner les Numides déficients, et Agathocles ne peut les empêcher d'atteindre les terres des Zouphons , de faire déclarer pour Carthage un grand nombre d'habitants, et de ramener à leur ancienne alliance beaucoup de ceux qui s'en étaient séparés.
Après avoir appelé à son aide Ophellas et l'avoir fait assassiner, Agathocles grossit sa propre armée des troupes venues de Cyrène; et comme Antigone, Démétrius, Ptolémée, Cassandre, Lysimaque se créaient des royaumes des lambeaux de l'empire d'Alexandre, lui-même aussi prend la couronne et le titre de roi. Il vient assiéger Utique, qu'il enlève d'assaut, puis Hippou- Akra, c'est-à-dire la citadelle de la première Hippone représentéeaujourd'hui par Bizerte, qu'il emporte également; et il se fait ainsi reconnaître de la plupart des Libyens du littoral et de l'intérieur ; quant aux Numides quelques-uns acceptent son alliance, les autres attendent l'issue définitive de la lutte.
Expéditions d'Eumaque chez les Numides. — Rappelé en Sicile par l'état de ses affaires, Agathocles laisse à son fils Archagathe le soin de continuer la guerre d'Afrique. Celui-ci envoie dans l'intérieur des terres un corps de troupes sous les ordres d'Eumaque, lequel prend d'abord Tokai et soumet les Numides d'alentour, puis s'empare de Phellinê, et réduit les Asphodélodes du voisinage, semblables pour la couleur aux Ethiopiens, se rend maître ensuite de la grande ville de Meskhela, de là va conquérir la citadelle de la seconde Hippone, homonyme de celle qu'avait naguère subjuguée Agathocles , et enfin emporte et rase la ville libre iïAkris, après quoi il re-
vient auprès d'Archagathe. Une seconde expédition est alors résolue, et Eumaque , dépassant les villes déjà soumises, attaque à l'improviste Mil- Une, que des forces supérieures le forcent d'abandonner : traversant alors une montagne infestée de chats sauvages, il entre dans un pays rempli de singes, et atteint trois villes dont le nom, traduit à la manière des Grecs, est exprimé dans Diodore par celui de Pithêkousses; elles étaient sans doute placées vers le golfe d'El-Qoll, où les pithèques abondent, et où Scylax indique d'ailleurs une île Pithékousse qui suivant toute apparence est l'île aux singes existant encore sous ce nom près de Storah. Eumaque emporte et détruit une de ces villes, reçoit les soumissions des deux autres; mais effrayé du nombre des ennemis qui accouraient de toutes parts, il s'empresse de regagner les bords de la mer.
Carthage recouvre toutes ses possessions d'Afrique. — Cependant les revers d'Archagathe rappellent Agathocle en Afrique, et dans le dénombrement qu'il fait à son arrivée , ce prince compte encore six mille Grecs, autant de mercenaires d'Europe, dix mille auxiliaires libyens, quinze cents chevaux et six mille chars du pays ; mais un premier échec amène la défection des Libyens , et Agathocles voyant sa cause perdue en Afrique, s'enfuit secrètement en Sicile. Ses soldats, indignés de ce lâche abandon, massacrent ses deux fils, et traitent directement avec Carthage , qui leur accorde trois cents talents en échange des villes qu'ils tenaient encore, réduit par la force les garnisons qui voulaient résister , prend à son service ceux qu'elle y trouve disposés, et transporte le reste en Sicile. Ainsi fut terminée cette guerre qui avait dépouillé un moment Carthage de toutes ses possessions territoriales d'Afrique, mais après laquelle les choses se trouvaient,en définitive, remises au même état qu'avant les hostilités.
Pour apprécier l'étendue de ces possessions, au moins sur certains rayons, il nous suffirait de connaître l'empla-
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cernent des Numides Zouphons , qui étaient une nation amie et non sujette, située par conséquent en dehors des limites puniques; et celui des villes de l'ouest conquises par Eumaque, et dont la première, Tokai, est déjà indiquée comme une place numide : c'est probablement la même que Ptolémée indique sous le nom de Toukka entre Thabraka et le fleuve Bagradas; mais la position en demeure pour nous incertaine: et quant aux Zouphons, il ne s'est encore produit à leur égard que des hypothèses sans consistance.