IL LUTTE DE CARTHAGE CONTRE ROME
Jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, la reine du commerce de l'occident, Carthage n'avait eu de rapports avec Rome que pour lui interdire l'approche de ses domaines d'Afrique : la Sicile, jetée entre les deux rivales, était le champ sur lequel elles devaient se rencontrer, et commencer la lutte, fameuse dans tous les siècles, où trois fois elles mesurèrent leurs forces, s'ébranlant l'une l'autre dans leurs fondements, jusqu'à ce qu'enfin Carthage fut violemment arrachée du sol par son implacable ennemie.
Les trois guerres qui forment comme les actes de cette longue tragédie, eurent leurs intermèdes, dignes d'un si grand drame : et Carthage, deux fois échappée aux coups de Rome, fut aux prises tour à tour avec les soldats stipendiés dont ses caisses épuisées ne
f>ouvaient solder les services , et avec 'insatiable Massinissa, dont l'ambi tion usurpatrice la dépouillait pièce à pièce de ses domaines.
Ainsi s'offrent successivement à notre étude suivant l'ordre des temps ;
— la première guerre avec Rome, celle dont Régulus fut le héros ainsi que la victime ; — la guerre des stipendiés ;
— la guerre chantée par Silius Italicus, où les grands noms de Scipion et d'Annibal ne laissent de place pour aucun autre ; — les querelles de territoire élevées par Massinissa ; — en-
fin la dernière guerre avec Rome, où le fils de Paul-Émile, le fils adoptif de Scipion, n'eut qu'à porter le coup de grâce à la malheureuse Carthage qui se débattait en vain, dans une affreuse agonie, sous le fer impitoyable de ses bourreaux.
Voilà ce qu'il nous faut parcourir d'un coup d'œil rapide ; mais aux seules choses d'Afrique doit se borner ici notre examen, restreint même, dans son point de vue, à de simples questions de topographie et de limites territoriales.
Première guerre punique.
Expédition de Régulus.— -Après huit années de combats où la ténacité des Romains semblait triompher de l'inconstante fortune, les consuls Aulus Manlius Vulso et Marcus Atilius Régulus (*) avaient résolu d'effectuer une descente sur le territoire même de Carthage; et la flotte romaine, rompant les obstacles que les vaisseaux puniques avaient tenté de lui opposer, se rallia au promontoire d'Hermès; puis longeant la côte vers le sud, elle s'arrêta devant Aspis, dont le nom grec était traduit dans la langue des Latins par celui de Clypéa, conservé presque entièrement par les Arabes à la moderne Éqlybvah. C'est là qu'on débarqua ; la ville fut emportée, et devint le quartier général de l'armée expéditionnaire, qui fut bientôt maîtresse de tout le plat pays et de nombre de places dans le voisinage.
A l'expiration de son consulat, Régulus, maintenu comme proconsul à la tête des troupes nécessaires pour continuer la guerre, s'avança vers l'intérieur du pays , arriva sur les bords du Bagradas, et vint mettre le siège devant la forte place nommée Adin, au soutien de laquelle accoururent les Carthaginois ; mais l'habileté de Régulus triompha de leur nombre ; sa victoire fut complète, et lui valut la capitulation du pays dans un rayon assez étendu pour compter jusqu'à quatre-
(*) L'an 256 avant l'ère vulgaire.
AFRIQUE ANCIENNE
vingts villes soumises. Certaines conditions de position et d'homophonie semblent désigner la ville appelée Outhina dans Ptolémée, Utina dans les conciles, et dont les ruines portent encore le nom de Oudenah , à dix milles géographiques au sud de Tunis, comme représentant l'AdindePolybe.La prise de Tunis couronna cette brillante campagne , où les succès du proconsul étaient accompagnés des déprédations des Numides , ennemis plus acharnés encore que les Romains.
Victoire de Xantippe. — Cependant Carthage ayant eu recours a des Grecs mercenaires, le lacédémonien Xantippe vint changer d'un seul coup la face des affaires ; l'armée des Romains fut anéantie , et 2 000 hommes à peine parvinrent à regagner Clypéa. Les Carthaginois s'empressèrent d'expulser les Romains des places qu'ils occupaient, et ils vinrent assiéger Clypéa. Mais Rome s'était hâtée de mettre en mer de nouvelles forces ; les consuls Servius Fulvius Pétinus Nobilior et Marcus Emilius Paullus vinrent d'abord à l'île de Cossura , la moderne Pantellaria, dont ils s'emparèrent ; puis ils se dirigèrent sur Clypéa , en vue de laquelle ils remportèrent sur la flotte carthaginoise une victoire vivement disputée, descendirent à terre, établirent leur camp près de la ville, et battirent encore les Carthaginois ; puis , embarquant la garnison et le butin , ils abandonnèrent l'Afrique pour retourner en Italie, où les honneurs du triomphe les attendaient à raison de la prise de Cossura et de la défaite des Carthaginois. Mais une tempête détruisit leur flotte sur les côtes de Sicile , et Cossura fut reprise par Carthalon, pendant qu'Amilcar Rarca , parcourant en maître le pays des Numides, les châtiait de l'appui qu'ils avaient prêté à Régulus , faisant pendre les chefs et imposant aux populations de grosses contributions d'argent et de bestiaux.