RÉSULTATS DE LA GUERRE
Ainsi la première expédition des Romains en Afrique n'avait eu d'autre résultat, quant à la possession du ter-
ritoire , qu'une occupation passagère, dont toutes les traces étaient déjà effacées. Il n'y eut plus de leur part, jusqu'à la fin de la guerre, aucune tentative sérieuse d'invasion : d'abord les consuls Cnéus Servilius Cépio et Caïus Sempronius Rlésus (*) vinrent faire quelques courses de pillage sur divers points du littoral , jusqu'à l'île des Lotophages appelée Ménix (c'est-àdire l'île de Gerbeh, où subsiste encore le nom de Menâqes) , emportant un butin que la mer engloutit à leur retour , ce qui n'empêcha pas Sempronius d'obtenir le triomphe. Six ans après, quelques particuliers, armant à leurs frais des galères empruntées à la république, allèrent courir les côtes africaines , pénétrèrent dans le port d'Hippone-Diarrhyte , y brûlèrent les vaisseaux ennemis ainsi qu'une partie de la ville, firent un butin considérable , et effectuèrent leur sortie en franchissant adroitement les chaînes tendues pour leur barrer le passage. Puis à deux ans de là le consul Marcus Fabius Rutéo (**) conduisit une flotte en Afrique, et remporta sur les Carthaginois, auprès de l'île Egimurus, une victoire navale , dont encore une fois la tempête enleva les fruits aux Romains. Egimurus est la plus grande des deux îles conjointement appelées aujourd'hui Gjouâmer, pluriel de Gjamour, ou de Gjâmerah dont les Européens ont fait Zembra , ainsi écrit sur nos cartes.
Enfin la paix fut conclue , et la première guerre punique, dont le théâtre était demeuré, sur le continent, restreint dans un cercle médiocrement étendu , fut terminée sans que Rome eût pris pied sur le territoire d'Afrique.
Guerre des Stipendiés.
Causes de la guerre. — Carthage eut bientôt sur les bras toutes les troupes mercenaires et libyennes que l'évacuation de la Sicile et la ces-
[ (**) L'au 245 ayant l'ère vulgaire.
L'UNIVERS
sation des hostilités rendaient maintenant inutiles , et qui furent provisoirement transférées à Sicca, la moderne Kêf.
Elles avaient à réclamer un gros arriéré de solde et de prestations de toute nature, sur le montant desquelles on voulut marchander ; elles s'en irritèrent , et prenant la route de Carthage, elles vinrent camper à Tunis au nombre de 20 000 hommes (*) ; les tardives concessions du sénat carthaginois accrurent leurs exigences, et comme on n'y obtempérait pas sans objections, elles se révoltèrent ouvertement , et appelèrent le pays à faire cause commune avec elles.
Le pays concentrait une longue impatience des exactions impitoyables de ses maîtres, qui ne croyaient être que justes en ravissant au cultivateur la moitié de ses produits, en arrachant aux villes , en temps de guerre , le double des contributions ordinaires.
Toutes les villes et les campagnes répondirent à l'appel de leurs frères ; de toutes parts on envoya des soldats , des munitions , de l'argent ; les femmes même sacrifièrent avec empressement leurs joyaux pour soutenir la querelle nationale ; et les insurgés ayant ainsi réuni une armée de 70 000 hommes , allèrent, sous la conduite du libyen Mathôs et du transfuge campanien Spendius, attaquer Utique et Hippone-Diarrhyte, qui seules étaient restées fidèles à la cause des Carthaginois.
Succès divers de Hannon et d'Amilcar. — Le stratège Hannon, qui avait fait sa réputation militaire par la conquête antérieure du canton libyen d'Hécatompyle, fut mis à la tête d'une armée improvisée au sein de la capitale. Cette Hécatompyle, que Polybe et Diodorefontconquérirpar Hannon, avait, suivant le dernier, été fondée par Hercule à la sortie du désert de Libye , sur la route d'Egypte à Gades ; et nous savons par Salluste que la grande ville fondée en cette région par Hercule, n'était autre que Capsa , dont les Ara-
(*) L'an 240 avant l'ère vulgaire.
bes ont conservé le nom à la moderne Qafssah qui lui a succédé. Hannon marcha au secours des places assiégées , et remporta auprès d'Utique un premier succès, presque aussitôt suivi, par son imprudence, d'un désastre qui lui fit perdre son camp et tout son matériel ; puis, à quelques jours de là, devant la ville de Gorza, dont nous ignorons remplacement certain, bien cme des inscriptions en soient venues à nos musées d'Europe (*) , deux fois son impéritie laissa échapper une victoire facile. Carthage effrayée se hâta de mettre sur pied une nouvelle armée de 10 000 citoyens avec 70 éléphants, et en donna fe commandement à Amilcar Barca, qui fit prendre aussitôt une nouvelle face aux affaires.
Les insurgés avaient établi des postes multipliés en travers de l'isthme qui joignait Carthage au continent ; ils occupaient en outre l'unique pont du fleuve Makar (c'est ainsi que Polybe appelle le Bagradas ou Megerdah), et y avaient même bâti une ville. Ce pont et la ville attenante sont plausiblement représentés aujourd'hui par la position d'El-Qantharah ou le Pont , à moitié chemin de Tunis à Bizerte.
Amilcar, au grand étonnement de tous , tourna ces obstacles en opérant son passage sur la barre même du fleuve , que la mer découvrait sous
(*) Le musée de Cortone renferme deux inscriptions curieuses apportées d'Afrique et publiées pour la première fois par Marini dans ses Monuments des Frères Arvales ; nous nous bornerons à rapporter ici un fragment de l'une d'elles, datée de l'an 7 de notre ère :