‹ Afrique. Tableau generalChapitre 91 sur 232 · FABR. EVMQVE LIBEROS POSTE · texte numérisé non relu

FABR. EVMQVE LIBEROS POSTE

ROSQVE EIVS SIB1 LIBERIS

POSTERISQVE SVIS PATRO

NVM COOPTARVNT.

etc.

« Les citoyens de Gurza en Afrique ont fait con- «trat d'hospitalité avec Caius Aufustius Macrinus «fils de Caius, de la tribu Galeria , préfet des ouït vriers , et l'ont choisi , lui , ses enfants et descen- « dants, pour leur patron à eux , leurs enfauts et « descendants ; » etc.

l'influence de certains vents dont il sut profiter, et il put marcher à découvert sur l'armée ennemie , la vaincre, dégager Utique, occuper la ville du Pont, et parcourant en vainqueur le pays environnant , en reprendre toutes les places, les unes par capitulation , les autres d'assaut. Une nou- ^velle victoire (due principalement à la défection en sa faveur du prince numide Naravase avec ses 2 000 cavaliers) le délivre ensuite des corps de troupes envoyés pour le harceler dans sa marche ; et il opère enfin sa jonction avec Hannon.

Mais la rivalité des deux chefs vint paralyser les efforts d'Amilcar; et la cause de Carthage éprouva d'autre part des revers répétés; pour comble de malheur, Utique et Hippone-Diarrhyte, jusqu'alors inébranlables dans leur fidélité, ouvrirent leurs portes aux Libyens ; et ceux-ci, enfin, vinrent mettre le siège devant Carthage.

Victoire des Carthaginois et fin de la guerre. — Le rappel de Hannon rendit à Amilcar toute sa force; il harcela les assiégeants jusqu'à leur faire lâcher prise ; et les insurgés ayant mis à ses trousses une armée de 50 000 hommes (où figurait avec les siens le prince libyen Zarxas) , il les battit en détail , les attira dans une position désavantageuse , en un lieu appelé Priôn , scie , par allusion à cet instrument; et pendant qu'ils attendaient vainement des secours de leur camp de Tunis , il les réduisit à manger leurs prisonniers et leurs esclaves, jusqu'à ce qu'enfin il pût anéantir jusqu'au dernier les 40 000 hommes qui restaient.

Cette victoire valut encore la reddition d'un grand nombre de villes libyennes. Après avoir assuré la soumission du pays, Amilcar vint assiéger Tunis de deux côtés à la fois ; mais l'un des camps fut surpris et Amilcar obligé de faire retraite vers l'embouchure du Bagradas. Hannon lui ayant amené des renforts, les deux généraux , agissant désormais de concert, firent éprouver à Mathôs de fréquents revers , soit auprès de Lep-

tis, représentée comme on sait par la moderne Lemthah, soit ailleurs. Enfin on en vint à une bataille décisive où la victoire demeura aux Carthaginois ; la plupart des Libyens y périrent, le reste se réfugia dans une ville voisine qui ne tarda pas à se rendre. Tout le pays rentra dans l'obéissance, sauf Utique et Hippone-Diarrhyte , qu'il fallut réduire de force. Et les Carthaginois se trouvèrent ainsi redevenus maîtres encore une fois de toutes leurs possessions d'Afrique. Ils châtièrent même les populations voisines qui s'étaient montrées hostiles, notamment les Numides Micatanes , dont ils maltraitèrent les femmes et les enfants, et empalèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains.

Deuxième guerre punique.

Dispositions préalables d'Annibal. — Dépouillée, par les Romains, de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, de la plage ligurienne, Carthage trouvait une ample compensation à ces pertes dans ses conquêtes nouvelles en Hispanie ; mais la jalouse Rome en prit ombrage, prétendit imposer l'Èbre pour limites , et réserva même , au delà, l'indépendance de la grecque Sagonte : Annibal prit Sagonte et la guerre fut rallumée.

Le général carthaginois pourvut aussitôt à la sûreté de l'Afrique et de l'Hispanie en les munissant de garnisons échangées entre les deux pays; pour l'un , comme au temps de Scylax, Carthage commandait en maîtresse depuis la grande Syrte jusqu'aux colonnes d'Hercule ; pour l'autre , depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux Pyrénées. Annibal tira de cette dernière 16 000 hommes qu'il répartit entre Carthage et les places de la Métagonie, après avoir pris à celles-ci 4 000 fantassins qu'il transfera dans la capitale, comme otages plus encore que comme défenseurs.

En retour, il fit venir en Hispanie un corps de 15 000 hommes dont il n'est pas sans intérêt de rappeler ici la composition : l'infanterie présentait un ef-

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fectif un peu moindre de 12 000 Libyens, auxquels iljoignit 300 Liguriens et 500 Baléares ; quant à la cavalerie , la Libye et les villes libo-phéniciennes n'avaient pas fourni 500 hommes ; il y avait de plus 300 Lorgites et 1800 nomades Massy liens , Massésyliens, Makiens, et Maures des bords de l'Océan. Lui-même entra en campagne avec une puissante armée, dont les Libyens et les Numides avaient fourni une part importante.

Nous n'avons point à raconter ici les mémorables prouesses du héros carthaginois conduisant ses éléphants et ses phalanges africaines à travers les frimas des Pyrénées, des Alpes, de l'Apennin, ébranlant toute l'Italie et réduisant Rome à la dernière extrémité ; nous n'avons point à dire les exploits des Scipions en Hispanie ; l'Afrique seule , au point de vue de son histoire territoriale , a droit de nous occuper.

Premières incursions des Romains.—Le consul CnéusServiliusGéminus (*) y lit une première incursion ; d'abord il dévasta l'île de Ménix , rançonna celle de Kerkina , et débarqua ensuite sur le continent pour y faire le dégât; mais il fut enveloppé, perdit 1000 hommes avec son questeur Sempronius Blésus, et fut contraint à une honteuse fuite; dans la traversée de retour, il prit la petite île de Kossyra, où il laissa garnison, et rentré à Lilybée, il remit le commandement de la flotte au préteur Titus Otacilius, le même qui deux ans après vint faire une descente sur les côtes carthaginoises qu'il dévasta, et trois ans plus tard reparut avec quatrevingts galères devant Utique , enleva dans le port même cent trente navires chargés de grains , ravagea les environs , et revint en Sicile avec un immense butin, fruit d'une simple croisière de trois jours.

A son exemple , Marcus Valérius Messala, envoyé par le consul Marcus Valérius Lévinus (**) , vint deux ans

L'an 217 avant l'ère vulgaire.

L'an 210 avant l'ère vulgaire.

après avec cinquante galères faire une descente à Utique, ravager la campagne et enlever des prisonniers. L'année suivante, les comices voulurent que Lévinus, conservant la Sicile comme proconsul, fît encore quelque descente en Afrique, en personne ou par un de ses lieutenants, soit Messala, soit le propréteur Lucius Cincius Alimentus ; mais il n'effectua son expédition que la seconde année de son proconsulat ; alors il partit avec cent galères , vint débarquer près de Clypéa, poussa ses excursions au loin dans la campagne sans trouver d'obstacles, et, chargé de dépouilles, regagna précipitamment ses vaisseaux pour combattre et vaincre la flotte carthaginoise envoyée contre lui.

L'année d'après, proconsul encore, il aborda près d'Utique, s'avança fort avant sur le territoire de Carthage , et ayant recueilli un riche butin, il se remit en mer pour battre la flotte punique qui venait à sa rencontre.

Rome se fait des alliés en Afrique. — Mais des courses de pillage sur le littoral étaient sans portée : pour inquiéter sérieusement Carthage en Afrique, il fallait prendre pied sur ce continent ; Rome n'avait point négligé de s'y ménager des alliances dans ce but.

Entre les possessions puniques et les Maures voisins de l'Hispanie s'étendaient les deux puissants royaumes numides des Massésyliens et des Massyliens, états rivaux se disputant la possession d'une province enlevée à Carthage, l'un ayant pour roi Syphax dont la capitale était Siga, l'autre appartenant à Gala et ayant pour capitale peut-être la royale Hippone. Les Romains ayant gagné Syphax, les Carthaginois excitèrent contre lui Gala , qui envoya son jeune fils Massinissa le combattre et le vaincre à deux reprises ; cependant Syphax se releva de sa double défaite et obtint quelques avantages contre les Carthaginois, pendant que Massinissa faisait la guerre pour eux en Hispanie , où l'avait accompagné son neveu le jeune Massiva.

Massiva ayant été fait prisonnier dans une rencontre, Scipion le renvoya sans rançon et comblé de pré-

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sents à son oncle, qui fut vivement touché de cet acte de générosité , et résolut peut-être dès lors d'embrasser le parti des Romains. On peut croire toutefois que ses dispositions à cet égard furent principalement déterminées par le désir de s'assurer, au moyen de leur alliance, la possession future d'un trône qui venait de lui échapper par l'avènement de son oncle Ésalcès, plus favorisé que lui-même des Carthaginois, lesquels avaient cimenté leur amitié en faisant épouser au nouveau roi une nièce du grand Annibal. Quoi qu'il en soit, Massinissa fit de premières ouvertures au propréteur Marcus Silanus, puis il eut avec Scipion lui-même une entrevue secrète, dans laquelle il insista vivevement peur que la guerre fut portée en Afrique, où il était né, où il avait été élevé dans l'attente d'un trône, et où il pourrait montrer aux Romains que jamais ils n'avaient eu d'ami aussi dévoué que lui. Après s'être engagé mutuellement leur foi , les deux chefs se séparèrent, et bientôt Scipion se rendit à Rome pour obtenir le consulat, et Massinissa fut rappelé en Afrique par le soin de ses propres affaires.

Massinissa recouvre son royaume et le reperd. — Il avait d'abord reçu la nouvelle que son oncle Ésalcès était mort, et que son cousin Capusa, fils aîné du défunt, avait été proclamé roi à sa place; bientôt il apprit que Capusa avait été tué dans un combat contre Mézétule, autre prétendant, qui toutefois n'avait osé prendre le sceptre qu'à titre de tuteur du jeune Lacumacès frère de Capusa, tout en cherchant à consolider son usurpation, d'un côté par l'alliancedes Carthaginois au moyen de son mariage avec la veuve d'Ésalcès nièce d'Annibal , et d'un autre côté par l'alliance de Syphax, à qui il envoya des ambassadeurs.

Massinissa ne perdit pas un instant:

il passa en Mauritanie, et obtint du roi Bocchar 4 000 cavaliers à titre d'escorte jusqu'aux frontières de la Numidie des Massyliens, où cinq cents de ses partisans, prévenus de son arrivée, vinrent le recevoir; bientôt son armée

étant devenue nombreuse , moins cependant qu'il ne l'avait espéré, il marcha contre Lacumacès, qu'il atteignit près de Thapsus au moment où ce prince partait pour aller joindre Syphax ; Massinissa s'empara de la ville, reçut à merci les cavaliers royaux qui se rendirent, tailla en pièces ceux qui voulurent résister ; mais le gros de l'armée ainsi que le jeune roi parvinrent à s'échapper pendant la mêlée et rejoignirent Syphax. Ce premier succès ayant grossi les forces de Massinissa, il put tenir tête à Mézétule malgré les renforts que Lacumacès avait obtenus de Syphax; il leur livra bataille , les défit, les obligea à se réfugier sur les terres de Carthage , et recouvra ainsi le royaume de ses pères; mais sentant qu'il allait avoir Syphax sur les bras , il se hâta de faire à ses compétiteurs défavorables conditions, et les rallia ainsi à son parti.

Syphax en effet, adroitement excité par les Carthaginois à occuper sur-lechamp en maître le territoire qui avait été l'objet de contestations opiniâtres entre Gala et lui, fondit sur les Massyliens, et força Massinissa à fuir dans les montagnes avec un petit nombre de cavaliers et quelques familles emportant leurs tentes et chassant devant elles leurs troupeaux : les habitants , dit Tite-Live , appellent ces montagnes Balbum, soit que l'historien latin traduise la signification du mot indigène, soit qu'il en reproduise simplement l'émission phonétique. Un lieutenant de Syphax, chargé d'une expédition dans ces gorges étroites, poursuit Massinissa de retraite en retraite , l'atteint et le blesse auprès de Clypéa, et perd enfin sa trace au passage d'un torrent où le prince s'est jeté et doit avoir péri Mais une caverne cache le monarque blessé , qui bientôt rétabli reparaît au milieu des Massyliens enthousiasmés, reprend son royaume, ravage les terres de ses voisins , vient se faire battre entre Hippone et Cirta par son heureux compétiteur, et va chercher un refuge au fond de la petite Syrte, dans le canton situé entre les comptoirs puniques et

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les Garamantes, où i) attendit avec confiance des jours meilleurs.

Arrivée de Scipion. — Tel était l'état des choses quand le consul Scipion (*), préparant en Sicile une expédition décisive contre Carthage, envoya Caius Lélius avec une escadre courir les côtes et sonder le terrain ; celui-ci débarqua à Hippone-Royale , fit le dégât dans les environs , eut une entrevue avec Massinissa , et repartit chargé de butin , pendant que les Carthaginois effrayés s'empressaient d'acheter, au prix de la main de la belle Sophonisbe , la renonciation ouverte de Syphax à l'alliance romaine , et tentaient de gagner également Massinissa , qui feignit de s'y prêter et vint avec ses cavaliers établir son camp auprès d'Utique. Enfin Scipion, à qui Rome avait laissé, avec le titre de proconsul , la province de Sicile et le soin de la guerre d'Afrique, mit en mer avec une flotte bien équipée et de nombreuses troupes de débarquement; après une journée et une nuit brumeuses, le soleil dissipa les nuages et !e vent fraîchit ; on aperçut la terre à cinq mille pas, c'était le promontoire de Mercure: « Allons plus loin », dit Scipion. Le vent tomba, la brume reparut et ne fut dissipée que le lendemain au lever du soleil ; on revit la terre , c'était le Beau promontoire : « Bon augure ! dit Scipion; débarquons ici. »

Il établit d'abord son camp sur les hauteurs les plus voisines , envoie sa flotte vers Utique , et prend la même route par les coteaux peu éloignés du rivage, s'empare chemin faisant de quelques places, est rejoint par Massinissa avec 2 000 cavaliers numides, ravage la campagne, occupe la ville libyenne de Lokha dont le nom est resté au village actuel d'El-Ouqâ, et vient camper à un mille d'Utique ; puis il va, à quinze milles de son camp, tomber sur un corps de 4 à 5 000 cavaliers cantonnés à Salera , qu'il emporte, dévaste les alentours, prend quelques autres places, et revient, après

une absence de sept jours seulement, assiéger Utique par terre et par mer.

L'arrivée de Syphax et d* Asdrubal le détermine à lever le siège après quarante jours d'efforts inutiles, et à s'aller retrancher pour l'hiver sur un promontoire qu'un isthme étroit unissait au continent; ce lieu en prit le nom de Castra Cornélia, sous lequel on le voit figurer dans les itinéraires.

Premiers succès de Scipion. — Après quelques pourparlers sans résultat, Syphax se porta sur la ville de ïholonte où les Romains avaient de grands approvisionnements, et l'enleva par surprise. Mais Scipion (*), dans une expédition nocturne , se dirige silencieusement vers le camp d'Asdrubal, distant de soixante stades environ, ou plus de sept milles, pour aller y mettre le feu, pendant que Lélius se joint à Massinissa pour incendier celui de Syphax ; profitant du tumulte et de l'effroi que cause de part et d'autre cet embrasement, les assaillants font un épouvantable carnage et demeurent bientôt maîtres des deux camps : Syphax s'enfuit à huit milles de là, dans une position mieux défendue; Asdrubal se réfugie avec 500 cavaliers seulement dans la ville d'Auda, qu'il abandonne presque aussitôt, et qui ouvre ses portes à Scipion , dont les soldats enlèvent et saccagent deux autres villes du voisinage , puis il revient au siège d'Utique.

Asdrubal se hâte de recruter de nouvelles troupes ; Syphax , retiré à Abba, y rallie tout ce qui lui reste de soldats, fait de nouvelles levées, reçoit un renfort de Celtibériens qui arrivaient de l'Hispanie , et les deux armées réunies établissent ieur camp dans ce qu'on appelait les Grandes Plaines, c'est-à-dire dans le canton arrosé par le fleuve Tusca, et qu'on appelle encore la campagne de Boll ; Scipion, partant d'Utique, arrive en cinq journées , campe d'abord à trente stades ou quatre milles de l'ennemi, puis il s'en rapproche jusqu'à sept stades ; enfin, après quelques escarmouches, la

(*) L'an 2o5 avant l'ère vulgaire.

(*) L'an 2o3 avant l'ère vulgaire.

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bataille s'engage, et Scipion remporte une victoire complète qui force Syphax à regagner ses états et Asdrubal à retourner à Carthage. Scipion alors envoie Lélius et Massinissa à la poursuite de Syphax, et lui-même subjugue le pays, prenant les places les unes d'assaut, le plus grand nombre par capitulation, fatiguées qu'elles étaient des exactions dont les accablait Carthage; enfin il se rapproche de cette capitale et s'empare de Tunis qui n'en est éloigné que de cent vingt stades ou quinze milles. Les Carthaginois tentèrent avec leur flotte une diversion sur l'escadre romaine stationnée devant Utique, mais lentement, s'arrêtant en route au port de Ruscinona, et laissant ainsi aux Romains le temps défaire avorter cette attaque. Scipion de son côté fit une tentative contre Utique, puis contre Hippone-Diarrhyte , sans réussir d'une part plus que de l'autre; alors il brûla ses machines et retourna à Tunis.

Expédition de Lélius et de Massinissa en Numidie. — Cependant Lélius et Massinissa, arrivés en Numidie , trouvèrent les Massyliens empressés de reconnaître leur roi légitime et d'expulser les gouverneurs et officiers de Syphax, en sorte que celui-ci se trouva restreint à ses anciennes limites ; mais , stimulé par Sophonisbe et par Asdrubal , il leva de nouvelles troupes , marcha contre l'ennemi, fut battu et fait prisonnier : la plus grande partie de son armée s'enfuit à Cirta dont il avait fait sa capitale. Massinissa s'y rendit aussitôt, emmenant avec lui ce prince enchaîné, et la ville ouvrit immédiatement ses portes. Nous n'avons point à rappeler ici l'épisode touchant de Sophonisbe, si jeune et si belle, qui ne put échapper que par le poison à l'opprobre d'orner un triomphe. Scipion décerna solennellement à Massinissa le titre de roi , en lui donnant la couronne et la coupe d'or, le trône et le sceptre d'ivoire , la robe et la tunique de pourpre à palmes d'or dont on décorait les triomphateurs, et lui fit espérer toute la Numidie après l'exécu-

tion de Syphax : le sénat confirma toutes les dispositions de Scipion à cet égard , et combla de présents les ambassadeurs que Massinissa avait envoyés à Rome.

Victoire décisive de Scipion sur Annibal; fin de la guerre.

— Les Carthaginois ayant intimé secrètement à Annibal l'ordre de venir défendre l'Afrique , il débarqua à Leptis , alla camper auprès d'Adrumète, où il fit des approvisionnements de vivres et de chevaux; il attira à son parti Tychée chef des nomades Aréacides, Mézétule qui disposait de 1 000 cavaliers , et encore Vermina fils et successeur de Syphax; il s'empara, tant par capitulation que par la force des armes, de plusieurs villes du domaine de Massinissa, et il employa même la trahison pour se rendre maître de celle de Narkê; puis il se porta vers Zama , distante de cinq journées de route à l'égard de Carthage : il y eut là un engagement de cavalerie ou les Romains obtinrent l'avantage.

Scipion de son côté courant la campagne, saccageait les villes , ne recevant pas même à composition celles qui voulaient se rendre. Après avoir emporté la grande ville de Parthos et reçu des renforts de Massinissa, il alla s'établir près de Naraggara , où il attendit Annibal , qui lui avait fait demander une entrevue ; le général carthaginois vint alors camper à quatre milles de Scipion , tout près de Killa. Les deux chefs n'ayant pu s'accorder, on en vint aux mains ; la victoire resta à Scipion , et Annibal , après avoir vaillamment combattu, se réfugia avec une poignée des siens dans la ville de Thon, d'où il passa à Adrumète, faisant à cheval en deux jours et deux nuits une route de près de trois mille stades. Ayant rallié 6 000 fantassins et 500 cavaliers, il se porta sur la ville de Marthama; mais il fut rappelé à Carthage par suite des négociations pour la paix.

Après avoir marché à la rencontre de Vermina qui venait au secours des Carthaginois, et lui avoir taillé en pièces 15 000 hommes, Scipion rentra à

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Tunis pour y recevoir les soumissions des vaincus ; les conditions de la paix furent ainsi réglées : que les Carthaginois demeureraient libres, conservant leurs lois et la possession des villes de leur territoire en dedans des limites existantes avant la guerre, évacuant toutes les villes en dehors de ces limites, et leur rendant leurs otages; qu'ils livreraient tous les prisonniers et transfuges, tous leurs éléphants, toutes leurs galères, sauf dix trirèmes seulement ; qu'ils ne feraient aucune guerre, soit en Afrique, soit au dehors, sans l'autorisation de Rome ; qu'ils rendraient à Massinissa tout ce qu'ils lui avaient enlevé, et s'allieraient à lui ; qu'ils fourniraient les vivres et la solde de l'armée jusqu'au retour des ambassadeurs à députer au sénat ; qu'ils paveraient 10 000 talents euboïques , donneraient cent otages, et restitueraient toutes leurs prises.

Rome ayant décerné de pleins pouvoirs à Scipion (*), la paix fut ainsi définitivement conclue. Le proconsul ajouta aux états que Massinissa tenait en héritage de ses pères, la ville de Cirta et toutes les autres places et territoires qui avaient été enlevés à Syphax par les armes romaines , le surplus demeurant au pouvoir de Vermina. Puis il quitta l'Afrique et vint recevoir à Rome les honneurs du triomphe.

RÉSULTATS DE CETTE GUERRE QUANT AUX DÉLIMITATIONS TERRITO- RIALES. — Quelles furent alors les limites où se trouvèrent renfermés les Carthaginois, quelles furent celles de Massinissa et celles du fils de Syphax ? La question est plus facile à poser qu'à résoudre. Toutefois il est quelques données générales qui ressortent des faits que nous venons de résumer, des indications subséquentes des géographes, et des lumières que l'on peut demander aux événements ultérieurs. Les Carthaginois devaient se renfermer, dit Appien, dans le territoire ceint par les fossés puniques (**); mais

(*) L'an 2or avant noire ère.

(**) 'Evtoç tûv <E»oivix(owv xatppwv.

ces fossés ne sont mentionnés que par lui, et par un fragment de la Périégèse perdue d'Eumaque, conservé par Phlégon de Tralles, sans indication de leur situation. Pline aussi nous parle d'un fossé que le jeune Scipion établit pour limite entre les possessions romaines et celles des rois numides, et il est probable qu'il s'agit , au moins en partie , de la même ligne de démarcation; mais nous ne sommes guère mieux instruits de la situation précise de celle-ci. Quoi qu'il en soit, nous pouvons admettre, sans crainte d'erreur grave, que les Carthaginois prétendaient posséder tout le territoire compris entre Thabraca et Thènes; que Massinissa avait sans contestation la contrée qui s'étendait au delà de ces limites jusqu'à la CyrénaS que d'une part, et d'autre part au moins jusques et y compris la royale Cirta; sauf les prétentions puniques sur quelques villes du littoral, et les prétentions de Massinissa sur une bonne partie du territoire occupé par les Carthaginois et dont la restitution était stipulée. Le domaine de Vermina, assez vaste encore, se poursuivait à l'ouest du royaume de Massinissa jusqu'à la Mauritanie, c'est-à-dire, suivant toute apparence, jusqu'au fleuve Molochath au couchant du Malua, où commençait le royaume de Bocchar.

Envahissements de Massinissa.

Gouvernement d'Annibal a Carthage : révolution parlemen- TAIRE contre lui. — Le traité qui venait d'être conclu entre Rome et Carthage contenait, dans ses dispositions en faveur de Massinissa, le germe de longues contestations ; car il était évident qu'un intérêt de conservation devait porter Carthage à résister aux tentatives d'agrandissementque l'ambition et la confiance en l'appui des Romains inspireraient au monarque numide : et l'on avait ôté à Carthage la faculté de vider à cet égard sa propre querelle, en lui interdisant toute guerre qui n'aurait pas l'assentiment de Rome.

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Cependant la présence d'Annibal dans sa patrie suffisait pour contenir les prétentions de Massinissa dans les bornes d'une simple réclamation diplomatique : l'illustre stratège , resté a la tête de l'armée carthaginoise, partageait avec son frère Magon le soin de maintenir l'Afrique dans le devoir. Mais bientôt Rome en témoigna de l'ombrage. Le parti populaire était alors assez puissant encore pour lutter contre le servilisme qui envahissait le sénat punique; et ce ne fut qu'après trois ans d'efforts que les deux factions que l'on appelait romaine et royale parvinrent à faire prononcer le rappel d'Annibal et de Magon: ce ne fut même qu'un succès momentané , car le parti patriote regagna presque aussitôt l'avantage en portant Annibal à la suprême magistrature (*). Le grand homme s'y montra plus redoutable encore , et d'immenses réformes faisant refluer au trésor, pour l'acquittement des charges publiques , les richesses dont l'aristocratie avait seule jusqu'alors abusivement profité , on vit Carthage se refaire de ses pertes avec une merveilleuse rapidité, se créer des ressources nouvelles , et redevenir pour Rome une rivale d'autant plus formidable qu'elle semblait se ménager des alliances étrangères.

Aussi des ambassadeurs romains arrivèrent-ils à Carthage sous le prétexte de terminer par voie de conciliation les discussions soulevées par les réclamations de Massinissa , mais en réalité pour favoriser une révolution parlementaire contre Annibal, et obtenir l'extradition de leur implacable ennemi. Il leur échappa toutefois en s'exilant volontairement de son ingrate patrie : averti de leurs menées, il fit secrètement disposer des relais pendant qu'il affectait de se montrer toute la journée exclusivement occupé des affaires publiques ; et le soir il partit furtivement ; il fit une telle diligence, qu'après avoir traversé une partie du territoire Vocan, il arriva le

(*) L'an 197 avant l'ère vulgaire.

lendemain matin à la tour qui portait son nom , entre Acholla et ïhapsus.

Il se rendit le même jour à l'île de Cercina, et remit en mer la nuit suivante pour aller chercher un asile auprès d'Antiochus de Syrie qui préparait la guerre aux Romains.

Massinissa se met en possession des Emporia. — Au milieu des préoccupations nouvelles excitées par cet événement inattendu, la question de limites qui avait servi de prétexte à la venue des commissaires, fut probablement oubliée ; tandis que Massinissa, enhardi par les mauvaises dispositions des Romains contre les Carthaginois, et favorisé en même temps par les dissensions intestines de ceux-ci , prit le parti d'envahir le territoire qu'il convoitait, soumit à son autorité quelques-unes des villes tributaires de Carthage, et dévasta tout le pays : il s'agissait, nous dit Tite-Live, de la contrée maritime appelée Emporia, bordée à la fois, d'un côté, par la petite Syrte, de l'autre par une campagne fertile, et constituant, sous le nom de Leptis, une cité unique (*) qui payait à sa métropole l'énorme tribut d'un talent par jour.

Carthage envoya à Rome des ambassadeurs (**) pour se plaindre de cette violation des limites fixées par Scipion : limites, disaient-ils, que Massinissa avait bien reconnues et respectées, alors que, poursuivant le numide Aphir ou Aphtérate dans sa fuite vers Cyrène, il s'était cru obligé de demander et s'était vu refuser par les Carthaginois le passage qu'il avait revendiqué depuis. Mais des envoyés numides étaient aussi venus pour répondre à ces griefs : ils accusèrent les

(*) C'est ainsi , suivant nous , qu'il faut entendre ce passage de Tite-Live : « Empo- « ria vocant eam regionem ; . . . . una civitas « ejiiSjLeptis. » Les traducteurs, qui oublient trop souvent la valeur du mot c'witas (corps politique ) , font dire au Padouan qu'il n'y avait en ce pays que la seule ville de Leptis ! tandis que Polybe assure au contraire qu'il y avait un grand nombre de villes.

(**) L'an 193 avant l'ère vulgaire.

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Carthaginois de mensonge en ce qui concernait les limites fixées par Scipion : que si l'on voulait remonter à l'origine des droits respectifs, Cartilage , disaient-ils , n'aurait d'autre domaine que l'espace mesuré par les lanières de la fameuse peau de bœuf; tout ce qu'elle possédait au delà, elle l'avait usurpé ; mais si l'on voulait se borner à la question actuelle , il était certain que la possession du territoire en litige, loin d'avoir constamment appartenu aux Carthaginois, avait au contraire flotté sans cesse entre eux et les rois numides, au gré de la fortune des armes ; et il convenait de ne rien changer à cet ordre de choses.

Rome délégua trois nouveaux commissaires, parmi lesquels était Scipion lui-même , pour aller régler cette affaire sur les lieux; mais après examen, les envoyés romains aimèrent mieux laisser la question indécise que de prononcer un jugement qui eût mécontenté l'une des parties contendantes : et Massinissa demeura ainsi provisoirement maître de fait du pays dont il s'était emparé.

Massinissa reprend un canton jadis conquis par son père. — Dix ans après (*), de nouvelles querelles de territoire furent provoquées par d'autres envahissements de Massinissa. Cette fois , il s'agissait d'un canton jadis enlevé aux Carthaginois par son père Gala, puis conquis sur Gala par Syphax, et restitué par celuici aux Carthaginois en considération de son beau-père Asdrubal ; Massinissa le reprit à main armée, et opposa aux plaintes des Carthaginois le double titre de son droit héréditaire et de sa possession effective. Des commissaires romains furent encore envoyés, et maintinrent le statu quo si favorable à leur allié, réservant au sénat le droit de rendre une décision définitive. Les Carthaginois, de leur côté, jugeant opportun un moment où les Romains avaient sur les bras la guerre contre les Celtibériens , pendant que Massinissa lui-même était harcelé par d'au-

(*) L'aa 18a avant l'ère vulgaire.

très nations ibériennes , chargèrent leur boëtharque (*) Carthalon de profiter de sa tournée dans les provinces puniques pour reprendre aux Numides la contrée envahie : les hostilités, soutenues de part et d'autre avec ardeur, durèrent jusqu'à ce que de nouveaux commissaires romains vinrent y mettre un terme en adjugeant à Massinissa le territoire dont il s'était emparé , remettant en compensation aux Carthaginois les cent otages que Rome avait jusqu'alors retenus.

Massinissa s'empare des Grandes Plaines. — Après un autre laps de dix années (**),Rome eut encore à intervenir dans une troisième contestation de territoire, suscitée par les empiétements continuels de Massinissa:

c'était maintenant les Grandes Plaines, c'est-à-dire le district de Tusca , qu'il avait envahi , et où il s'était , depuis deux ans, rendu maître de plus de soixante-dix villes et châteaux. Les Carthaginois renouvelèrent avec force leurs plaintes devant le sénat romain, et demandèrent avec instance ou qu'on leur fît justice ou qu'on leur laissât vider par les armes leur propre querelle; ou du moins, si l'injustice devait prévaloir contre eux , que Rome ellemême fixât une fois pour toutes la part qu'il fallait faire à leur insatiable voisin. Gulussa , fils du monarque numide, arrivé en même temps que l'ambassade punique , essaya de conjurer l'orage , mais n'y réussit qu'à demi :

il fut ordonné que les parties contendantes enverraient des délégués spéciaux pour discuter cette affaire, non dans la vue d'établir de nouvelles limites, mais bien de s'en tenir aux anciennes, sans faire perdre aux Carthaginois pendant la paix ce que la guerre ne leur avait pas enlevé.

Gulussa revint avec les pouvoirs de Massinissa , et son premier soin fut de suggérer des craintes sur l'usage que pourraient faire ultérieurement les Carthaginois, des forces navales qu'ils étaient censés préparer pour ser-

(*) Commandant des auxiliaires; (**) L'an 172 avant l'ère vulgaire.

AFRIQUE ANCIENNE

tir les Romains dans leur guerre de Macédoine ; en sorte que la question des limites à débattre entre lui et les envoyés de Carthage ne se présenta plus avec la même faveur. Comme dans les précédentes contestations, rien ne fut décidé, sinon que le statu quo serait maintenu jusqu'à ce que de nouveaux commissaires fussent allés régler le différend sur les lieux ; et l'on prit soin de traîner l'affaire en longueur pour donner à Massinissa le temps de consolider sa possession.

Enfin, après de longues années d'attente, les commissaires furent désignés (*) , et l'un d'eux fut le farouche Marcus Caton , l'ennemi acharné de Carthage: arrivés sur les lieux, ils demandèrent que la décision du litige fût entièrement abandonnée à leur discrétion : Massinissa, sûr d'être favorisé , s'y prêtait volontiers ; mais les Carthaginois , instruits à leurs propres dépens de la partialité de Rome, insistèrent pour l'exécution pure et simple du traité fait sous l'autorité de Scipion : aussi les commissaires s'en retournèrent-ils sans avoir rien fait, mais frappés de la richesse du pays, de l'opulence et de l'agrandissement de la ville, et depuis lors Caton ne cessa de prêcher hautement la guerre contre Carthage.

Préparatifs de guerre de Carthage. — Une grosse armée numide commandée par Archobarzanes petitfils de Syphax se trouvant rassemblée sur les frontières puniques, Caton s'écria que ces forces, réunies en apparence contre Massinissa , l'étaient en réalité contre les Romains , et que c'était pour ceux-ci un juste motif de commencer les hostilités; mais Scipion Nasica s'y étant opposé , on résolut d'envoyer des commissaires chargés de s'assurer des faits , et Scipion fut du nombre (**) : après avoir reproché au sénat carthaginois d'avoir levé une armée et équipé une flotte contrairement aux traités , ils voulurent amener la paix entre les deux parties

(*) L'an îS'j avant l'ère vulgaire.

(**) L'an i52 avant l'ère vulgaire.

moyennant l'abandon que ferait Massinissa du territoire contesté; mais Giscon fils d'Amilcar, qui était alors revêtu de la suprême magistrature, voyant le sénat disposé à souscrire à ces conditions, souleva si bien par son éloquence l'indignation du parti patriote contre les factions romaine et royale, que les envoyés de Rome euxmêmes eussent couru quelque danger s'il n'eût assuré leur fuite ; quant aux royalistes , il y en eut quarante d'expulsés, avec serment de ne jamais souffrir qu'il fût fait aucune motion pour leur retour ; ils allèrent chercher asile auprès de Massinissa , avec la résolution de le pousser à la guerre.

Gulussa vint à Rome pour dénoncer que l'on faisait à Carthage des levées de troupes , qu'on y armait une flotte, et qu'il n'était pas douteux ifu'on n'y méditât la guerre : Caton, suivant sa coutume, fit valoir ces arguments; mais Scipion Nasica insista pour qu'on ne fît rien légèrement, dt une nouvelle commission de dix membres fut désignée pour aller vérifier l'état des choses. Massinissa voulut que ses fils Gulussa et Micipsa accompagnassent les envoyés romains , afin de demander le rappel des quarante exilés ; mais le boëtharque qui campait aux portes de la ville en interdit l'entrée aux princes numides ; une embuscade leur fut même dressée à leur retour, et Gulussa n'y échappa qu'en perdant plusieurs personnes de sa suite.

Les commissaires, de retour à Rome, où Gulussa se rendit avec eux, attestèrent qu'en effet il existait à Carthage une armée et une flotte; Caton et d'autres sénateurs opinèrent pour qu'on transportât aussitôt une armée romaine en Afrique ; mais sur l'avis de Scipion , qu'il n'y avait point encore là une cause suffisante de guerre , il fut décidé qu'on y renoncerait si Carthage consentait à licencier son armée et à brûler sa flotte, sans quoi les prochains consuls auraient à s'occuper de la guerre.

Massinissa prend Oroscopa et taille en pièces les carthagi-

L'UNIVERS

nois.— Sur ces entrefaites, Massinissa vint assiéger la place d'Oroscopa, qu'il désiraitréunir encore à ses usurpations, sans s'inquiéter davantage des traités.

Le boëtharque Asdrubal marcha aussitôt contre lui avec 25 000 hommes de pied et 4 000 cavaliers urbains, et il fut bientôt renforcé de 6 000 cavaliers numides par la défection d'Osasis et de Suba, deux des généraux de Massinissa ; il eut d'abord l'avantage dans quelques escarmouches ; mais Massinissa , se retirant à dessein devant lui , le conduisit ainsi jusqu'à une grande plaine aride entourée de collines abruptes ; c'est là qu'à la vue de Scipion Émilien qui venait alors lui demander au nom de Lucullus un renfort d'éléphants pour l'armée de Celtibérie (*), le vieux monarque numide , agile encore malgré ses quatre-vingts ans , livra aux Carthaginois une bataille meurtrière et prolongée, où il eut le principal avantage. Instruits de la présence de Scipion , les Carthaginois réclamèrent sa médiation pour terminer enfin par un traité de paix une si longue querelle; ils consentaient à abandonner sans retour, à leur compétiteur, le district appelé Emporta , à lui payer mille talents d'argent ; le roi numide exigea qu'on lui livrât en outre les transfuges, et cette condition fit rompre aussitôt les négociations; mais un peu plus tard Asdrubal, bloqué, affamé, réduit à l'extrémité par la disette, la chaleur et les maladies, consentit à tout, la reddition des transfuges , la rentrée des quarante exilés, le payement d'une rançon de cinq mille talents en cinquante années , l'abandon de ses armes; puis le vindicatif Gulussa tomba sur cette troupe désarmée, et Carthage revit à peine quelques soldats , des 58 000 hommes qu'avait eus Asdrubal.

Alors éclata la troisième guerre punique.

Nouvelles délimitations territoriales RÉSULTANT DES ENVA- HISSEMENTS de Massinissa. — En cherchant à se rendre un compte

(*) L'au i5o avant l'ère vulgaire.

exact des nouvelles limites qui séparaient à cet instant le domaine punique des États de Massinissa , on se rappellera les envahissements successifs du monarque numide au sud et à l'ouest de Carthage , et l'on reconnaîtra , dès l'abord , qu'il s'était mis en possession de toute la Byzacène, et de tout le pays des Grandes Plaines ou de Tusca , probablement jusqu'auprès d'Hippone-Diarrhyte, sans parler de quelques autres points douteux ou moins connus. Quant à ceux-ci , on peut , du moins en ce qui concerne les cantons jadis enlevés à Carthage par Gala , à Gala par Syphax , à Syphax par Massinissa, puis repris par Syphax et rendus à Carthage , et repris enfin de nouveau par Massinissa , penser avec quelque raison que c'était la campagne au nord de la Byzacène, puisque nous avons vu précédemment Massinissa, vaincu par Syphax dans la lutte relative à la possession de ce territoire , se retirer sur le mont Balbum et dans le voisinage de Clypéa, c'està-dire jusque dans la grande presqu'île du cap d'Hermès.

Les états de Massinissa avaient dû s'agrandir considérablement aussi du côté opposé , car, en admettant que Vermina, fils de Syphax, eût gardé jusqu'à sa mort sans contestation nouvelle le sceptre des Massésyliens , il est certain qu'Archobarzanes, petitfils de Syphax, s'étant montré dans ces derniers temps l'allié de Carthage contre Massinissa, dut subir les vicissitudes de la cause qu'il avait embrassée, et se voir dépouillé de son royaume par l'heureux rival de sa famille : aussi Appien énonce-t-il que les états de Massinissa touchaient d'une part à la Mauritanie voisine de l'Océan , et de l'autre à la Cyrénaïque. Mais quant à la limite précise entre la JNumidie et la Mauritanie , on peut se demander si elle était restée au Molochath comme au temps où Syphax régnait à Siga , ou si elle avait été transportée au Mulucha, où nous la trouverons prochainement indiquée ; la postérité de Syphax ayant dû être dépouillée dans les derniers temps du règne de Massinissa ,

AFRIQUE ANCIENNE

on peut supposer que le roi de Mauritanie Bocchus y aura concouru pour sa part et à son profit, en s'emparant du canton de Siga et s'avançant jusqu'au JMulucha , qu'il déclarera plus tard avoir été la limite commune entre lui et Micipsa.

On peut se former ainsi une idée assez juste des conditions territoriales au milieu desquelles allait survenir la reprise des hostilités.

Troisième guerre punique.

Premières opérations de la guerre. — En prenant les armes sans la permission de Rome pour repousser les agressions de Massinissa, Carthage avait contrevenu aux conditions du traité que lui avait imposé sa rivale ; et elle redoutait maintenant d'autant plus le courroux des Romains, qu'elle venait d'éprouver des revers, et qu'Utique abandonnait sa cause pour se donner à ses implacables ennemis. Elle essaya de conjurer l'orage en offrant satisfaction au sénat de Rome ; les consuls Lucius Marcius Censorinus et Marcus Manilius Nepos (*) furent envoyés en forces à U tique pour en dicter les conditions, pendant que trois cents otages étaient exigés comme gage préalable d'obéissance. Après ces otages, les consuls se firent livrer toutes les armes , puis ils exigèrent l'abandon de Carthage elle-même ; ce fut le signal d'une tentative de défense désespérée.

Le boëtharque Asdrubal avait réuni 20 000 hommes sur le territoire extérieur ; tous les citoyens en état de porter les armes dans la ville se levèrent en masse et furent placés sous les ordres d'un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa par sa mère; on travailla jour et nuit à fabriquer de nouvelles armes , et l'on se trouva en état de soutenir vigoureusement un siège , d'autant. plus que les Romains ne se procuraient qu'à grand'peine des vivres qu'il leur fallait tirer exclusivement d'Adrumète , Saxos , Leptis , Achollè et Utique , tandis qu'Asdru-

bal, occupant tout le reste de l'Afrique, dirigeait sur Carthage de nombreux convois. Les consuls Jurent repoussés au premier assaut qu'ils voulurent tenter, et ils éprouvèrent encore divers échecs partiels ; harcelée journellement par la cavalerie d'Asdrubal, qui avait établi son camp à Néphéris , à 180 stades de Carthage, l'armée romaine se trouva plus d'une fois dans une position difficile , dont elle fut tirée chaque fois par la bravoure et l'habileté de Scipion Émilien, alors tribun.

Ce jeune seigneur s'acquit ainsi une grande réputation tant parmi les siens que chez l'ennemi ; et le vieux Massinissa , qui voyait en lui le fils adoptif de son premier protecteur , l'investit en mourant du droit de régler le partage de sa succession entre ses enfants. Scipion adjugea à Micipsa le gouvernement politique, avec la possessiowde la royale Cirta; il attribua à Mastanabal le pouvoir judiciaire ; et il réserva le commandement des troupes à Gulussa, qu'il ramena avec lui et un corps de cavalerie numide au camp des Romains devant Carthage.

Peu de succès des consuls Manilius et Calpurnius. — Pour laver la honte d'un premier échec reçu devant Néphéris qu'il avait imprudemment attaquée, Manilius voulut alors faire contre cette place une nouvelle tentative ; il emporta pour quinze jours tle vivres, et alla établir son camp dans le voisinage; mais il n'eut pas plus de succès, et fut obligé par le manque de vivres à effectuer sa retraite le dix-septième jour, ayant à faire en outre trois pénibles journées de marche pour regagner son camp devant Carthage ; et if fallut que l'habileté de Scipion le tirât encore d'embarras.

De nouveaux consuls ayant été nommés (*), Lucius Calpurnius Piso Césonius vint prendre le commandement de l'armée d'Afrique; mais il ne fut point heureux dans ses opérations.

Quittant le siège de Carthage , il alla tenter contre Aspis ou Clypéa une

(*) L'an t49 avant Vère Tiilgaire. (*) L'an 148 avant l'ère vulgaire.

14e Livraison. (Afrique ancienne.) 14

L'UNIVERS

double attaque par terre et par mer, et fut repoussé; il s'en vengea en saccageant une ville voisine qui s'était rendue à lui. De là il marcha contre Hippone-Diarrhyte ( ou Hippagreta comme l'appelle Appien) qui profitait de son voisinage d'Utique pour intercepter les convois que celle-ci expédiait à l'armée romaine; la place était grande et forte, Calpurnius passa tout l'été à l'assiéger sans succès, et il s'en retourna, sans avoir rien fait, prendre ses quartiers d'hiver à Utique.

Pendant ce temps, les Carthaginois, rassurés parles échecs répétés de leurs ennemis et par l'accession de huit cents cavaliers numides qui abandonnèrent Gulussa pour venir avec leur chef Bithyas se ranger à leur parti, s'enhardirent à parcourir le pays , à y distribuer des garnisons, à se faire des partisans parmi les indigènes ; et le boëtharque Asdrubal , à qui l'on devait tous ces avantages, fut élu stratège de la république à la place de l'autre Asdrubal , qui fut mis à mort comme coupable d'intelligences secrètes avec son oncle maternel Gulussa , allié des Romains.

Scipion-Émilien détruit Carthage et réduit son territoire en province romaine. — Enlin le jeune Scipion Émilien fut porté au consulat avant l'âge (*), dans la persuasion que la fin de cgtte guerre lui était fatalement réservée, et il vint prendre le commandement de l'armée romaine ; il établit son camp devant Carthage , s'empara dans un premier assaut du faubourg de Mégara , et fit ses dispositions pour affamer la place par un blocus rigoureux; puis il alla détruire devant ISéphéris l'armée extérieure des Carthaginois; et la prise de cette ville ayant amené la soumission de toutes celles du voisinage, tranquille désormais de ce côté, il revint presser le siège de Carthage (**), et malgré les efforts inouïs des assiégés, il emporta enfin la place, défendue pied à pied avec le courage du désespoir, et acheva

(*) L'an 147 avant l'ère vulgaire.

(**) L'an 146 avant l'ère vulgaire.

de détruire, après la victoire , ce que l'incendie et les dévastations de la guerre avaient pu laisser encore debout. Rome fut au comble de la joie, et le sénat délégua dix commissaires pour régler avec Scipion le sort du pays conquis. 11 fut résolu que toutes les villes qui dans cette guerre avaient tenu le parti de Carthage seraient rasées, et leur territoire donné à celles qui avaient embrassé la cause des Romains ; Utique obtint ainsi tout le canton qui s'étendait d'un côté jusqu'à Carthage et de l'autre jusqu'à Hippone- Diarrhyte ; le reste fut déclaré tributaire, et il fut convenu qu'on y enverrait de Rome un stratège , ou préteur annuel, comme gouverneur.

Rome se substituait ainsi purement et simplement aux Carthaginois dans la possession de leur domaine d'Afrique , tel qu'il se trouvait en dernier lieu circonscrit par les états des monarques numides. Peut-être doit-on penser qu'une partie au moins de la Byzacene fut dès lors reprise par Scipion, et que dès lors aussi fut tracé le fossé de partage qui s'avançait jusqu'à ïhènes; peut-être au contraire est-il permis de croire que la prolongation du fossé jusqu'à Thènes est un fait postérieur à la délimitation adoptée par Scipion, et dont nous rencontrerons plus tard quelques indices.

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