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Il y a encore dans ce télégramme quelqiaes détails inexacts qui appellent une mise au point. II y a enfm une grave altération de la vérité. En premier lieu je n'ai pas fait demander par M. Pondère qu'on veuille bien s'enquérir en Allemagne « des objets d'échange les plus divers possibles, suivant les dé-
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sirs ). de nos adversaires. Ce qui est vrai c'est que j'Otais dominé par deiïx idées : la première, que M; Cambon m'avait exprimée après l'avoir développée à Kissingen, était de taire avec l'Allemagne un accord de grande envergure qui réglât une fois pour toutes les différends nés durant les dernières années entre Ips deux puissances — la dépêche rend exactement compte de ma pensée à ce point de vue — ; la seconde idée de moi qui se relie à la première mais qui est, celle-là, quelque peu déformée dans le télégramme, c'était que, désireux à la fois de supprimer tous les points de friction et de diminuer les cessions territoriales sinon de les réduire à néant, je recherchais, en me guidant sur les demandes que m'avait faites M. von Gwinner, quelles concessions sur le terrain des affaires d'Orient (Chemins de fer, Dette Ottomane) nous pourrions faire à l'Allemagne. Ces rectifications ou ces précisions apportées, j'en viens à^la dernière phrase de la dépêche qui est simplement une contre-vérité. Jamais je n'ai fait demander qu' « on ne fît rien connaître de ces ouvertures à M. Cambon ". Jama-s je n'ai tenu ce langage à M. Pondère. Jamais M. Pondère — il le déclare formellement — n'a parlé ainsi à M. de Lancken. M. de Lancken, au surplus, a reconnu lui-même au cours de deux conversations que j'ai eues avec lui les 7 et 8 février 1912, et que j'ai immédiatement rapportées à mon suc-
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cesMur k la Présidence du Conseil, M. Poincaré, que la phrase en question ne traduisait pas la vérité.
Aveu superflu d'ailleurs I Certes, j'aurais pu juger qu'il convenait de tenir, momentanément tout au moins, M. Cambon en dehors des conversations Pondère. Un chef de gouvernement n'avise ses subordonnés que quand il le juge à propos et comme il le juge à propos, des moyens d'information ou de contrôle auxquels il a recours. Mais la réserve dans laquelle j'aurais pu m'enfermer n'aurait eu de raison d'être que si ma pensée s'était séparée de celle de M. Cambon. Or, il ressort de toute ma correspondance avec l'ambassadeur, il ressort des télégrammes déchiffrés eux-mêmes que j'étais en complète communion d'idées avec notre représentant en Allemagne. Je le soutenais, j'appuyais sa politique, je m'adaptais aux conceptions qu'il avait indiquées à Berlin et à Kissiiigen, qu'il développait dans ses lettres particulières. J'avais toutes raisons de l'informer, aucune de le tenir à l'écart. Pourquoi l'ambassadeur d'Allemagne a-t-il télégraphié ce que son principal collaborateur a reconnu être xme contre-vérité ? On ne peut former à ce sujet que des hypothèses dont ta plus vraisemblable, c'est que M. de lancken, obéissant sans doute ft un ordre impérial, voulait déplacer le centre des négociations, les
transporter de Berlin à Paris, et en écartant M. Cambon, écarter M. de Kiderien. (1)
Une autre question ! Les télégrammes des 26 et S7 juillet ont été déchiffrés au ministère des Affaires Etrangères. Le Quai d'Orsay possédait-il, comme certains paraissent l'affirmer, la clef de tous les chiffres allemands? M. de Kiderien dit le contrais dans sa correspondance. I! indique que, pour les deux dépêches en question, l'ambassade d'Allemagne se serait servie « bêtement » non de l'un des chiffres habituels mais « d'un vieux chiffre » dont nous lui avions volé le secret plusieurs années avant. Ce qui semble prouver que l'explication du Secrétaire d'Etat vaut, c'est que, si nous avions connu tous les chiffres allemands, nous aurions su & l'avance le coup d'Agadir alors que nous avons été surpris. On remarquera encore que, dans le laps de temps qui s'écoula entre le l" el le 26 juillet, bien des télégrammes furent
(1) Ce qui forlUie cette hypothèse, dont noua ripèterona qu'ellô n'est qu'une hypothèse, c'est qu'il ressort des lettre* du Secrétaire d'Etat que Guillaume II se plaint de son collaborateur, qu'il est mécontent de voir la négociation traîner, qu'il s'impatiente. D'autre part, l'ambasEsde d'Allemagne, c'est-i-dire M. de Lancken, prend des initiatives qu'on a eoin de dissimuler & M. de Kiderien. C'est ainsi qu'on affirme que j'ai dirigé M. Fondére ver» la rue de Lille, alors qu'il est indiscutable que c'est M. de Lanctken qui l'a fait appeler. M. de I.ancken avait déji cherché à m'onvoyer un autre iotennédiaire.
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échangés entre Berlin et la Rue de Lille. Ces dépêches nous auraient fourni des indications utiles, dont M. de Selves, remiilissant un devoir de sa fcnction, m'eût certainement fait part. Pas un mot sur ce sujet ! La vérité, autant qu'on peut la discerner, c'est que nous connaissions quelques-uns des chiffres de la table de l'ambassade, « de vieux chiffres », comme dit le Secrétaire d'Etat, non les autres. Les gens de la Rue de Lille usèrent exceptionnellement les 26 et 27 juillet de l'un de ces vieux chiffres. Ils y renoncèrent ensuite. Pourquoi cette soudaine modification aux errements habituels auxquels ils revinrent presqu'immédiatement ? On ne peut là. encore que former des hypothèses. On ne saurait cependant trop mettre en lumière le fait que, pour expédier des télégrammes où sont exposées des conversations indirectes avec le Président du Conseil, où il est parlé de la nécessité d'écarter M. Cambon, les Allemands usent d'un vieux chiffre. Chacun comprendra aisément que les ambassades, aussi bien que les gouvernements, sont informées au bout d'un certain temps par des voies diverses de ceux de leurs chiffres dont le secret a été pénétré. On sait encore que l'usage de ce qu'on appelle « les chiffres brûlés » est courant en diplomatie. Quand on veut troubler la politique d'une puissance avec laquelle oh est en discussion, quand on veut faire tenir k un gouvernement adverse une informa-
tion de nature à l'égarer, on télégraphie par chiffre brûlé. C'est sans doute ce procédé classique que les Allemands ont mis en œuvre les 26 et 27 juillet 191 1 . Ce qui fortifie la supposition c'est que, quelques mois plus tard, Berlin avait recours à un chiffre brûlé pour expédier le télégramme suivant à l'ambassade d'Allemagne à Paris :
N» 245. — rép. au télégr. N« 369.
Berlin, U novembre 1911,
Votre Excellence voudra bien dire à Caillaux mes sincères remerciements pour l'admiration qu'il a témoignée à mon discours du Reichstag. Je crois être d'accord avec le Ministre pour demander que la conclusion des négociations marocaines offre une base pour le développement confiant, progressif, des rapports franco-allemands. Aus^i garderai-je toujours souvenir de l'aide que Caillaux personnellement a, je le sais, prStée 6 l'heureuGe issue de» négociations.
BETHliUm HOLLWEG.
La dépêche de M. de Bethmann-Hollweg se référait à un fait tout simple. J'avais eu l'occasion de faire exprimer au Chancelier par M. de Schoen non mon admiration — le terme est excessif — mais mes félicitations pour son discours au Reichstag où, défendant l'accord du 4 novembre 1911, il avait courageusement tenu tête à la meute des pangerma-
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nisles. Informé, M. de Belhmann-Holweg chargeait soa ambassadeur de me remercier et il le faisait en des phrases qui n'avaient rien que de naturel, mais dont il pensait sans doute que l'une, la dernière, ne serait pas d'une lecture agréable au Quai d'Orsay. Pour qu'elle ne fût pas ignorée du ministère des Affaires Etrangères, il usait d'un chiffre brûlé. II pst très vraisemblable que les télégrammes des 26 et 27 juillet expriment la même tactique que le télégramme du 14 novembre 1911. Les uns et lesautres avaient sans doute pour objet de désagréger mon gouvernement et l'on usait à ces fins, de chiffres que l'on savait connus du Quai d'Orsay. (1)
Dans sa correspondance, M. de Kiderlen donne, il est vrai, une explication très différente, que nous allons considérer. Mais nous ferons remarquer au préalable qu'il n'y aurait rien de surprenant, tout , au contraire, à ce que l'ambassade d'Allemagne n'ait pas dit la vérité au Secrétaire d'Elat. Les manœuvres que nous supposons auraient eu, en effet, pour but et de troubler mon gouvernement et de transporter les négociations de Berlin à Paris. En écartant M. Cambon, on cherchait à écarter M. de Kiderlen. Suivant l'exemple de Louis XV,
(1) pendant toute la durée de la guerre le^ Allemands ont largement employé la méthode des dépêches par « chiffre brûlé ■ ■ux mtanea fini.
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Guillaume II pratiquait la double politique que le duc de Broglie a décrite dans Le Secret du Roi. A uuié de l'ambassadeur représentant son gouvernement, il avait son ambassadeur personnel qu'il voulait charger de la négociation afm de la conduire selon ses vues. Dans l'hypothèse que nous formons, M. de Kiderlec devait donc être tenu en dehors des manœuvres de l'ambassade. Ceci dit, nous en ve nons à la version donnée par le Secrétaire d'Etat, il écrit que les deux télégrammes des 36 et 27 juillet •< bêtement » rédigés avec un « vieux chiffre » ont été traduits, il ne sait comment, au Quai d'Orsay, qu'il y a eu scène très vive entre « le ministère » {sic) et moi, à la suite de laquelle il aurait été décidé d'un commun accord que les propositions d'arrangement seraient faites par M. Cambon. « Le plus i( drdie, dit le Secrétaire d'Etat, c'est que l'homme (( de confiance de Caillaux est accouru à notre am- « bassade pour raconter tout cela avec prière de ne « jamais dire que c'est lui qui a fait t'intermé- « diaire ». M. de Kiderlen ajoute : « N'est-ce pas « un vrai roman ? » Cela me paraît être, en effet, un v>ai roman dont j'incline à croire qu'il a été forgé rue de Lille. Je suis d'autant plus à l'aise pour l'examiner en toute objectivité que je ne suis nullement mis en cause, que je suis expressément dégagé par les phrases mêmes dont use M. de Kiderlen. Pas un instant, le Secrétaire d'Etat n'indi-
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que, n'insinue que je serais pour quoi que ce soit dans la prétendue divulgation. Ce serait mon '( homme de confiance » qui serait venu rue de Lille dans son exclusil intérêt personnel. Voyons maintenant le « roman ». Sans doute, M. Pondère, interrogé. par m i le S8 juillet, quand M. de Selves m'eut donné connaissance de l'un des "x verts », averti que je savais de source sûre que M. de Lanckén n'était pas de bonne foi, qull rendait compte inexactement des conversations, a pu deviner, sans que je lui aie rien dit sur ce sujet, que des télégrammes allemands avaient été déchiffrés, mais je ne puis croire qu'il ait commis la faute de rapporter à l'ambassade d'Allemagne ce qu'il avait pu entrevoir. J'observe, au surplus, qu'il n'y eut pas de scène entre le » ministère » des Affaires Etrangères et moi, qu'il n'intervint pas davantage d'accord pour que M. Cambon soumît mes prétendues suggestions à Berlin. M. Pondère n'a donc pu tenir de moi le récit d'incidents inexistants et il n'était pas, que je sache, en relations avec le ministère des Affaires Etrangères où l'on fit courir le bruit d'une altercation entre le titulaire du portefeuille et le Président du Conseil.
Indiscrétion d'un agent des Affaires Etrangères ? Hypothèse beaucoup plus vraisemblable d'autant que M. de Lancken, au cours des entretiens que j'eus avec lui les 7 et 8 février 1912 et auxquels j'ai
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déjà fait allustOD, me déclara en termes formels qu'un haut fonctionnaire du Département « s'était laissé tirer les vers du nez » (sic). Il spécifia que M. Fondère ne pouvait, à aucun degré, Être mis en cause. Je ne sais si M. de Lancken m'a dit la vérité, je ne sais s'il n'a pas calomnié, mais ce que je sais bien c'est qu'en dehors de toute imprudence de conversation, qu'il y en ait eu de commise ou non. la simple lecture d'un journal du soir qui puisait ses inspirations au Quai d'Orsay suffisait à avertir l'ambassade, si tant est qu'elle ne sût pas à quoi s'en tenir. On lit, en effet, dans la Liberté du 29 juillet, sous la signature de M. Gandolphe : « ... Le gou- " verhement français, aucun gouvernement fran- '1 çais n'a eu, ne peut avoir la pensée — (et, à dé- " faut d'autre raison, parce qu'il n'en a pas le pou- « voir) — de vendre Libreville plus que Loango ou « te Congo belge. Celte fantaisie ne vaut pas qu'on « s'y arrête. Si — comme il est à craindre — elle « a fait un instant l'objet d'une suggestion alle- « mande, il faut seulement en conclure à l'urgence « d'une orientation aussi nouvelle que raccourcie " des vues allemandes... » L'allusion aux conversations Pondère telles qu'elles sont relatées par les " verts » est transparente. Elle l'est d'autant plus que, dans les pourparlers officiels, il n'a pas un instant été question du Congo belge. L'auteur de l'ai^ ticle qui est en relations d'intimité avec ud haut
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fonctionnaire du Quai d'Orsay a probablement su par lui l'existence et le contenu des télégrammes déchilTrés. (1) II a tout au moins appris par la même sourcf; qu'il était question dans des conversations du droit de préemption du Congo belge et il l'écrit tout au long. L'ambassade d'Allemagne ne peut plus dès lors conserver la moindre illusion, si tant est qu'elle en ait. Des bavardages au ministère des AfTaires Etrangères qui se sont répercutés à l'extérieur, dont un article de presse fournit un témoignage indéniable, informent la Bue de Lille au cas où, c 'ntrairement à ce que je persiste à penser, les Allemands ne se seraient pas intentionnellement servis d'un chiiïre brûlé.
Tels sont les incidents dont le récit occuperait une trop grande place s'il n'avait pour objet d'expliquer certains passages des lettres de M. de Kiderlen et aussi de montrer la multiplicité des intrigues qui se sont croisées et entrecroisées dans la période de préparation des négociations. A vrai dire ces incidents ne sont que des « faits divers » où la passion de parti a, plus tard, essayé de trouver des armes contre une politique, mais qui ont
(1) Qu'ilques dales : les conversations Fondera ont eu lieu les 25, 2e et 27 juillet. L'un des télégrammes trsduiu me tut communiqué par M, de Selves, le S8 au matin dans son cabinet. C'est le 2S au soir que La Liberlt, datée du 79, publie l'article révélateur que nous citooa.
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d'autant moins d'importance qu'ils n'ont eu aucune répercussion d'aucune sorte sur les tractations utiles, lesquelles ne commencèrent qu'à la fin d'août IQU, quand le Conseil des Uînistres, faisant litière de tous les pourparlers antérieurs incertains et vacillants, engagea la véritd>le négociation qui se poursuivit au grand jour et dont mes collègues du gouvernement ont pu m'écrire, au moment où prenait fin notre collaboration :
f Au cours des mois qui viennent de s'écouler pendant lesquels nous avon« vécu vos nobles préoccupations, vous nous avez associés en toute solidarité confiante & des négociations difficiles. Jour par jour, nous les avons poursuivies avec vous dans une entière unité de vues et d'action. La politique extérieure, pour laquelle vous nous avez demandé notre participation constante, a rencontré, dans chacune de nos réunions, l'approbation sans réserve de toas les membres du gouvernement. Nous tenons à le constater. Nous avons conscience d'avoir servi avec vous la paix du monde, la dignité et la grandeur de la France, t (1)
Les télégrammes des 26 et 27 juillet arrivent à point à la Wilhelmstrasse. Suriout, le voyage de M. de Lancken qui, parti de Paris le 27 au soir, est à
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Berlin le sameâi 29, survient heureuscmenl. Le vendredi 28, en effet, il y a scène et scène très vive entre M. Cambon et M. de Kiderlen que déconcerte sans doute le silence imposé à notre ambassadeur par l'insuffisance de ses instructions, qui imagine probablement, étant donné le ton de la presse française et les discours anglais, que les deux grandes nations libérales d'Occident s'orientent vers un conflit. Le Secrétaire d'Etat est sur te point de prendre les devants : M. Cambon dira, quelques jours plus tard, à mon chef adjoint de cabinet, qu'au cours de cette conversation, il a eu à un moment, très nettement, l'impression que les choses allaient tourner de la façon la plus grave. Guillaume II est encore plus surexcité (le contraire surprendrait). Quelques jours avant cette entrevue historique du 28 juillet, il a songé, de l'aveu mfime de M. de Kiderlen, à mobiliser la flotte allemande. Le Secrétaire d'Etat va le rejoindre à Swinemunde. Que résultera-t-il des conversations entre ces deux hommes, très dissemblables sans doute, mais qui à ce moment sont également montés ? Heureusement le Secrétaire d'Etat s'apaise. Le 29 juillet, avant de partir pour Swinemunde, il écrit :
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Ce umedi, Merci pour vos deux bonnes lettres. J'y répondrai de Swinemunde — ne vous efTrayez pas alors si t Titernelle > vous arrive ta retard, c'est plus loin 16-bas. Hier après la conversation avec Jules, je voyais un peu noir. Je viens de recevoir une missive directe de Caillaux qui éclaircit l'horizon. Je vous l'écrirai ce soir.
La « missive directe de Caillaux » ce sont les informations — erronées I mais peu importe — qu'a apportées Lancken. M. de Kiderlen développe et commente dans la lettre suivante, du même jour que la précédente :
Ce samedi soir, 29-7-11, Je suis arrivé à 4 heures et demie avec la petite bâte à bord du HohenzolUrn ; après quelques minutes déjà, la fourrure est venue sur le pont. Il m'a salué assez gracieusement et a voulu commencer ses petites plaisanteries, mais cela n'a pas pris chez moi ; nous sommes partis de suite en automobile jusqu'à la forêt où nouB avons fait une longue promenade. Je dois encore dire que j'avais beaucoup craint la chaleur étouffante et les moustiques de l'année dernière à bord, heureusement il fait du vent qui rend la température agréable et a chassé les moustiques. Dans la forêt il y en avait par contre pas mal. Je m'étais expressément mis dans la dernière auto et aussi pendant la promenade je restais exprès un peu en arrière malgré les supplications des autres ; j'ai toujours eu ce principe : Gehe nicht zu deinem FQrst wenn du nicht gerufen wirst I
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Alors, pour le retour il m'a envoyé exprès son chauffeur pour m'inviter à rentrer avec lui I Mais il a commencé par me dire : c Racontez-moi de votre ami Jules >. Alors je lui ai raconté ce que j'avais fait et il n'a pas soufflé mot et surtout il n'a rien dit au sujet des traités , d'arbitrage. A dtner, il a tSché d'être aimable et après le dîner il s'est fait tout expliquer — carte en main — et il m'a autorisé à continuer dans le sens que je lui proposais et m'a tolennelUmenl promis d'étrt prêt à la det' niire extrémité quand je le croyais nécessaire (1). Pour votre tranquillité, je vous dis de suite que j'ai la ferme conviction que cela n'arrivera pas là ; mais pour bien traiter il faut savoir qu'on ne vous lâchera pas au dernier moment. Je vais vous dire ce qui en attendant était arrivé à Berlin. Cambon ne m'avait parlé que de l'impossibilité de nous céder le Congo et ne voulait parler que d'une f rectification de frontière i entre le Cameroun et le Congo ; je lui ai répondu que je ne considérerais personnellement pas cela comme une base suffisante de négociations, mais avant de lui donner une réponse définitive je devais encore voir la fourrure.
Alors, ce matin, notre Conseiller d'ambassade de Paris est arrivé, envoyé par le Beau auquel Caillaux avait fait faire de nouvelles propositions. Depuis quelque temps nous savons qu'il y avait une certaine rivalité entre Caillaux et Jules (2). Chacun veut avoir la gloire de s'être i arrangé avec nous. Alors Caillaux uoua a tait dire —
(1) Quoiqu'en puisse dire M. de Kiderlen dans les phrases émoUientei qui suivent, il envissee netlement la guerre.
(2) Pure fable, ast-il besoin de le dire ! — démentie par tout* ma correspondance avec M. Cambon.
BOUS prière de n'en rien dire à Jules III — qu'il ne pou- VÊit pas céder toute la cAte du Congo parce qu'il y avait trop de souvenirs à Libreville, mais il pourrait nous donner le milieu jusqu'au fleuve Congo et cela sans que nous cédions le Togo. A nous, cela nous est égal avec qui nous traitons, seulement Jules ne sera pas content. Mais je tiens tellement à une solution pacifique que je dois remettre mes égards pour Jules-
Voyez maintenant, vous êtes encore mieux informée que l'ambassadeur de France.
Quoi qu'en pense M. de Kiderlen, l'ambassadeur de France sera informé en même temps que sa correspondante et beaucoup plus exactement. M. Piétri, chef adjoint de mon cabinet, est parti le 39 juillet de Paris, apportant à M. Cambon le compterendu des conversations Lancken. Voici comment l'ambassadeur s'exprimera à ce sujet en un rapport fourni à mon successeur le 18 mars 1912 :
J'ai reçu pendant les négociations quelques lettres du Président Je les joindrais aux miennes, si je savais que j'y suis autorisé par leur auteur. Elles ne contiennent du reste toutes que des commentaires au sujet des instructions que m'adressait le Département et précisant leur portée.
Xlne seule communication a un autre caractère. C'est celle d'une note de M. Pondère relatant ses pourparlers à -la fin de juillet entre M. de Lancken et lui et qu'il rapportait au Président du Conseil. Aiii«i qae je l'ai tiligraphié à Votre Excellence le 9 février dernier, celte eom-
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munication me fut faU* le 31 juillet. Je la reçue comme un renseignement intérestanl, mais naturellement je ne tins compte que des instructions officielles qui me parvenaient par le Département.
Mais ce n'est ta qu'une indication générale. Pour suivre ce qui s'est passé à Berlin entre le 29 juillet et le 3 août, il faut consulter le rapport de M. Piétri sur sa mission :
Rapport de M. Piâtri sur sa mission & Berlin (1911). 31 juillet.
Je me suis présenté i l'ambassade & 8 h. 1/2 en don* nant mon nom et ma qualité d'inspecteur des finances. On m'a prié de repasser à 10 h. 1/2.
/^expose le but de ma mission à M. Cambon : lai apporter le compte rendu des informations fournies par M. de Lancken, le mettre au courant de ce qu'en pente le Président et, notamment, des réserves qu'il a formaléet à leur sujet.
L'ambass&deur se réjouit d'être en rapport et en con> formité de vues avec le Président. II me dit que Vollenhoven vient précisément de le voir et de lui apporter de nouvelles propositions du Quai d'Orsay, propositious qu'il n'a pas encore examinées k fond, mais au nombre des* quelles je retrouve l'Ile polynésienne et le couloir autour de la Guinée espagnole, dont il a été question dans let papiers Lancken.
M. Cambon est de l'avis du Président sur le maximnm possible des cessioDS h admettre : parsonnellesmnt, 1! pencherait pour trouver une limite, au Sud, dans le
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10* parallèle, (celui qui pas8« par la Sangha). L'Allemagne tient évidemment beaucoup à enclaver la Guinée espagnole ; M. Cambon est mtme convaincu que la Guiné* espagnole est le terrain d'entente secrète entre l'Allemagne et l'Espagne.
M. CamboD me dit que, malgré ce que prétend la presse française, nous avons fort gros i nous reprocher TÏs-à-vis de l'acte d'Algésiras et de l'Allemagne ; l'occupation de la Chaoula, celle de la frontière algérienne, l 'installation méthodique & Fez et aux alentours, le refus d'admettre la Société Marocaine, etc... Il serait donc puéril d'espérer s'en tirer avec des Iles d'Océanie et quelques forSts de caoutchouc.
, 11 n'a pas encore vu M. de Kiderlcn retour de Swioemunde. Peut-être le verra-l-il dans l'après-midi. 11 est moins optimiste que l'opinion française sur les intentions accommodantes de l'Empereur, et il prévoit des conversations longues, pénibles et même orageuses. En somme, il faut essayer d'aboutir du cdté de l'échange colonial, car, si l'accord échoue, il faudra ee rabattre sur l'idée d'une nouvelle conférence, soit h quatre (AU., Angl., Esp., Fr. ?) soit générale, et l'Allemagne ne veut tant aucun doale ni de l'une ni de l'autre...
1" août.
J'ai TU M. Cambon à 9 h. 1/4 ; il m'entretient aussitôt des informations Lancken. /[ te demande si Lancken e»t oraiment inspiré par Berlin et méma s'il a l'attache de M. de Schoen, comme il parait le dire. Lancken est - très homme d'affaires et un peu intrigant. En tout cas, il n'a pas donné signe de vie depuis qu'il est à Berlin et s'il est vrai qu'il s'y trouve.
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Quant b M. da Eiderlen, l'ambassadetir ne Va pas vu hier ; il le verra probai>leaieDt tout à l'heure, à l'audience diplomatique ordinaire. M. Camboa me demande de retarder mon départ pour le cas où il verrait plus sérieusement M. de Kiderlen demain ou après-demain, et où il pourrait avoir des communications intéressantes h faire au Président.
Pour ce qui est des papiers Lancken, bien entendu, il attendra — ne les considérant que comme de simplet iUments d'injormation — que tout vienne de M. -de Kiderlen. Il manœuvrera alors en conséquence.-.
D'ailleurs il résulte de l'entretien que M. Cambon a eu hier soir, à 6 heures, avec Vollenhoven, que le Quai d'Orsay élargit son point de vue. Il serait prêt à céder contre l'hinterland du Togolaïid et le Bec-de-Canard : 1° !e couloir autour de la Guinée ; 2* pas mal de terrain du côté du Chari [mais là il faudra désintéresser coûteusement les entreprises auxquelles se trouvent mtlés certains parlementaires) ; S" un certain nombre d'Iles éparses : les Comores, Saint-Paul, Kerguélen, les Marquises (auxquelles M. Cambon serait d'avis d'ajouter l'Ilot Clipperton). M. Cambon la l'impression que la cession des Comores et des Marquises sourira beaucoup à l'Allemagne (1) et qu'on trouvera peut-être, moyennant cette cession, le terrain d'entente cherché. Il craint cependant que l'Allemagne n'insiste très vivement pour avoir Libreville.
Je rappelle à M. Cambon que, là-dessus, le Président est absolument intransigeant : rien du Gabon historique,
avec Libreville et Brazzaville, ne saurait être abandonné. Le Parlement et l'opinion ne l'admettraient à aucun prix. M. Cambon s'incline comme un homme qui le sait et qui semble le déplorer.
M. Cambon, comme hier, revient sur nos violations de racl« d'Algésiras et sur les erreurs du Quai d'Orsay. Il .ûgnale que les idées trop absolues de M. Regnault ont déteint sur le Quai d'Orsay. 11 en vient de I& à se plaindre très vivement de la presse Irsncaise, qui s'ingénie à humilier l'Allemagne, à l'irriter.
Le lialin b ce point de vue est insupportable, et le Président, s'il pouvait avoir une action quelconque sur ce journal, ferait bien d'en user. U. Cambon me rapporte un propos de M. de Kiderlen, taioani lequel ta presse française a lelltment parlé des exigences de VAllemagne sur le Congo, qu'à l'heure qu'il est, celle-ci doit presque hésiter à ne pat les maintenir. Tout cela est très fâcheux. M- Cambon compare à la udlre la presse allemande qui est réellement dirigée par un fonctionnaire considérable de la Wilhelmslrasse. Dans les autres MiDistères, la presse u'a aucun accès.
Je prends congé de M. Cambon à U h. 1/2. Il me donne rendez-vous pour le lendemain à déjeuner. Il me demande si, au besoin, je ne pourrais pas revenir ultérieurement à Berlin, pour assurer une harmonie complète de vue entre le Président et lui. Je me retranche derrière l'assentiment du Président.
S août
Je suis appelé par M. Cambon à 9 h. 1/2. Il a vu U. de Kiderlen et Ventretien capital qu'il a eu avec lui a fait l'objet d'un télégramme qu'il a adressé, hier soir.
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LES COULISSES d'uNE NÉGOCIATION 327
à M. de Selves, télégramme que M. Caillaux connaît cer- ' tainement à l'heure qu'il est.
En somme, il risulle de cet entretien qui porte h marque de quelque chose de tout nouveau [Lancken f), qu'avec l'estuaire de Muni et un couloir d'accès sur le Congo (même sont aller jusqu'aux limites posées par Lancken), le terrain d'entente serait définitiuemenl trouai. Nous conserverions le Gabon, mais nous serions, bien entendu, complètement coupés avec le reste de nos possessions. M. Cambon a l'impression, d'une part, que l'Aile- . magne sera intraitable sur ce point, et qu'elle désire, avant toute chose, cet accès au Congo ; d'autre part, que moyennant cela, l'entente sera possible. Personnellement, il est d'avis de leur donner et, comme il craint d'être en divergence de vues là-dessus avec le Quai d'Orsay, il a le vit désir d'avoir l'attache formelle du Président dû Conseil. M. Cambon verra d'ailleurs Vollenhoven tout h l'heure.
M. Cambon insiste encore en terminant sur la sottise d'une partie de la presse {Figaro, Paris-Journal d'hier). Il serait vraiment désirable qu'on pût obtenir d'elle un peu de réserve et de sagesse. L'Empereur et H. de Kiderlen sont extraord in ai rement sensibles à certaines attaques.
2 août (après-midi)
Apris déjeuner, H. Cambon me fait le récit de son entretien avec Vollenhoven. Bien que l'abandon par l'Allemagne de ses prétentions sur le Gabon soit un gros point d'acquis, Vollenhoven a déclaré que le Quai d'Orsay ne pouvait admettre l'accès au Congo par la Sangha. qui nous couperait d'avec nos territoires du Nord. U. Cambon lui a représenté que le Quai d'Orsay consenti-
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rail bien cependant à céder l'Oubanghi et le Cfaarï, ce qui nous couperait tout autant et, d'ailleurs, il est bien entendu avec M. de Kiderten que nous conserverions un droit de libre passage.
Vollenhooen a laissé entendre alors qu'un gros obslacle à la cession de la rive nord de la Sangha serait dans let importants intérêts financiers qu'y possèdent des pertonnalités considérables du monde politique, M. Cambon a insisté sur l'opportunité d'accepter ces conditions. Il a la conviction que l'Allemagne ne cédera jamais sur la question de l'accès au Congo. Tout au plus pourra-til essayer de jouer sur tes mots et de dire : l'accès au Congo (région) et non au Congo (fleuve), de fa^on & ame> ner l'Allemagne à s'en tenir aux propositions du Quai d'Orsa;. Mais il ns ee fait aucune illusion sur le succès de cette tentative un peu puérile. II a rappelé à Vollenhoven que, si l'on venait à rompre, il faudrait se rabattre sur une conférence et que, même si l'Allemagne acceptait, cette solution ne nous vaudrait rien de plus qne le statu quo ante, c'est-à-dire Algésiras, c'est-à-dire l'abandon des positions acquises, — ou bien, ce aérait de nouveau l'anarchie, le partage, les difficultés sana nombre, la perte enfin d'un effort qui, somme toute, date de 1840. Vollenhoven a paru personnellement très ébranlé. II partira eo soir, porteur d'une dépèche pour le Quai d'Orsay.
M. Cambon me demande de partir aussitAt que possible pour voir le Président pour lequel il me donnera une lettre. Il importerait qne le Président ralliât à ses vues, qui sont les bonnes, ses collègues.
En somme, à l'heure présente, l'Allemagne est prête à accepter la combinaison Lancken {M. Cambon a maintenant l'impression que le revirement de M. de Kiderlen sur lu question Gabon a eu Lancken pour inspirateur).
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avec cette différence qu'on ne dépassera pas la Sangha et le couloir autour de la Guinée ; mais qu'en revanche, nous donnerons probablement des ties en Océanie ou à Madagascar.
Pour M. Cambon, cette combinaison sur laquelle il ne sera pas sans discuter et marchander, est non seulement acceptable, mais avantageuse : nous acquérons le Maroc, l'hinterland du Togo, le Bec de Canard, et nous gardons le Gabon et la cAte ; tout cela contre la cession de quelques territoires, qui n'ont que l'importance que leur donnent certains gros spéculateurs et contre des tIes dont nous no savons que taire. Nous sommes loin . de l'enlreiien de vendredi dernier, où M. Cambon a eu, à un moment donné, auec netteté, l'impression que Ui choses allaient tourner de la façon ta plus grave...
Je dîne chez M- Cambon. Il me dit le i coup de th'éà> tre > résultant de deux dépèches du Quai d'Orsay acceptant la cession de l'accès au Congo et il ajoute : f Le président est un homme convainquant... > (1), il vient d'annoncer la chose à Vollenhoven qui a paru de son cAté fort surpris. L'ambassadeur, qui se loue beaucoup de Vollenhoven, a déclaré qu'il le gardait & Berlin, pour pouvoir être constamment documenté sur le côté géographique et colonial. M. Cambon veut bien me dire que Vidée de ma mission a été fort heureuse, car j'ai pu lai fournir, avant son entretien avec M. de Kiderlen, des informations précieuses.
Il me remet une lettre pour M. Caillaux et son
(I) Ici, en marge, l'annolalion suivante de ma main : « Je n étais pour rien. Au contraire cela avait Ëte (ait contre mon a ■entiment et je me suis fâché quand je l'ai appris >.
tvant-projet d'accord. Il me remet aussi, i titre de courrier de cabinet, une lettre pour M. de Selves, qu'il demande à M. Caillaux de se faire communiquer.
Résumons les faits d'après M. Piétri, c'esl-à-dire d'après M. Cambon : les informations Fondère ont permis à l'ambassadeur d'être renseigné avant sa première entrevue avec M. de Kiderlen, qui a suivi celle si grave du 28 juillet. II n'a pris aucune initiative, il a vu venir son interlocuteur dont le ton lui a paru fort changé. C'est M. de Kiderlen qui a engagé les pourparlers sur des cessions territoriales iniiniment moindres que celles qu'il réclamait au commencement de juillet. M. Cambon n'a pu cependant nouer la négociation puisque le Quai d'Orsay ne voulait pas admettre une cession de territoires qui s'étendît jusqu'au fleuve Congo. Mais, brusquement, le Ministère des Affaires Etrangères s'est ravisé et, par deux télégrammes qui sont au Livre Jaune, a consenti l'accès au fleuve Congo. M. Cambon croit que c'est à moi que ce revirement est dû, et il m'écrit le 2 août :
Berlin, 2 août 1911.
Monsieur le Président, Je viens de recevoir deux télégrammes qui m'autorisent à consentir aux Allemands un accès territorial au
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fleuTa CoQRO. Le noeud de Tiflure, d'aprèi ce que j'ai pu juger, était là ; elle est donc nouée et j'avoue que, quelh que soit l'importance des possessions du centre africain, elle n'ont pas pour nous le caractère vital que présente la solution de la question marocaine d'où dépend notre situation méditerranéenne. Je crois donc que les plus chatouilleux patriotes ne peuvent qu'applaudir i un pareil accord. J'ai été très heureux de voir H. Piétri, J'espèrp que vous voudrez bien le renvoyer b Berlin si vous avez encore quelque commuaication à me faire, Agrréez, etc..
Jules Cahbon.
Comme je l'ai écrit en marge du rapport de M. Piétri, j'étais tout à fait étranger à cette nouvelle orientation du Quai d'Orsay. Le ministère des Affaires Etrangères avait commencé par se montrer trop serré sur les questions de cessions territoriales et beaucoup plus large sur les concessions économiques dont, suivant sa tradition, il n'apercevait pas l'importance. Changement de front à la fin de juillet ! M. van Vollenhoven apporte à Berlin des propositions qui, pour partie tout au moins, sont exactement celles envisagées dans les conversations Fondère-Lancken. Il y a eu sans aucun doute contact entre Lancken et le Quai d'Orsay. Jusqu'ici pas d'inconvénient, au contraire. Mais, voici que, tout d'un coup, sous l'empire de je ne sais quelles influences ou encore par suite d'une incroyable lé-
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gèreté dans la rédaction d'un télégramme, le Ministre des Affaires Etrangères consent l'accès du fleuve Congo, auquel jusque là je n'avais pas voulu adhérer, me bornant à écouter, me refusant à me prononcer. Infonné par la lettre de M. Cambon, je coupe court comme il a été exposé dans le livre. Il en résultera un nouvel arrêt des négociations, de nouvelles difficultés qui surgiront dans le courant du mois d'août.
Avant de les exposer, voyons comment sont envisagés du côté allemand les événements entre le 30 juillet et le 3 août .
M. de Kiderlen écrit le 2 août :
Je vsis d'abord vous raconter ce qui est arrivé en fait de pc'litique. Je vous avais dit que Caillaux nous avait fait (aire certaines propositions que Jules ne devait pas connaître ni le ministère des Affaires Etrangères à Paris. 11 avait envoyé pour cela un homme de confiance à Beait ; celui-ci m'avait envoyé son conseiller avec prière de n'en rien dire à Jutes. Alors vous comprenez mon étonnement lorsque hier Jules m'a (ait les mêmes propositions. Je ne les ai pas acceptées mais je lui ai dit que j'espérais que c'était une base de négociations — mais que j'avais encore besoin de prendre les ordres de la petite béte et de la fourrure. Ceci est pour moi toujours une bonn ' excuse pour pouvoir réfléchir et examiner les choses. En réalité, J'ai carte blanche des deux depuis Swinemunde, ce qui me facilite beaucoup les négociations, mais augmente aussi ma responsabilité. Je n'ai appris qu'aujourd'hui comment
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cela s'esl fait : Beau, bÂtement, au lieu de s« contenter de 'a missive par le Conseiller d'ambassade, nous a télégraphié : c Caillaux me lait, par intermédiaire, telles et telles propositions, t Pour le télégramme il s'est servi d'un vieux chiffre que les Français ont dû voler dans le temps, comment, je n'en sais rien. Alors au Ministère des Affaires Etrangères on a déchiffré ce télégramme. Tableau 1 Furieuse explication entre le Ministère et Caillaux à la suite de laquelle on a décidé de faire les propositions par Jules 1 Le plus drdie c'est que l'hcmme de confiance de Caillaux est accouru à notre ambassade pour raconter tout cela avec prière de ne jamais dire que c'est lui qui a fait l'intermédiaire. N'est-ce pas un vrai roman ? Je n'ai pas besoin de vous dire que tout cela est très secret et que ni la fourrure ni la petite bâte s'en doutent. Les propositions sont ceci : Un gros morceau du Congo qui nous permet d'avoir le fleuve Congo pour frontière. Mais le Libreville et le sud de la cdte restant aux Français à cause des f souvenirs • qui s'y rattachent à Brazza, l'explorateur français qui, dans le temps, a cherché et trouvé Livingstone. Mais nous garderons le Togo, ce qui m'est très agréable à cause du bruit qu'en aurait fait chez nous l'abandon. Et puis, ils nous offrent plusieurs tlots dans l'océan. C'est cela que je veux étudier encore. Cela me paraît un peu louche qu'ils nous offrent cela sans que nous l'ayons demandé. C'est peut-être un leurre pour nous brouiller avec les Anglais ou les Américains. Nous verrons. Enfin l'affaire est remise là où elle aurait toujours dû rester : k des pourparlers sérieux et courtois entre nous et la France, sans immixtion anglaise.
Je n'ai pas du tout ri de vous que la manœuvre de la flotte anglaise vous a inquiétée. Car imaginez-vout que
ta fourrure — fur cette nouoelle — a ooulu atttii rappeler noire flotte qui faitait la manosuvre en Norvège et or' donner la mobilisation. Cela aurait été la guerre. Heureuaement elle a reçu 6 temps ma dépêche lui annonçant la démarche de Goschen qui disait que le chan^meot du voyage de la flotte anglaise n'avait aucune pointe hostile envers nous. Mais à bord du Hohenzollern on a été, parett-il, tellement excité, que le capitaine s'est écrié : que ferai-je pour rentrer la fourrure saine et sauve dans son pays, si ils viennent nous attaquer ?
Vous trouvez le discours d'Asquith t satisfaisant >. Je dis : 1 hm hm ! i
La note officieuse que j'ai fait mettre dans nos journaux dit : f dans les cercles officiels allemands on s'occupe beaucoup moins que dans ta presse des discours des ministres anglais Lloyd George et Asquith. La politique allemande est dirigée d'après les intérêts de l'Allemagne sur lesquels des discours de ministres anglais ne peuvent avoir aucune influence. Tout de même nous constatons avec plaisir que M. Asquith a dit que l'Angleterre désire également un arrangement amical entre la France et l'Allemagne ». Cette dernière phras* je ne l'ai tait ajouter que pour ne pas faire paraître ma note trop raide.
Le Secrétaire d'Etat écrit encore le même jour :
J'ai déjeuné chez votre ambassadeur qui a montré beaucoup de curiosité pour nos négociations avec la France. J'ai pu lui répondre : elles marchent mais lentement et elles auraient marché plus vite et plus facilement si la France elle-même, mais surtout si l'Angleterre avait eti l'attitude sage et réservée de la Russie.
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C'est borrible ce que j'ai à faire. Mais enrin les choses marchent et j'espère que nous arriverons à une bonne ftn. I.'afTaire de Jutes et de Caillaux se complique de plus en plus, c'est très drôle, je vous le raconterai une fois, Mcis Jules sera le plus tort ; c'est lui qui m'a fait maintenant les propositions de l'autre III Quand je voua aurai tout raconté vous me direz que c'est comme dans un roman invraisemblable I (1).
Malgré les désaccords entre les explications de M. de Kiderten et celles de M. Cambon — au dire de l'ambassadeur de France, ce serait le Secrétaire d'Etat qui aurait formulé les propositions Lancken, au dire du Secrétaire d'Etal ce serait l'ambassadeur de France — malgré les imbroglios, malgré les intrigues, grâce en tous cas aux initiatives que j'ai prises, la situation a été détendue, la guerre, imminente le 28 juillet, a été prévenue. M. de Kiderlen écrit exactement le 2 août que « l'affaire est remise là où elle aurait toujours dû rester : à des pourparlers sérieux et courtois entre la France et l'Allemagne... » (2)
(1) Je voudrais bien connaître le « roman invraisemblable >. 11 esl — cola va de soi — purement imaginaire. Racontars, ragots, intrigues, ioveDlJons de l'ambassade d'Allemagne & Paris qui continue à jouer sa partie !
(2) M. de Kiderten ajoute... a sans immlxlion anglaise >. Il a la phobie de l'iniervention anglaise qui ne s'est cependant jamais exercée que dans te sens de la conciliation et de l'apaisement.
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Mais presqu'immédialeiDsnt de nouveaux tournants dangereux vont se présenter.
Très vite, en effet, les choses se gâtent. Les pangermanistes, sentant que « leur part du Maroc » va leur échapper, s'agitent. La lettre du 3 aottt de M. de Kiderlen le montre :
Ce jeudi 3 août, soir.
... C'est aujourd'hui une mauvaise journée.
D'abord l'anuonce du retour de la tourrure à Berlin qui viendra tous tes matins m'ennuyer et puis cela fera un bruit tout à fait inutile, juste eu ce moment où les négociations avec Jules commencent à marcher mieux. Et naturellement la petite bête annonce qu'elle va venir en \ille demain soir pour attendre la fourrure. C'est idiot et les gens du ministère voulaient que je l'en dissuade. Je m'eD suis bien gardé. Je sais qu'elle ne vient que pat vanité, pour qu'on ne dise pas que la fourrure n'a vu que moi I
Alors elle me soupçonnerait d'être intrigant si je lui conseillais de ne pas venir. J'ai dit : il ne m*a pas demandé mon avis, er ist aber ein erwachsener Menscb, '■ alors il doit savoir ce qu'il fait. Ai-je raison ? Seulement il m'a fait dire qu'il me voulait voir demain soir ft dût
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heures. J 'ai refusé étant invité chee Schwabaeh (\« fils d» la vieille dame que vous connaissez) à dîner à sa campagne tout près d'ici. J'aurais peut-être même fait faux bond à Schwabacb si la petite bâte s'était adressée directement à moi ; mais elle me l'a fait dire par son confident, le chef de la presse, llatmenn. Alors, j'ai simplement dit ; Non ! Puis avec tous ces ennuis, le Ministre des Colonies m'a annoncé qu'il prend sa retraite parce qu'on ne l'avait pas entendu assez dans les négociations. C'est un brave garçon (Lindequist), mais d'une intelligence médiocre et qui, à toute concession que je veux faire aux Français crie € non, c'est justement ce que je veux garder i et il demande davantage aux Français. Alors qu'il traite lui I 11 veut tout avoir, rien donner, mais moi je dois faire l'arrangement. Vraiment on vous facilite ici la situation. Entre autres, notre Association coloniale, avec naturellement un prince à la tête, a tenu aujourd'hui une grande assemblée pour protester contre la politique du gouvernement. Lindequist a dit qu'il ne pouvait rien empêcher. Heureusement un membre s'est adressé à moi et je lui ai suggéré l'idée de dire à l'assemblée : comment voulezvous juger et condamner la politique du gouvernement avant de la connaître 7 Attendez que vous savez les résultats des négociations, et si il est mauvais, vous aurez tout le temps de faire la propa^nde contre les engagements pris par le gouvernement et les faire rejeter au Reicbstag.
Une lettre non datée mais qui, d'après certaines indications très personnelles qu'elle renferme, est du commencement d'août, exprime les difficultés que rencontre le Ministre. Elle donne en même
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temps de curieux renseignements et sur I«s initiatives de « la fourrure » et sur le rapprochement latent entre l'Allemagne et la Russie.
J'ai reçu aujourd'hui des ordres de ta fournira pouf mes conversations avec Jules — simplement stupîdes. Je vous dirai cela plus précis de vive voix. Je ne puis le confier à une lettre. J'irai trenquilleoient mon chemin sans tenir compte de cela ; je n'y vois qu'une chose — c'esf elle qui a tout fait. Cela m'est bien égal et je ne lui ai pas répondu comme j'aurais pu le faire — j'ai pensé ft vos ordres, très sages, de me mettre bien avec la fourrure et à ne lui résister qu'en cat de besoin. Du reste, si «ujourd'hui les journaux allemands sont enthousiastes pour nioi, je suis tûr, lorsque j'aurai réussi avec Jules, ils me conspueront. Cela m'est bien indifférent ; je ne puis faire que ce que je crois utile pour nos intérêts. Et ce n'est pas ce que désirent nos pangermanistes. Mais vis-i-vis d'eux, j'aurai aussi le courage de mon opinion. Je veus expliquerai mes idées un de ces jours plus longuement. Je vius préviens aujourd'hui pour vous avertir si notre presse soi-disant ( patriote > change. Je ne voudrais pas que vous jugiez mal de moi. Vous êtes la seule, absolument la seule instance devant laquelle je veux défendre ma politique. Celle-ci surprendra beaucoup de gens, surtout ceux qui m'acclament aujourd'hui. Je serais triste uniquement dans le cas où vout jugeriez mal de moi. Mais je vous répète ce que je vous ai souvent dit : je n« veux que les meilleures relations avec la Russie, ce n'est qu'une certaine politique — vous savex laquelle — qui nous a jetés dans les bras d'Ach. avec lequel nous n« sommes pas marié», surtout pas sur les Balkans. Je vous
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dirais plus long, mais j'si peur pour ma l6ttr« qui v« à l'étranger (1).
Dans les jours qui suivent, la situation s'aggrave. Le samedi 12 août, M. de Kiderlen écril à sa correspondante une lettre où il prévoit, où il annonce presque la guerre.
Après avoir exposé qu'une douce missive lui est parvenue au moment où il commençait un entretien avec M. Cambon, il écrit :
... La conversation en a profité, nous nous sommes un peu rapprochés, mais l'entente n'est pas encore 1&. Il faut espérer que les Français s'abstiendront de dire que nous avons cédé et de crier triomphe. Car l'opinion chez nous s'est lentement, comme cela se fait chez nous, mais très énergiquement émue de l'insolence croissante de nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-mer. Et, malgré mes intentions pacifiques, je ne pourrais pas la retenir si les insultes continuent de l'autre cAté. On croit toujours que je m'étais trompé de l'état d'esprit en Angleterre — mais
(1) On ne «aurait trop souligner l'importance de ces quelquei phrases sur les rapports de l'Allemagne et de U Russie. Visiblement M. de Kiderlen, qui se rend compte du danger que la politique de l'Autriche dans les Balkans fait courir à la paix du monde et plus particulièrement à l'empire d'Allemagne, veut se détacher du « brillant second » et se rapprocher de la Ruaaie, suivant la tradition bismarckienne. Les derniers mots qu'il écrit : < Je vous dirais plus long, mais j'ai peur pour uns lettrs qui va à l'étranger >, prouvent que ses projets sont su point, qu'ils ont déjà k moitié abouti.
non, si il doit y avoir guerre noue disirom la guerre simultanée avec la France et l'Angleterre : avec la dernière nous nous ferons des dégfits mutuels sur mer ; la France nous payera les pots cassés. Et l'Autriche — sous main à l'encontre de ce que dit sa presse — commence à nous pousser (1) ; elle voudrait profiter de ces armements faits lors de la crise bosniaque. Si je voulais me rendre popu- ' laire, je pousserais à la guerre, ce qui serait facile. Mais je n'ai pas cette ambition. Certes, nous ne pourrons déclarer la guerre qu'après l'échec complet des négociations en train et cela prendra encore du temps. Dans tous les cas, Jules partira en congé la semaine prochaine, que nous ayons un résultat ou non. J'en ferai autant. Seulement il me faudra pour cela la permission de la fourrure. Mais je t'aurai.
Les conversations privées de M. de Kiderlen sont le reflet... accentué de sa correspondance. Au ministère de l'Intérieur que je dirige, fonctionne un service cryptographique qui copie sur papier " rose » les traductions des télégrammes qu'il parvient à déchiffrer. Le ou le 10 août, on me fait tenir à Dinard le " rose » que voici :
Saint-Sébastien 6/8/1911. — 11 h. 20.
Ambassadeur d'Espagne, Parts.
Tris confidentiel. — L'ambassadeur ft Berlin me tété-
(1) Ainsi donc, A eolendre M. de Etderlen, l'Autriche aurait, en 1911, songé à déchaîner la guerre. Révélation lingulitremenl e A rapprocher des faite de 1914.
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tES COULISSES d'i;ne négoci.vtion 341
graphie cette nuit dans les termes suivants : < Kiderlen vient de me faire connaître que malgré la note... officieuse pour calmer la presse, la situation s'aggrave par l'attitude arrogante de la France, intolérable pour la première puissance milibaire du monde. Celle-ci, actuellement, abusant des sentiments pacifiques de l'Allemagne, prépare ici l'opinion qui, comme un seul homme, se...erait pour la guerre, non pour le Maroc, mais pour l'honneur et le prestige de l'empire allemand. > Il a ajouté que la situalion devra se résoudre à bref délai par la paix ou par la guerre, n'ayant pas beaucoup de confiance dans la première solution malgré son esprit de conciliation.
J'ai fait mon possible pour reproduire les paroles de Kiderlen ; peut-être les ai-je un peu atténuées.
Al.HVCIMAS.
Ce document, d'autant plus grave que l'ambassadeur d'Espagne à Berlin est particulièrement lié avec M. de Kiderlen (les lettres de M. Cambon l'attestent), me parvient presqu'en même temps que M. de Selves m'annonce des préparatifs de débarquement allemand à Agadir et dans le Sous. J'aperçois que le Secrétaire d'Etal qui, le 2 août, a cru lenir de grosses cessions territoriales, qui s'est aperçu les jours suivants que M. Cambon, en suite de télégrammes que j'avais fait expédier, discutait pied à pied, s'irrite ; il est sur le point de se livrer à la coterie militariste. Qu'une imprudence grave soit commise... c'est la guerre. Mais je ne me laisse pas déborder. Je coupe court aux velléités belliqueu-
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