‹ Agathe et Cécile (volume 2)Chapitre 61 sur 82 · LA VIE ÉLÉGANTE · texte numérisé non relu

LA VIE ÉLÉGANTE

Figurez-vous une bonbonnière, une maison toute de mousseline et de soie, brodée, plissée, coquette comme une petite-maîtresse. Tout en elle est soigné... les tentures sont fraîches et parsemées de fleurs ; les tapis sont blancs avec des dessins légers; les meubles sont frêles et charmants, ils sont ornés de bouffettesde rubans; les fenêtres ont des stores de soie ; les portes ont des rideaux de soie ; les escaliers ont des tapis; des étagères en bois de palissandre sont couvertes de porcelaines et de riens délicieux; il y a des fleurs dans tous les vases; il y a même de jolis meubles faits exprès pour recevoir des fleurs.

Des tableaux, pas un; mais des chinois, beaucoup; des vieilleries en grand nombre ; — mais des souvenirs, pas un... Ces gens-là n'ont point voyagé. — N'importe, c'est joli, c'est coquet, c'est élégant. L'étoffe qui recouvre les murs ressemble à une robe de femme; on a peur de les chiffonner en les regardant, tant leurs vêtements ont de fraîcheur; on a peur de s'asseoir, peur de marcher... On ne cause pas,- on regarde ; tout est pour les yeux, et les

yeux ne peuvent se détacher de ces merveilles de la mode.

Une jeune femme, comme une fiée gracieuse, règne dans ce palais mignon. Sa parure est en harmonie avec ce qui l'entoure; sa robe est brodée, son fichu est brodé, ses bas sont brodés ; elle a des rubans dans les cheveux, des rubans sur les épaules, des nœuds de rubans sur la poitrine, des rubans à ses poignets, à sa ceinture; elle est pavoisée comme un mât de cocagne; elle est élégante, ravissante; tout ce qu'elle porte est de bcta goût, et elle le porte avec grâce.

Elle est assise sur un canapé à balustrade, un canapé à coquetterie, à pauses étudiées, un canapé qui fait valoir le bras et lui permet de s'arrondir avec nonchalance; un balcon de boudoir, qui donne aux personnes qu'il soutient toute la désinvolture d'une femme assise à sa fenêtre, le coude appuyé sur la balustrade, la tête penchée sur sa main, et regardant au loin la route par où celui qu'elle aime doit, venir.

Cette femme était Clémentine; elle était bien jolie ce jour-là. Belle de sa parure qu'elle avait choisie, belle de la langueur qu'une situation romanesque lui donnait, Clémentine était, comme presque toutes les Parisiennes, distinguées sans élévation dans les idées, intelligentes sans imagination; dans leurs sentiments, plus gracieuses que tendres; enfin éminemment façonnées pour le monde; grêles et mesquines dans les grandes situations, dans tous les malheurs qui demandent de l'élan et de la passion, mais charmantes dans les émotions contraintes et dans les malheurs à leur taille. Clémentine avait le cœur aimant; mais elle avait l'âme terre à terre, si l'on ose s'exprimer ainsi : point de rêverie dans la pensée, point de mélancolie , et cependant susceptible d'un profond atta-

DE PONTANGES 217

chemcnt Dans la vie intime, de confidence, .de sentiments, dans une situation vulgaire, elle eût été fade et peut-être ennuyeuse, mais alors elle apparaissait séduisante^ Les personnel pleines de goût et de convenances, dans une situation difficile et compliquée, sont placées à leur avantage; toutes les gaucheries qu'elles ont le tact -d'éviter leur comptent comme autant d'actions délicates. Elle» empruntent enfin à leur position romanesque une grâce qui leur manque, le prestige de séduction que les femmes plus exaltées et plus poétiques ne tiennent que d'ellesmêmes.

Ainsi, le joui* de son mariage, au pied de l'autel, cachant ses larmes avec modestie, Clémentine parut charmante à son mari.

Ainsi, quelques heures plus tard, avec son dépit mesquin, son désespoir ingénieux, sa dignité de pensionnaire, sa jalousie sans passion, Clémentine parut froide, exagérée, et son mari la quitta avec colère, mais sans regret : ce n'était plus la même personne.

Mais ce charme de contrainte, cette tristesse de bon goût, elle l'avait retrouvée dès que l'heure des grandes émotions fut passée. Clémentine était en ce moment la femme telle qu'il faut que soit la femme dans la vie réelle, telle que M. de Marny l'aurait désirée s'il n'avait point connu Laurence , qui était une femme d'exception; et malheur à qui s'arrête aux exceptions. Clémentine avait ce qu'il faut pour plaire , ce qu'exige le bonheur dans le inonde :

De l'imagination,

point.

De l'esprit,

peu.

De l'instruction,

assez.

De l'intelligence,

beaucoup.

De là vient qu'elle était à la fois coquette et bonne ménagère, deux qualités indispensables'à la femme.

Plusieurs des personnes qui devaient dîner chez madame de Marny étaient arrivées et s'occupaient à admirer la nouvelle demeure de la jeune mariée, lorsque M.Bélin 6t Lionel entrèrent dans le salon.

Clémentine alla au-devant d'eux avec empressement, elle embrassa son père et tendit gracieusement à son mari sa main qu'il baisa.

— Vous êtes bien aimable, dit-elle, d'accepter cette invitation; je craignais...

— Ah I voilà comme tu traites ton mari, s'écria M. Bélin, tu ne l'embrasses pas, tu fais la femme comme il faut; bon, bon, comme tu voudras, ma fille, chacun sa manière. Eh bien, mon gendre, que pensez-vous de votre maisonnette?

Lionel s'extasia sur le bon goût qui avait présidé à l'arrangement du salon.

— Cest Clémentine qui a- choisi tout cela, reprit M. Bélin, voilà un an que je lui ai donné ce pavillon, dont elle a kit un petit palais; c'est elle, mon gendre, qui a brodé ce meuble; quelle patience, que de points il y a* sur tous, ces fauteuils 1 Àh ! c'est un travail de fée,..

— Vous ne dites pas que j'ai aidé ma sœur, dit Valérie; c'est moi qui ai fait la chaise sur laquelle vous êtes assis, où il y a un perroquet, papa.

— Ceci est une impertinence, mademoiselle ; venez m'embrasser, petite perruche.

Pendant que Vaférie allait cajoler son père, M, de Marny s'approcha de Clémentine.

— Quoi, c'est vous, qui avez brodé tout ce meuble!

DE PONTÀNGES 219

dit-il; je ne vous connaissais pas alors, sans doute c'est à lui que vous pensiez en y travaillant.

Clémentine fut quelque temps avant de comprendre ces paroles, elle avait oublié son mensonge.

— À qui? dit-elle.

— A celui que vous espériez alors épouser.

— Àh! fit-elle. Et malgré elle Clémentine sourit.

Lionel la regarda avec étonnement. Leur situation singulière n'était pas sans charme pour lui : ce qui est trèsromanesque n'est jamais ennuyeux; et les hommes ne sont très-malheureux que lorsqu'ils s'ennuient.

Un domestique apporta un billet et le remit à M. Bélin.

— Ce n'est pas pour moi, dit le beau-père : Madame, madame de Marny... Ma fille,' ceci vous regarde.

Clémentine prit le billet.

— C'est la première lettre que je reçois depuis mon mariage, dit-elle.

Elle lut le billet...

— M. Dulac m'écrit qu'il ne viendra pas... dites qu'on serve le dîner.

— Ferdinand! s'écria Lionel, il est ici, vous l'attendiez? — 11 atrive à l'instant de la campagne, il ne peut venir

que ce soir.

— Il viendra ce soir?

Lionel vit que son étonnement paraissait étrange, il ajouta : — Et quelle excuse donne-t-il pour ne pas dîner avec nous?

M. de Marny* en disant cela, se tourna vers sa femme comme pour la prier de lui. laisser lire le billet qu'elle tenait dans sa main.

— J'en suis bien fâchée, dit-elle en souriant, mais il m'est impossible de vous montrer ce billet.

— Des secrets pour moi, déjà? reprit Lionel avec amertume.

L'air calme et presque heureux de Clémentine le rassura.

— Vous ai-je demandé vos secrets, moi? dit-elle, je les respecte... ne le savez- vous pas?

Sa voix, en disant ces mots, avait un accent de reproche si touchant, si résigné, que M. de Marny en fut touché.

Saurait-elle d'où je viens, pensa-t-il... Ferdinand m'aurait-il doublement trahi? Et dès lors Lionel fut tourmenté d'une inquiétude nouvelle... L'idée de revoir Ferdinand l'agitait, et il s'étonnait cependant de n'éprouver plus contre lui autant de haine. Il se demandait ce qui l'avait changé... Mille sentiments confus se combattaient dans son âme. Son imagination était déconcertée par des événements qui arrivaient tout différents de ce qu'il les avait rêvés : il était pris au dépourvu. Le retour inattendu de son beau-père, de sa femme que le- matin même il croyait ne plus revoir, cette continuation d'un lien qu'il méditait toujours de rompre; ce mariage auquel tout le monde croyait, et que lui espérait encore pouvoir casser; cet homme qu'il voulait tuer comme un ennemi et qui devait ce jour-là dîner avec lui; cette femme qu'il aimait, cette Laurence pour qui il avait tout quitté et qui l'avait chassé : ce conflit d'événements avait troublé sa tête. Il sentait qu'une puissance plus forte que sa volonté présidait à sa destinée. Tout ce qu'il méditait se trouvait si naturellement dérangé, il voyait ses projets rejetés si loin, ses plans tellement impossibles à réaliser, qu'il s'abandonnait au courant qui l'entraînait avec l'indifférence d'un homme qui n'a plus foi dans le bonheur, et qui n'est plus responsable de sa vie.

DE PONTANGES 221

Il s'était dit : Je trouverai Clémentine froide, craintive, triste, embarrassée, et nous aurons ensemble une explication franche, qui, d'une manière ou d'une autre, nous rendra libres tous deux...

Et point du tout, il retrouvait une femme pleine de grâce et d'assurance, l'accueillant avec coquetterie, résistant à ses caprices avec douceur et fermeté, lui parlant presque de ses sentiments pour une autre/qu'il croyait si bien cachés; l'intriguant comme s'il était au bal de l'Opéra, lui cachant un billet qu'il veut lire, pour mieux piquer sa curiosité;- enfin à son aise auprès de lui, et montrant dans les moindres actions, dans les paroles les plus insignifiantes, un tact, une finesse, qu'il n'avait pas encore remarqués en elle : enfin une femme jolie, élégante, coquette, à laquelle il était impossible de parler de séparation.

Placé en face d'elle, à dîner, il rencontra plus d'une fois ses regards, et la joie mêlée de tristesse qu'ils exprimaient l'étonna plus d'une fois.

H y avait aussi dans les objets qui l'entouraient quelque chose qui agissait sur lui en dépit de lui-même, c'est le bien-être d'une bonne, d'une agréable maison. Clémentine, aux yeux de son mari, s'embellissait des avantages qu'elle apportait dans la communauté, et que personne ne pouvait faire valoir mieux qu'elle. Cela est affreux à dire, mais l'homme le plus romanesque n'est pas insensible aux douces réalités de la vie; cette jolie maison si fraîche, si élégante, si confortable, n'avait pas fait une légère impression sur les pensées de M. de Marny. On sait à quel point toutes les douceurs d'une existence élégante lui étaient devenues nécessaires par suite de son éducation. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne savent pas

vivre sans leurs aises; ils ne sont pas endurcis aux fatigues, aux privations, par les longs voyages ou les chances de la guerre; ils n'ont point dormi à la belle étoile, mangé du cheval ou de vieux coqs; ils n'ont pas couru deux jours et deux nuits pour apporter une nouvelle; ils n'ont point navigué par un temps d'orage; ils n'ont point franchi d'éternels déserts ; ils n'ont souffert ni le chaud, ni le froid, ni la faim, ni le sommeil. On les a élevés dans du coton, ils n'ont dormi que sur la plume, ils ne se sont assis que sur la soie. On les a nourris de crème et de gâteaux quand ils étaient petits, et maintenant ils vivent de truffes et de plumstecks. Ils se font conduire dans de bonnes voitures par de bons cochers, dans une bonne loge au spectacle. Ils sont à merveille chez eux. On ne saurait inventer un soin pour eux qu'ils n'aient eu déjà eux-mêmes... Je vous défie de trouver quelque chose à leur donner... Us ont acheté tout ce qui peut plaire; ils ne laissent rien à faire à ceux qui les aiment; ils ont prévenu d'avance tous leurs désirs. Aussi quand ils sortent de l'atmosphère qu'ils ont chauffée et parfumée pour eux-mêmes, ils sont mal, très-mal. Tout leur est supplice et privation... Ce n'est pas leur faute vraiment; on les a élevés à cela, et ils ne peuvent plus^se passer du bien-être de leur vie; et ils se sentent malheureux près de la personne la plus aimable, s'ils ne trouvent pas chez elle le confortable qu'ils ont chez eux; ils préfèrent «au bout d'un certain temps la femme insignifiante chez qui l'on dîne bien, à la femme la plus séduisante dont le cuisinier est douteux, dont le dîner est mal servi. Gela est triste ,, mais c'est vrai. Autrefois on ne disait pas ces misères-là dans les romans, les héros étaient sensés ne vivre que d'amour; mais nous peignons le monde tel que

nous le voyons, tant pis pour la vérité si elle n'est pas belle.

Lionel était heureux de se sentir si bien, mais il était honteux et embarrassé de ce bonheur. H se trouvait misérable d'attacher tant -d'importance à ces sorte» de choses grossières, lui qui avait essayé de vivre d'amour et 4e chimères. H se méprisait, mais il se racœutumait à ces petites délices, et ce n'était pas sans un souvenir moqueur qu'il -se retraçait les fantastiques repas de Pontanges, si froids, si mal servis, si mauvais, dans ,de Pargenterie terne, vieillie, dans une salle à manger froide et moisie, et entourée de convives si lourds -et si ennuyeux !

Car il faut en convenir, la bonne tante, le bon curé, la hideuse Clorinde, l'aimable sous-préfette, étaient des gens insupportables ; il fallait une bien violente passion pour subir leur présence tous les jours sans murmurer.

Lionel jouait machinalement avec sa fourchette pour cacher son embarras, et cette fourchette était si belle, le dessin gothique des ornements était de si bon goût, et puis son chiffre, son chiffre qull voyait là, lui qui voulait rompre son mariage. C'eût été dommage de faire fondrecette belle argenterie.

— Ces réchauds sont admirables, dit quelqu'un ; le beau: service !

— C'est un présent de mon père, répondit madame 4e Marny.

—Comment trouvez-vous ça, mon gendre? dit'M. Bélin; cette argenterie anglaise dans le dernier genre?...

— C'est ravissant, reprit Lionel.

— Ce qu'il y a de plus beau, c'est la soupière, mais elle n'est pas encore prête. Ce maudit graveur n'en finit pas.. . 11 ie manque encore, ma fille, d'autres petites choses; tu

auras e tout la semaine prochaine... Sans le chiffre qu'il •a fallu mettre, tout cela serait prêt aujourd'hui... Regardez-moi ce couteau, comme c'est fait

— Cette salle à manger est bien jolie, dit M. deMarny, que l'argenterie commençait à ennuyer.

— Elle est toute pareille à celle de madame ***, reprit Clémentine... Mais vous verrez ma chambre; elle est de mon invention; je crois que ce sera la plus belle de toute la maison.

— Nous allons la voir tout à l'heure.

— Non, non ; elle n'est pas encore achevée, vous ne la verrez que demain.

. — On y travaille encore?

— Oui, mon père.

— Eh bien ! où donc vas-tu demeurer ?

— Chez vous, mon père, dit Clémentine eu rougissant. Clémentine se hâta de changer la conversation.

— ^ Il n'y a d'habitable ici que récurie. Vous pouvez envoyer vos chevaux dès demain, dit-elle en s'adressant à son mari; vous voyez, ajouta-t-elle avec coquetterie, que je sais flatter vos manies... Votre appartement est à peine commencé, et vos chevaux sont déjà logés.

M. de Marny sourit gracieusement, et jeta sur Clémentine un regard plein de reconnaissance, car il était sensible à cette flatterie.

Pouvait-il sans ingratitude quitter une maison si gracieusement préparée pour lui, et abandonner une femme qui avait songé à ses chevaux ?

Lionel se dit qu'il fallait au moins paraître heureux, pour reconnaître tant de soins ; et il fit un effort sur luimême, ou plutôt il crut faire un effort sur lui-même. 11 causa, il taquina sa belle-sœur, il flatta son beau-père, il se

DE PONTANGES 225

montra fort empressé pour les deux femmes placées à côté de lui; il conta des folies, et fut enfln très-gai, très-spirituel et très-aimable.

Après dîner, on servit le café... Clémentine en offrit une tasse à son mari. Lionel regarda la tasse : porcelaine du Japon, pensa-t-il; il regarda Clémentine.

— Quelle jolie ceinture ! lui dit-il; le bleu vous sied à merveille.

— 11 en est ainoureux fou, répéta M. Bélin qui les regardait. Le fait est qu'elle est bien gentille ce soir... Allons, ma fille, s'écria-t-il, fais-nous donc les honneurs de ta maison... Montre-nous ta chambre; il ne pleut pas, allons voir les écuries ; c'est un troisième salon.

— Oui, dit Lionel, voyons les écuries.

Et l'on descendit dans la cour, admirant ça et là l'escalier, le vestibule, l'antichambre.

Enfin, on ouvrit la porte de l'écurie... C'était en vérité quelque chose de merveilleux. .. Des stalles en bois sculpté, des mangeoires en marbre blanc, de jolies lampes de bronze, et puis le nom des chevaux écrit en lettres gothiques :

Page 1