UN BONHEUR INUTILE
Huit jours après, une voiture s'arrêta devant l'hôtel de Pontanges. Un laquais en grand deuil ouvrit la portière de la voiture. Un jeune homme vêtu de noir en descendit.
Comme il traversait la cour, le portier courut après lai.
— Monsieur... monsieur ne sera pas reçu. Madame la princesse est malade... elle ne voit personne.
M. de Marny, à qui ces paroles s'adressaient, et qui ne connaissait pas ce portier nouvellement changé, continua son chjemin, et s'apprêta à monter les marches dit perron.
— Madame la princesse n'est pas visible, je vous le répète, monsieur.
— Quelle princesse? dit M. de Marny; c'est madame de Pontanges que je viens voir. Elle est de retour...
— Oui, monsieur, madame la princesse est à Paris depuis hier; mais elle s'est trouvée mai en arrivant, et le prince a défendu de laisser monter personne.
— Je ne connais ni ton prince ni ta princesse; laissemoi, tu radotes...
— Je vous dis, monsieur, que vous ne monterez pas... Je vais avertir M. le prince.
306 MONp$|$ U> MAQUIS
— Mais quel prince, vieux fou?
— Le prince de Loïsberg... Je lp connais bien, peutêtre; voilà vingt ans que je suis à son service...
•— Le prince de Loïsberg demeure ici? demanda Lionel, qui commençait à s'alarmer.
-r Certainement, il demeure chez sa femme; c'est tout simple.
— Sa femme! qui, sa femme?
— Ah ! c'est que monsieur ne sait pas... ça ne m'étonne pas... cela s'est fait si vite... Monsieur ne sait pas que M. le prince a épousé sa cousine... celle qu'on appelait à Ghampigny la femme au fou. Une belle femme, vraiment,
qui a l'air d'une reine...
— Laurence... est mariée?
— Qui cela, Laurence?
— Madame... de Pontapges!...
— Elle est maintenant la princesse de Loïsberg; et c'est moi qui suis son concierge. On a renvoyé l'autre... il aimait à boire... il ne pouvait convenir à un prince.
Lionel resta un moment suffoqué.
Tout à coup il s'élance vers le portier, et le saisit à la gorge en s'écriant :
— Tu m'en rendras raison !
— Non, monsieur, demande? plutôt à M. Dulac; # était témoin du mariage; c'est lui...
— - Ferdinand!... Ferdinand ! s'écria Lionef Jibflf 0e lui; Ferdinand! vous m'en rendrez raison, monsieur. Vous avez massacré ma vie! je veuj: la vôtre... mettez-vous en garde, monsieur!
Ces paroles s'adressaient au portier, que M* 4e Marny secouait par son habit avec violence.
— Lâchez-moi, monsieur, criait le portier en faisant
DE PONTANGES 307
bonne coin* énonce... J'ai été militaire... je ne me laisse pas maltraiter... j'ai un sabre...
— Le sabre, l'épée, le pistolet, peu m'importe; c'est ton sang qu'il me faut! misérable... j'ai soif de vengeance; mais je veux t'insulter, t'avilir, avant de te tuer; je "veux ta bonté aussi, malheureux !
Et M. de Marny frappait le vieux portier à coups redoublés.
— A la carde!... à la garde!... criait le portier; on m'assassine ! ... au secours. . . au secours ! . . .
Cependant Lionel continuait à maltraiter le portier, dont les cris attirèrent tous les gens de la maison, et parvinrent jusqu'à l'appartement qu'habitait le prince.
— Quel tapage! dit M. Dulac, qui se trouvait en ce moment chez son ami. Je vais voir ce que c'est.
Il descend dans la cour, et reconnaît M. de Marny. 11 pressentit l'orage, et s'avança vers lui en tremblant, non pas de crainte pour lui-mpme, mais avec cette inquiétude, cette angoisse qu'inspire une catastrophe qu'on a prévue, une crise qu'on attend... l'aspect enfin d'une grande passion qui va faire explosion, l'aspect 4'un malheur auquel on ne peut apporter aucun remède.
— Lione}!... fiit M. Dulac avec douceur, s'attendant à voir M. de Marny éclater de fureur à sa vue.
— C'est toi... dit Lione}, soudain calmé par cette voix; c'est toi, Laurence; tu viens me dire qu'ils mç trompent, n'est-ce pas? tu m'aimes toujours... Oh! que j'ai souffert!...
Le portier, que Lionel venait de lâcher, criait toujours... A la garde! à la garde !
— Ce n'pst pas Ja garde qu'il fyut aller cheflefjuer, dit Ferdinand avec tristesse, c'est un médecin... Cet homme
n'a plus sa tête... Voyez... il écume... ses yeux sont rouges... ils ne voient plus.
— Lionel, dit Ferdinand, essayant de le ramener à la raison par la colère... je serai au bois de Boulogne à dix heures.
— Oui, reprit Lionel froidement; nous irons à l'enterrement de ma femme...
— Plus de haine contre moi, dit Ferdinand,