‹ Agathina, ma femme!Chapitre 10 sur 15 · LA CONFÉRENCIÈRE (D · texte numérisé non relu

LA CONFÉRENCIÈRE (D

Les Juives de tout temps furent émancipées ; Estimant les savants, dédaignant les épées.

Elles n'auraient jamais permis à leurs maris De les mettre au niveau d'ignorantes houris.

La fortune du Juif, étant toujours précaire, A la merci du peuple et du premier sicaire, Père, mère et l'enfant, contre un monde haineux, Ensemble ne formaient qu'un seul et même nœud.

A Worms vivait, avant la sanglante secousse Des croisades, Dolcé, c'est-à-dire La Douce.

Epouse d'Elazar, grand rabbin de l'endroit, Elle était son conseil, son guide et son bras droit. Femme supérieure et vaillante entre mille,

(i) Kayserling, p. i38, an. 12 13.

Elle aidait à gagner le pain de la famille.

Tous les après-dîners, le saint jour de sabbat,

Elle instruisait le peuple et livrait un combat

Par son verbe entraînant, dans une conférence,

Contre l'idolâtrie et contre l'ignorance...

Des Chrétiens, se disant chevaliers de la croix,

Par les prêtres bénis, embauchés par les rois,

Massacrant tous les Juifs dans les bourgs et les villes,

L'assommèrent au temple, ainsi que ses deux filles !

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Mabomed ni Jésas n'ont usa appris sa J'jîf ;

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Ils haïssent les JllIË. GlO«e ini-nfTTprrru-n-aHp l

Car Us ont pris kar oiea dans les biens de la Eij^ie'

Disciples de Moïse, après raroir nie.

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D'Élia Chandail, l'amie à toute épreuve

De la jeune beauté, la sultane Baffa,

Après quelques petits complots qu'elle étouffa,

Devint la conseillère influente et puissante

Du divan de la cour. Sans être menaçante,

Elle était énergique, et sa petite main

Savait allier Tordre avec le droit humain.

Elle était bienfaisante; elle était érudite.

Elle fit publier la chronique inédite

D'Abraham Zacuto, par le docteur Schulam.

Elle pensionna les savants de l'Islam.

Fondant des hôpitaux et dotant des écoles ;

Prompte à toute action, franche et nette en paroles,

Elle sut éloigner les amis indécis.

Catherine, Faîtière et rude Médicis,

De sa main écrivit une longue missive

A la Chiéra\\a, la ministresse juive.

Après avoir régné pendant plus de trente ans,

Vieille, elle se laissa, par les charmes tentants

Du pouvoir, entraîner à de petites guerres

Contre les Sipahis; et dix de ces sicairés,

Après avoir tué sa garde et ses deux fils,

La mirent en morceaux, sous d'insultants défis.

SULEIKA o

A Fez, dans le Maroc,

Le cœur dur comme un roc, La foule, par son prince excitée, acharnée,

Poursuivit Suleika.

Nom juif que lui légua Son père, un grand rabbin, le jour qu'elle fut née.

a Juive avec tant d'appas !

» Cela ne se peut pas! » Tu seras musulmane, impératrice et reine! »

— J'appartiens au Seigneur,

Ne veux point d'autre honneur !

A me faire abjurer vous perdrez votre peine.

(i) Kayserling, p. 99.

— a Au nom d'Allah, le fort, » Tu seras mise à mort !

» Comment! pour Jéhovah tu te laisseras pendre?

— Le Créateur des cieux N'admet point d'autres dieux !

Il m'a donné la vie, à lui de me la prendre!

Et le peuple hurla :

« Elle blasphème Allah !

A mort la Juive ! A mort ! » — Quand son voile se lève,

Et, voyant un soudard,

Armé d'un long poignard, D'un bond, elle l'arrache, et se perce du glaive!

Jephta Ci

Sans la mort la vertu ne serait qu'un vain mot,

Et Phomme de talent que l'esclave d'un sot !

Et sans la liberté de ne pas vouloir vivre,

Les forts qui forceraient les faibles de les suivre,

En abuseraient pour toutes leurs passions.

Vils troupeaux sans bergers, au lieu des nations.

Devant l'homme, ici-bas, le faible, c'est la femme !

Devant les peuples forts, le peuple qui réclame,

Faible et sans défenseurs, son légitime droit,

Qu'il montre au fond du ciel, en levant son bras droit,

C'est Israël I Le mot : Jehuda, Juif ou Jude,

C'est t Glorificateur de Dieu ! Ce mot si rude,

(i) Kayserling, p. 72.

Dans la bouche d'un peuple inhumain et cruel, N'est, en réalité, qu'un chaleureux appel Au droit imprescriptible, à l'égale justice Devant Dieu; n'admettant pour faible que le vice,

Et pour fort la vertu ...

Jephta, lys du Ghetto,

Un jour que le sultan et son brillant cortège

Le traversaient, osa, mais bien incognito,

Ignorant sa beauté de roses et de neige,

Du haut d'une fenêtre, et sans voile, jeter

Un regard curieux sur cette cavalcade.

Mais le sultan la vit. Et comme Jupiter,

Gouvernant par le fouet ou par la bastonnade,

Il fit savoir au père Abira Halévi

Qu'il le ferait traiter comme un Juif asservi,

S'il ne lui livrait pas Jephta, sa fille unique ;

Lui promettant, d'ailleurs, avec cet ordre inique,

De fortes sommes d'or et sa hau\e faveur*

Et pendant que le père, en cherchant un sauveur,

Offrait, sous des sanglots, sa fortune et sa vie,

La garde du harem, par la foule suivie,

Vint enlever Jephta, sans défense, en plein jour,

Afin de la soumettre à des drogues d'amour.

Ce fut dans le harem, et c'est encor l'usage,

Que la belle du jour, n'importe de quel âge,

Quelle que soit sa foi, destinée au sultan,

Que lui-même a daigné choisir, et qu'il attend,

Passe pendant trois jours, au milieu des commères,

Batteuses d'élixirs d'amours très éphémères,

Faiseuses de parfums, tritureuses de bains !

Et pendant ces trois jours, droguée, entre leurs mains,

Elle est, par un eunuque, à l'Islam convertie !

Jephta, fleur devenue une piquante ortie, Comme un marbre, insensible à toutes ces douceurs, Résista vivement à ses convertisseurs.

Quand le sultan, saisi d'une ardeur enflammée, Envoya son mouchoir, Jephta, moitié pâmée, Soudain se leva droit, et prenant le mouchoir, S'écria : « Gloire au maître et gloire à son pouvoir! Qu'on me laisse un moment, une heure, toute seule ; Qu'on aille chez mon père et chez ma vieille aïeule, Et qu'ils se rendent, eux, chez mes autres parents ! Je veux que musulmans, tous entrent dans nos rangs ! Et dites à mon maître et seigneur, puisqu'il m'aime, Que pour me faire belle et m'attifer, moi-même,

J'ai besoin de repos et d'un peu de sommeil ! » Le sultan ordonna d'attendre son réveil.

Du mouchoir du sultan elle s'était sanglée,

Et quand on vint la prendre, elle était étranglée !

Benvenida Abrabanel (0

Assez de sang coulé de la Juive martyre!

Pour des tableaux plus gais, faisons vibrer la lyre !

Non pas que le danger ait enfin disparu :

Il s'est de tous côtés par la Réforme accru !

On accusait les Juifs d'être la seule cause

Du schisme luthérien, de la métamorphose

Qui faisait du Chrétien un rude raisonneur,

Haïssant le papisme, appelant Dieu : Seigneur !

Mettant tout privilège au centre de sa cible

Pour le détruire, au nom d'un décret de la Bible.

Après le pape Paul, Ignace Loyola

Fut plus terrible au Juif que cinquante Attila.

De l'Inquisition le pouvoir se condense.

Mais le Juif, grâce à l'art de Guttenberg, commence

(i) Graetz, vol. IX, chap. x; Kayserling, p. 77.

A braTcr son tyran. Il est toujours brûlé !

Mais son bourreau, honteux, à son crime acculé, Est hué par des voix d'écrivains populaires, Et livré par l'histoire au bas-fond des galères !

Benvénida, tel fut le doux nom espagnol, Unissant la raison à l'esprit d'un haut vol, Et les charmes du cœur à la vertu sereine; Une grande figure, une petite reine !

Son mari, Samuel, un fils d'Abrabanel, Etait un grand savant, droit devant l'Eternel. Tous deux furent forcés de quitter leur patrie ; D'y laisser leur fortune, une mère chérie; Fuyant devant ce monstre, aux mille bras de fer, Qui boit le sang de l'homme et dévore sa chair ; Devant le Saint-Office, opprobre de l'Espagne, Qui fait de l'homme un tigre et du pays un bagne! A Naples débarqués, errants et fugitifs, Sans habits, sans argent, défiants et craintifs, Un Juif les recueillit, un Juif maître d'école. Benvénida donna de la langue espagnole Des leçons, et sortant de son obscurité, Elle parvint bien vite à la célébrité.

Jeune et belle à ravir, une aube qui se lève, Le roi lui confia sa fille pour élève.

Orpheline de mère, à l'âge des ébats, Pendue à sa maîtresse et ne la quittant pas, Elénore Paima comme on aime une mère.

Samuel, le mari, tout en lisant Homère Et Jérémie, était un maître financier, Et devint de l'Etat le premier trésorier.

Elénore épousa le grand-duc de Toscane, Cosme de Médicis, mais Pancienne Maranne ( i ) Resta sa mère. Un jour il plut à Charles-Quint, Lorsque, trois fois vainqueur, de PAfrique il revint, Par un décret d'Etat, sans pape ni concile, D'expulser tous les Juifs de Naple et de Sicile. Benvénida, hors d'elle, et blême de terreur, Ayant sa fille au bras, alla chez Pempereur. Se mettant à genoux : « Sire, lui dit la Juive, Nous deux, votre Elénore et sa mère adoptive, Nous vous prions en grâce, et nous vous supplions D'annuler pour les Juifs le bref d'expulsion. Que si vous défendez à la mère de vivre

(i) Les Juifs, convertis de force et restés Juifs en secret, s'appellent, eh espagnol, Marranos, et en français Marannes.

Chez sa fille, apprenez que la fille va suivre Sa mère. Où que j'aille, elle et son époux iront ! » Élénore ajouta. « Nous aimons mieux l'affront De passer pour des Juifs que de quitter cette âme; Car le duc, Sire, ira partout où va sa femme! » L'empereur, attendri, mais non sans grand regret, D'un seul trait de sa plume annula le décret.

Mais malheur au mortel qui, seulement une heure, Se confie au serment qui toujours est un leurre, Des tyrans besoigneux ! Juste cinq ans plus tard, Charles-Quint, dans un bref, un vrai coup de poignard, Enjoignit aux Hébreux de porter la rouelle, Ou d'aller en exil. Loi d'autant plus cruelle, Qu'elle ne leur laissa qu'un répit de six mois Pour céder tous leurs biens aux croyants de la croix. L'empereur voulut bien, de ce décret infâme, Excepter les deux Juifs : Samuel et sa femme; Mais rejetant la grâce, ils prirent, déjà vieux, La route de Ferrare, où, seuls, sans envieux, Ils vécurent encor, pauvres, quelques années !

Les *fleurs de la vertu ne sont jamais fanées !

Dona Gracia Nassi <o

Des Juives la plus grande est Dona Gracia Comme à côté des lis est un acacia, Et comme Calypso, dépassant de la tête Toutes les Eucharis, si chères au poète !

L'idéal de vertu chanté par Salomon N'est qu'un petit portrait, un buste de salon, Vis-à-vis de Dona Gracia, la Maranne!

Pallas que Jupiter fit sortir de son crâne N'a pas plus de raison, n'a pas plus de beauté Que cette Juive, au front de bronze velouté, Osant, en réveillant les âmes endprmies, De l'Inquisition braver les infamies.

Un cœur d'or, énergique et jamais abattu ;

(i) Graetz, Histoire des Juifs, vol. IX, chap. xi. Kayserling, p. 80-88.

Consoloçao, par Samuel Usqué.

Hammer, Histoire des Musulmans.

Forte et vive d'esprit, plus forte de vertu ; Animant le progrès de son vigoureux souffle, La première elle a su fouler de sa pantoufle Les décrets inhumains des papes et des rois, Ces décrets de bourreaux paraphés d'une crob Graetç (i) dit : Dieu la créa, pour qu'on lui r Pour prouver qu'en tout temps il crée à son u

Des trois frères Usqué, Portugais tous les troif Protégés des Nassis et rejetant la croix, Samuel, le poète, en son poème : Aux anges, Fait dire a Jéhovah : « Rassemblez vos phalan

« Allez recueillir la pitié, » Que j'ai donnée à Miriame. » Et le pouvoir glorifié » De Débora, l'héroïque ime.

» Mélez-yia • EtdeJuditi

(') Célébra auteur d 1

Princes et cardinaux et jusques aux sommets Des hauts inquisiteurs : car il fallait dans l'ombre Rassasier le monstre, il fallait le corrompre ! Mais rinquisition, surveillant Gracia, Pour le coup rencontra dans cette paria Une digne rivale, en sang froid et hardiesse. De Lisbonne, et pendant qu'elle allait à confesse, Elle fit en secret partir ses millions, Et légua, non sans bruit, par deux tabellions, Ses biens, maisons, manoirs, fermes immobilières, Aux couvents dont les sœurs étaient ses familières. Puis une sombre nuit, laissant là ses palais, Son or et ses bijoux, sa cour et ses valets, Dans une barque, avec deux neveux et sa fille, Gracia s'enfuyant, débarqua dans la ville D'Anvers, avec l'espoir d'y trquver un abri, Auprès de Diego, frère de son mari.

— Sa sœur qui l'y suivit épousa ce beau-frère. —

Ne songeant qu'aux suspects qu'il fallait faire extraire Des murs du Saint-Office et des mains du bourreau, Gracia, d'un coin sombre en son obscur bureau,

Dirigea des croiseurs, de petites flottilles,

Qui recueillaient partout des fuyards en guenilles.

Grâce à ses millions, elle atteignit son but ;

Plus de mille émigrés lui durent leur salut.

Mais le séjour d'Anvers, sous l'œil d'argus du pape,

Ne fut pour Gracia qu'une première étape ;

Car bien que son neveu Jean, jeune et frais de teint,

Sût plaire à Maria, la sœur de Charles-Quint,

La Maronne partout se sentit surveillée.

Cherchant comme l'oiseau son nid dans la feuillée,

Et rêvant un pays, un point sous le ciel bleu,

Où libre elle pourrait adorer le vrai Dieu ;

Ecoutant ses amis envoyés à Venise,

Qui s'y disaient heureux sous les lois de Moïse,

Gracia pour partir avait tout préparé ;

Son vaisseau l'attendait, dans le port amarré,

Quand Diego mourut — un vrai coup de tonnerre —

Lui léguant un pouvoir plein, discrétionnaire

Pour disposer de tout, selon sa volonté.

Un danger non moins grand, et comme un coup monté, La surprit dans sa fille — une beauté hors ligne, Portant le nom de Reyne et dont elle fut digne. —

A peine adolescente, un prince de la cour La vit, la demanda, se disant pris d'amour.

De Tlnquisition ce fut encor un piège.

A son double trésor on déclarait le siège.

Jean, qui prenait souvent du château le chemin, Ne rentrait presque plus sans l'épée à la main. Elle lui dit soudain : a Ma fille t'est promise ; Tu vas me l'enlever et partir pour Venise! »

Puis elle les unit sous les rouleaux sacrés, Et leur dit « Si je meurs, vous me remplacerez! »

Au moment de les suivre et de quitter la Flandre, Elle vit un fiscal dans ses bureaux descendre, Y mettre les scellés au nom de Peijnpereur, Accusant les Mendès de propager Terreur,

Et de n'avoir, eux tous, du chrétien que le masque Il fallait conjurer la nouvelle bouirasque!

Charles-Quint, débiteur, avait besoin d'argent. La souple Gracia, grâce à son entregent,

ises vues, bévues,

Parvint à lui parler, pénétra dans

Lui fit, par ses conseils, éviter des

Fit lever l'embargo, liquida sa maison,

Et partit pour Venise, elle et sa cairgaison !

Avec son esprit fin, pénétrant et sagace,

Et connaissant des rois chrétiens la main rapace,

Sachant ses millions par eux tous épiés,

Et ne trouvant d'endroit où reposer ses pieds,

La Maranne écrivit une lettre en missive

Au Sultan Suleiman. Dans cet écrit, la Juive,

Appuyée à la cour par Moïse d'Hamon,

Médecin du sultan, un second Salomon,

Exposa nettement Pétat de sa fortune ;

Les biens-fonds de sa sœur et les droits de chacune ;

De PInquisition Pinsatiable faim,

Ses dangers incessants et ses tracas sans fin.

Au sultan elle offrit trois millions de livres,

Ou pour cette valeur des canons et des vivres,

Pourvu qu'il lui promît, promesse faisant loi,

L'entière liberté de pratiquer sa foi.

A sa sœur seulement (i) elle avait lu la lettre

Que Ben Hamon remit dans la main de son maître.

Venise fut pour elle un vrai nid de serpents : Embûches! trahisons! pièges et guet-apens !

i) L'histoire n'a pas conservé le nom de cette sœur.

La sœur, par son époux à Gracia soumise,

La dénonça — traîtresse — au sénat de Venise.

« Ma sœur, dit-elle, est Juive en secret. Elle attend

Un sauf-conduit qui doit arriver du sultan,

Pour s'en aller avec ses enfants et sa banque.

Voici de tous ses biens le total. Rien n'y manque!

Tâchez de me nommer gérante par la loi.

Je resterai chez vous. Je suis Chrétienne, moi! »

Comme tous les sénats, le sénat de Venise

Jugea les millions du Juif de bonne prise.

Gracia fut saisie et jetée en prison,

Et sa sœur, expiant sa noire trahison,

Comme tous les méchants, creusa sa propre fosse.

Son gérant trésorier — faux avec une fausse —

La dénonça de même et pour le même cas.

Henri Deux, débiteur de cent mille ducats,

Fit mettre l'embargo sur tous ses biens en France...

Mais enfin elle vint l'heure de délivrance !

Un jour un Turc parut sur la place Saint-Marc, Couvert de diamants et d'un port de César.

Il se rendit tout droit à la maison du doge,

Et d'un ton calme et ferme, 11 lui dit dans sa loge :

« Mon maître Suleiman, dans sa haute bonté...

» Ou, pour être plus franc, voici sa volonté :

» Que Gracia Nassi, sous les plombs retenue,

» Soit libre dès ce jour, libre comme la nue ! » Que tous ses millions dûment constitués,

» Jusqu'au dernier ducat, lui soient restitués! »

Le doge répondit : Votre zèle s'égare ;

« Car cette Juive est libre et se trouve à Ferrare ! »

On l'avait de frayeur fait sortir de prison,

Et la Juive à Ferrare avait une maison.

Venise, étant alors du sultan tributaire, Résolut de payer la somme et de se taire.

Mais elle y mit cinq ans ; et Jean, pendant ce temps, Nommé duc de Naxos par la voix du sultan, Revenu de Paris, de Londres, Vienne et Rome, Instruit et généreux, un parfait gentilhomme, Fut chargé par la mère, avide de repos, De liquider sa banque en état de chaos.

A Ferrare régnait le duc Ercole d'Esté,

Des princes italiens le meilleur, sans conteste!

Gracia prit en tin son nom juif de Hanna.

Sa sœur revint contrite. — Elle lui pardonna ! Sur son ordre une belle et vaste imprimerie, Outre la sainte Bible, imprime une série De manuscrits traduits et rares presque tous. Son riche et beau salon devient le rendez-vous De tous les érudits, de tous les penseurs libres, Sentant au fond du cœur, jusqu'aux dernières fibres, La haine pour le pape et l'Inquisition; Cette hideur et cette abomination !

Pendant cinq ans, vivant selon sa conscience,

Devant Jéhovah, l'Eternel, Gracia, de son souffle, anime la science

Du peuple martyr d'Israël.

Historiens, savants, imprimeurs et poètes,

Elle accueille tous les esprits!

De belles versions à ses frais furent faites,

De la Bible et des Saints Ecrits.

Les savants poursuivis au nord de l'Allemagne, Trouvent en sa bourse un appui.

Heureuse, elle reçoit tous les fuyards d'Espagne, Et ne vit plus que pour autrui !

Venise enfin paya, mais elle doit encore!

Et Gracia Nassi partit pour le Bosphore.

Le sultan Suleiman, exempt de préjugés, 1

Ne crut pas que ses Juifs dussent être grugés ;

Que Dieu les eût créés, beaux, forts, sains et sensibles,

Pour servir à des gueux de jouets et de cibles !

Il railla le Chrétien, ayant un Juif pour dieu,

D'être pour eux plus dur et plus rugueux qu'un pieu !

Il consulta Hanna, comme la raison même.

Son gendre, Jean, entra dans le conseil suprême.

Des rabbins du Levant, Hanna fit un faisceau,

Pour qu'ils pussent agir sous sa main et son sceau.

L'argent ne manquait pas ; elle en était prodigue.

Des marchands du Levant elle fit une ligue,

Pour mettre au ban Ancône, un port de mer papal,

Et choisir Pésaro, port libre et grand-ducal.

Le pape Caraffa, sanguinaire, au teint jaune,

Venait de condamner au feu vingt Juifs d^Ancône. Il allait à deux cents autres en faire autant ;

Dona Hanna Nassi, dans un bref du sultan,

Porté par un courrier (1) avec grande vitesse,

Lui fit dire ceci : « Votre Sainte Hautesse

Mettra les Juifs captifs en liberté ; sinon,

Le sultan, serviteur de Dieu, fier de ce nom,

Se verra contraint, bien qu'à regret, de suspendre

Toute protection qu'il accorde aux Chrétiens,

Et qui seraient, eux seuls, trop faibles pour défendre

Leur liberté, leur foi, leurs enfants et leurs biens,

Dans toute la Turquie et dans tous ses domaines! »

Grinçant les dents, Paul Quatre hésite et se démène, Mais relâche les Juifs. Un murmure d'airain Fut plus puissant sur lui que l'amour du prochain ! Elle fit envoyer le bilan de sa dette Au roi de France, au nom de sa sœur, la cadette ! Charles Neuf, le fameux tueur de huguenots, L'appela : « Juive, ayant gardé les Mérinos ! » Elle ne daigna plus à ces propos répondre.

(1)9 mars i556, Lettere di principi, i58i. Venise, p. 171.

Mais dans tous les ports turcs, on vit un beau jour fondre Un tas d'hommes du fisc, aux turbans indigo.

Sur les vaisseaux français, ils mirent l'embargo, Et Charles Neuf paya ! Cette somme arrachée Au prince sanguinaire, à la cour débauchée, Complotant, dès ce jour, la Saint-Barthélémy, Tira des mains du pape, implacable ennemi, Tous les Juifs non brûlés.

Hélas! son plus beau rêve De fonder un duché tout plein de jeune sève Pour les persécutés, Juifs, Turcs et Huguenots, Que l'Inquisition, de ses bras infernaux N'avait point pu saisir ; un État neutre et libre, Pour lequel elle avait choisi l'île de Chypre, Fut brisé par sa mort subite, à cinquante ans. Ce royaume par elle acquis de deux sultans, Allait être fondé sous le duc Jean, son gendre. « Ce jour-là, dit Usqué 7 j'ai vu le ciel se fendre » Sur Israël brisé. Qu'Israël soit en deuil ! » Tous ses rêves s'en vont, avec ce blanc cercueil ! »

Selim nomma Jean duc des douze îles Cyclades.

Mais il aimait par trop le luxe et les parades.

L'argent ne fonde pas; il n'est pas créateur : Sans feu sacré l'argent est un mauvais moteur! Jean, ayant tout d'Anna, n'en avait pas la flamme! Quel est l'homme qui vaille une vaillante femme!

Interruption

En traduisant les cris tfUsqué, non sans émoi,

J'ai vu mon ciel aussi se fendre en deux sur moi !

Cette gueuse, la mort, dont les bras sont des glaives,

D'un seul coup a coupé mon bonheur et ses rêves !

J'ignore ce qu'eût fait ma douce Agathina,

Si Dieu l'avait fait naître à la place d'Anna ;

Mais je sais et je dis, avec ferme assurance,

Que si ma chère femme eût gouverné la France,

Pas un soldat prussien n'eût profané son sol !

Nul homme, nul Bismarck, par la force ou le dol,

N'eût pris, elle au pouvoir, ni ville, ni province !

Jamais commission, fût-elle grosse ou mince,

N'eût été dans la main d'une médiocrité !

L'ordre eût régné partout, partout la probité !

D'un mot fermement dit, sans morgue et sans bourrasque,

Elle eût fait reculer le mensonge et le masque !

Quand la haute raison aux sentiments du cœur

S'allie et que l'esprit les lie avec vigueur,

L'être humain est parfait, qu'il s'appelle homme ou femme!

Pour les grands cœurs Dieu n'a qu'un moule et qu'un programme

La belle Marie Nunez <«>

Quand V Inquisition rageait en Portugal, Et quand, grâce aux Nassis, ce vorace animal Vit échapper des Juifs, en grand nombre, à sa gueule, La famille Rodrigue entière, moins Païeule, S^embarqua nuitamment, en des ports différents, Deux frères et deux sœurs, un oncle et les parents, Pour débarquer ensemble, au risque de la vie, Dans une ville libre et du pape affranchie !

Hasard ou trahison, un seul petit bateau, Contenant frère et sœur, atteignit la haute eau, Mais fut pris, amené, comme une bonne aubaine, A Londres, par un duc, corsaire et capitaine ! La beauté de la fille, — elle avait dix-huit ans, — Était si merveilleuse en charmes séduisants, Si surhumainement calme et majestueuse,

(i) Graetz, IX* vol., page 514; Kayserling, page 97. Plusieurs autres sources (Voir Graetf).

Que l'équipage, race âpre et tumultueuse,

Pendant un ouragan, devant elle, à genoux,

Lui cria : « Sainte Vierge, ange, protégez-nous ! »

Elle les protégea par son calme céleste,

Qui tripla leurs efforts. Le bon Dieu fit le reste !

L'amoureux capitaine épuisa l'alphabet

Pour se faire accepter. La reine Elisabeth,

A laquelle elle fut par le duc présentée,

Fut de cette beauté tellement enchantée,

Qu'en son propre carrosse, à travers la cité,

Elle la promena par uii beau jour d'été.

Tout ce monde ignorait que Marie était Juive :

On la crut de Lisbonne une noble captive.

Et quand elle eut parlé de sa religion,

On ne lui demanda que sa conversion.

La jeune Juive alors, mais sans rompre le charme

D'un ange de douceur, et d'un ton qui désarme,

Dit à Sa Majesté : « Grande reine ! apprenez

Que mes parents, mes sœurs et mes oncles Nunez,

De différents endroits en Portugal, ensemble,

Nous avons pris la fuite ! — O mon cœur, comme il trembî

Etant tous baptisés, pour n'être plus chrétiens!

Au risque d'être pris, noyés comme des chiens. !

; Nous sommes las de vivre aux dépens de nos âmes !

! Pour leur foi, nos aïeux ont péri dans les flammes ! : Dieu sait où sont mon père et ma mère embarqués | Comme moi. Morts peut-être et leurs biens confisqués !

f Nous avons fait serment, dût un seul de nous vivre,

I Daller dans un pays, où libre, on pourrait suivre i Les lois de Jéhovah, le dieu de l'Univers;

î De lui construire un temple, y pleurer nos revers, Et d'arracher au monstre, aux méchants acolytes

; De l'Inquisition, tous les Israélites!

Que Votre Majesté, que j'aime avec ferveur, Accorde à sa servante encor une faveur :

Qu'on me rembarque, après m'avoir rendu mon frère ! Qu'on nous donne un vaisseau, fût-ce un vaisseau corsaire, Mais qui nous défendra contre tout Espagnol Et Portugais, sur mer et jusque sur leur sol ! Qu'on nous jette — paquet d'humaine contrebande — Sur un littoral libre, un port de la Hollande, Un pays sans bûcher, un pays sans gibet.

Et tant que je vivrai, la reine Elisabeth, Après Dieu, dont elle est la plus grande lumière, Sera tous les matins bénie en ma prière !

La reine crut rêver. Un langage pareil

Lui parut de la Bible un reflet, un réveil!

Elle accorda la grâce. Et Marie et son frère Partirent par un vent orageux et contraire.

Mais le vaste océan et ses flots dévorants

Sont beaucoup moins cruels qu'un peuple d'ignorants.

Essuyant, nuit et jour, rafale sur rafale,

Secoués, ballottés, jetés à fond de cale,

Ils entrèrent, plus morts que vifs, au port d'Emden!

Port infime, mais leur paraissant un Eden !

En haillons, amaigris, on eût dit des squelettes,

Errant de rue en rue et ramassant des miettes

Et des reliefs de table, ils virent — ô bonheur!

Une ligne d'hébreu sous le mot de Seigneur!

Moïse Ury Levy, tel fut le nom de l'hôte

Qui reçut ces enfants, comme ceux de sa côte.

A peine reposés, ce frère et cette sœur,

Qui brûlaient d'abjurer la foi de l'oppresseur,

N'étant pas rassurés, dans ce pays de Frise,

Avec les Juifs d'Emden et leur hôte Moïse,

Partirent, en priant, pour le port d'Amsterdam.

Jacob put s'y soumettre au pacte d'Abraham.

Marie eut le bonheur, après deux ans d'attente,

D'y voir venir sa mère et sa vieille grand'tante !

Elle y fit élever le premier temple juif.

Elle y fut mariée. Israël fugitif

Trouva dans cette jeune et vaillante commune,

Un refuge, un abri contre toute infortune ;

Et c'est Marie avec son cœur qui la fonda.

Son génie en fut Pâme. Et quand partout gronda

Sur les fils d'Abraham le foudroyant tonnerre

D'un fanatisme aveugle et six fois centenaire,

La tribu d'Amsterdam, toujours s'agrandissant,

Devint pour Israël un Sion florissant!

Et ses branches, jetant au loin leurs fortes graines,

Ont éteint les bûchers, en éteignant les haines !

Sara Copia Sullam^

Muses ! accourez vite ! Et point de résistance !

Car si vous résistez, je vous fais violence !

Clio, debout ! Euterpe et toi belle Erato,

Il faut quitter l'Olympe et descendre au Ghetto!

Car nous allons chanter. — Que n'ai- je votre lyre ! —

Et nous allons sculpter en granit, en porphyre,

Une triple merveille, un chef-d'œuvre d'art pur,

Un mélange d'éther, de soleil et d'azur.

Une Juive, alliant, à dix-huit ans à peine,

De Sapho le génie à la beauté d'Hélène;

Unissant l'éloquence au don divin du chant,

Les blancheurs de l'aurore aux rougeurs du couchant :

Sainte Cécile unie à la docte Hypatie,

Toute âme, tout amour et toute sympathie !

(i) Monographie, par Ernest David.

C'est Sara Copia, mariée à Sullam !

Nom que Ton trouve encor chez les Juifs d'Amsterdam.

Sara, dès son enfance, à l'étude vouée,

Sur l'hébreu de la Bible était comme clouée.

Elle savait le grec, le latin, l'espagnol,

Accompagnait du luth son chant de rossignol;

Et bien qu'elle vécût dans la foi de Moïse,

Sara devint bientôt célèbre dans Venise,

Pour son chant angélique et sa rare beauté !

Pendant tout un hiver (i) son nom y fut fêté.

Et les nombreux Chrétiens, en lui rendant hommage,

La plaignaient d'être Juive et disaient : Quel dommage !

Je me suis demandé plus de cent fois d'où vient

Que de tout Juif, par force, on veut faire un Chrétien ?

D'entrer au paradis, il n'aurait pas la grâce ?

Tant mieux pour vous ! Vous y trouverez plus de place !

Prouvez que le Chrétien est plus riche en vertus ;

Que la raison domine en ses sacrés statuts ;

Qu'il a plus de bonheur dans la présente vie,

Qu'il connaît moins la haine et qu'il a moins d'envie !

Et quant au ciel, qui suit la justice et ses lois,

Vous n'en savez pas plus qu'un Juif ou qu'un Chinois !

Sara, sachant par cœur Moïse et les Prophètes,

Dédaignant la louange et le luxe et les fêtes,

S'éprit d'une œuvre épique intitulée : Esther!

Par Ansaldo Ceba. Depuis Huss et Luther,

Aucun Chrétien n'avait su tirer un poème

Des femmes de la Bible et du texte hébreu même.

Sara, sans préjugés, et Juive par raison,

Mais de cœur exaltée, en un diapason

Au-dessus de la note, écrivit au poète,

Appelant Ansaldo grand homme et forte tête !

« Votre Esther, » lui dit-elle, « œuvre d'un grand penseur,

» Est un baume pour moi d'une grande douceur.

» Je la mets sur mon cœur, le jour, pendant la veille,

» Et sous mon oreiller, la nuit quand je sommeille. »

Ansaldo, son aîné de plus de vingt-deux ans,

Sans l'avoir jamais vue, ému de ses élans,

En des sonnets brûlants lui déclara sa flamme !

Et Chrétien avant tout, voulait sauver son âme !

Il se fit envoyer un fidèle portrait

De la muse adorée, et lui dit : « Qu'il voudrait,

» Quand elle aurait lavé sa belle âme immortelle, » L'implaner dans la sienne et mourir avec elle ! » Plus Sara recula devant ces bras ouverts, Plus Ansaldo s'avance et lui dit en ces vers :

« Que penses, que fais- tu? Quand donc, dans l'eau sacrée, » Juive, baigneras-tu l'or de tes blonds cheveux ? » Et quand ouvriras-tu tes brillants et beaux yeux, » Au soleil éclatant du Calvaire- Empyréef i ) ? »

Sans céder sur sa foi, Sara coquette un peu,

Et ses sonnets d'amour ne manquent pas de feu !

« Voici le portrait peint de celle qui décore » Ton buste qu'elle porte, en son cœur, tout sculpté. » Qui, la main sur son sein, dit avec volupté : » Mon idole est ici; tout le monde l'adore (2) ! »

( 1 ) Che pensi, hebraea, che fai ? Nel sacro fonte Non bagni l'oro ancor de tuoi capelli ?

E chiudi gli occhi leggiadri e belli, Al sol ch'awampa in sul Calvario monte!?

( 2 ) L'imago è questa di colei ch' al core Porta V imago tua sola scolpita ; Che con la mano al seno al mondo addita, Qui porto l' idol mio! Chiascun' lo adore!

Le poète anxieux et pressentant sa mort, *

Pleure son insuccès et se plaint de son sort !

« Amphion, aux sons de sa lyre,

Emut les pierres du rocher.

Les fauves sont venus lécher

Les mains d'Orphée, en son délire.

Sara ! Comment me comparer

A ces bardes ! Ce que j'adore,

Ne puis te le faire adorer !

Où ces morts me passent encore,

Ou bien, ton cœur, de marbre un bloc,

Est plus dur qu'un fauve et qu'un roc (i) ! »

Bientôt, à ses dépens, Sara devait apprendre Qu'on ne peut, vertueuse, être coquette et tendre !

( i ) Trar le piètre Anfione

Délia sua lyra al dolce suon poteo

Muover le fiere Orfeo

Sara ! che paragone

Fai tu di me con loro ?

Se tratta encora e mossa

Ad adorar non Y ho quel dio ch' adoro !

Ohi ! Ch' essi poter piu di quel ch' io possa

O si piu non poter tu vinci e passi

Coq la durezza tua le fiere e sassi !

Pas même en effigie ! Au milieu du Ghetto, On l'accusa d'aimer un Chrétien in petto.

Sara ne daigna pas elle-même répondre Aux calomniateurs. Mais, voulant les confondre, Le rabbin de Modène, un ami de Sara, Sur le point d'éditer un sermon d'apparat, Lui dédia son œuvre. Et dans sa dédicace, Il l'appelle : « L'Esther, la gloire de sa race ! » Mais un ennemi vint, de l'Inquisition, Accuser par écrit la fille de Sion D'être athée et d'avoir dit que l'âme est mortelle. Et cet accusateur était amoureux d'elle !

Sara, devinant d'où lui venait ce danger, Va ramasser le gant. Les rôles vont changer ! On voit que le combat la grandit et l'allèche ! Car, en tendant son arc, elle bénit la flèche !

« Sous ta garde, Seigneur, je m'apprête au combat, » Pour me défendre contre un guerrier qui m'outrage ; * Qui dénie à mon âme, en sa perfide rage, ft La foi dont elle est ceinte, et qui pour toi se bat !

» J'entre dans une arène, où le fourbe s'ébat,

» Mais confiante en toi, je m'arme de courage,

» Et je repousserai les coups de son ouvrage,

» Sans cuirasse et sans casque, en robe de sabbat !

» A l'ancêtre Abraham, de grande renommée, » De poussière, jadis, tu formas une armée.

» Avec elle, il vainquit ses ennemis, les Rois !

» Renouvelle pour moi l'exemple d'autrefois ! » Et fais que ta servante, indûment opprimée, » Démontre ta puissance, avec l'encre imprimée (i) ».

( i ) Con la tua scorta, ecco, signor, m'accingo, A la difesa ove m'oltraggia e sgrida.

Guerier che ardisce querelar d'inflda, L'aima che, tua merce, di fede io cingo

Entro senz'armi in non usato arringo.

Ne guerra io prendro contra cbi mi sfida Ma perche tua pieta, mio Dio, m'affida, Col petto ignudo i colpi suoi respingo !

Che se polve gia Parmi formasti

Al grand Abramo, contra i nemici régi.

Si ch' ei di lor fe memorando scempio.

Rinova in me, ben ch' inegual Pessempio !

E Tinchiostro ch'io spargo fa ch' or basti, A dimostrar di tua possanza i pregi !

Fouettant son adversaire, et ne le quittant point,

Elle le fait saigner à travers son pourpoint.

« L'âme n'a pas besoin qu'un mortel la défende ! »

Dit-elle ! « Elle est là-haut, au-dessus des combats !

» Mais si jamais, un jour, Dieu veut qu'elle descende,

» Tu ne seras pas là ; car toi, tu n'en as pas !

» Si je ne croyais pas à la vie immortelle,

» Je me la donnerais en acceptant ta foi.

» Pourquoi m'enfermer, libre, en une citadelle ?

» J'ai tout ce qu'il me faut, et ne veux rien de toi !

» Je le sais, la beauté n'est qu'une fleur fragile ;

» Un parfum de printemps qui n'atteint pas l'été;

» Et j'aurais du mépris pour ma beauté d'argile,

» Si je n'aspirais pas à l'immortalité ! »

Cette audace effraya l'homme du Saint-Office.

L'opinion publique en avait fait justice.

Mais il devint évêque, et Sara disparaît.

Son nom nous est resté, de même son portrait.

Ses sonnets, en beaux vers, et ses fragments de prose

Sont des œuvres de style et d'un parfum de rose.

Morte avant cinquante ans, et fidèle à sa foi,

Sara n'écrivit plus qu'un rouleau de la Loi !

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