A MES VIEUX AMIS
Rodrigue s et Nette r
J'écoute. Dites-moi tout ce que vous voudrez. Mon cœur transpercé saigne et vous le saupoudrez. C'est bien dit. Je ne vous dirai pas le contraire. Mais rien ne me distrait. Rien ne peut me distraire!
Quand je rentrais chez moi, naguère, triste et las, Un ange à face humaine, en cette chambre, hélas ! M'attendait souriante, — et c'était une fête — Pour réchauffer mon cœur et refroidir ma tête.
Vous êtes, tous les deux, de bons et vieux amis, Des amis éprouvés, passés par le tamis. Mais fussiez-vous des dieux et porteurs d'un dictame, Je le refuserais, sans l'amour de ma femme !
a Maria Deraismes
Vous portiez crânement de Minerve le casque,
Exquise de beauté, vous n'aviez pas de masque.
Votre sœur, un portrait de la reine Margot,
Avait un certain air qui sentait le fagot,
Chez madame O'Connel, dans un grand pique-nique
Dont Paris, en ce temps, parla dans sa chronique.
Ma femme, en vous voyant, d'un air riant et gai,
Me dit : « C'est un secret que Ton m'a divulgué.
» Cette belle Minerve est une docte Muse,
» Dont la pensée élève et dont le verbe amuse
» Les hommes sérieux, de n'importe quel rang,
» Qu'elle admet à son cercle, ouvert au parler franc.
» Sachant qu'elle n'est pas pour la polygamie
» Présente-moi. Dis-lui que je suis son amie. »
inq minutes après, d'un mutuel transport, >us étions quatre amis, à la vie, à la mort !
Oh ! laissez-moi pleurer, âmes chéries !
Et laissez-moi pour la mort m'appréter.
Les sources de mes pleurs seront plutôt taries, Que mes larmes de s'arrêter.
Elle n'est plus, votre amie et ma reine.
Notre lien se rompt de toutes parts.
Nos cœurs sont disloqués, rompue est notre chaîne. Les tronçons en gisent épars.
Car elle était la gardienne vestale, Du feu sacré de la sainte amitié.
Et maintenant je suis errant dans un dédale, Comme un aveugle estropié.
Je le sais bien, pour l'amour de l'amie, Vous maintiendrez le vieil ami debout.
Car elle n'est pas morte, elle n'est qu'endormie, Et son âme me suit partout.
Et quand la mort, qui jamais ne s'énerve, Aura passé sur nous tous son niveau, Alors ma chère femme et sa belle Minerve Viendront faire ouvrir mon tombeau.
Et me diront : « Lève-toi, cher poète, De nous unir le jour est arrivé !
Et ton cœur qui fut bon, pour monter jusqu'au faîte, Pour toujours au nôtre est rivé ! »