SCENE III
Un corridor du château.
Méléandre y rencontre Sélysette qui tient la petite Yssaline par la main.
MELEANDRE
Où vas-tu, si pressée, Sélysette?
SÉLYSETTE
Nulle part, Méléandre... Nous cherchons un endroit à l'abri du soleil...
Il est vrai que les pierres semblent fondre aujourd'hui dans le creuset des murs, la mer est comme un lac ardent,
l'éternelle fraîcheur de la forêt ellemême n'est plus que la fraîcheur de l'ombre d'un bûcher, et le soleil a l'air d'un lion furieux qui dévore le grand ciel... Embrasse-moi, Sélysette, car tes baisers sont tout ce qui nous reste des rosées de l'aurore...
SÉLYSETTE
Non; je n'ai pas le temps; on m'attend quelque part et tu m'embrasseras ce soir...
MÉLÉAKDRE
Qu'as-tu donc, Sélyseite?
SÉLYSETTE
Ah! c'est si peu de chose et c'est passé si vite ! . . .
MÉLÉAVDRE
Que dis-tu?
AGLAYAINE ET SELYSETTE
Rien, rien... Embrasse-moi très vite...
Elle 1 embrasse violemment.
Ah!
MELEANDRE
Je saigne des lèvres
Quoi
SELYSETTE
ME LE ANDRE
Je saigne un peu. . . Tes belles petites dents m'ont blessé, Sélysette...
SELYSETTE
Oh! je suis une petite... je suis une petite louve. . . As-tu mal, Méléandre?. . .
MELEANDRE
Au contraire... Ce n'est rien... c'est
fini
SELYSETTE
Oh! je suis une petite... je suis une petite louve... quelle heure est-il?
MÉLÉANDRÊ
Il est près de midi.
SELYSETTE
Midi? oh! je n'ai plus le temps... on m'attend, on m'attend... Adieu, mon Méléandre...
MÉLÉANDRÊ
Sélvsette, Sélysette, où vas-tu?
SELYSETTE, chantant en s'éloignant en hâte
avec LA PETITE YSSÀLINE.
Quand l'amant sortit J'entendis la porte Quand l'amant sortit Elle avait souri...
Méléandre la regarde s'éloigner, puis il sort à son tour.
SCEXE IV Au sommet de la tour.
Entrent Sélysette et la petite Yssalixe. SÉLYSETTE
Nous voici tout en haut de la tour, Yssaline, c'est maintenant qu'on doit savoir ce qu'il faut faire... Oh! qu'il fait clair dans le ciel, sur la terre et la mer, ce matin, et pourquoi ce jour-ci est-il plus beau que tous les autres jours?...
YSSALINE
Où est-il, l'oiseau vert?
SÉLYSETTE
Il est là, mais on ne le voit pas encore... Nous nous pencherons tout à l'heure sur le mur, mais regarde d'abord par ici... On voit tout le château, les cours intérieures, les jardins et les bois... Toutes les fleurs sont ouvertes au bord des pièces d'eau...
Oh! l'herbe est verte ce matin!... Je ne trouve pas Aglavaine... Oh! mais vois-tu, là-bas, Méléandre?... Il l'attend... Baisse-toi, cachons-nous, il ne faut pas qu'il nous découvre ici... Il est au bord des réservoirs et c'est là que j'ai réveillé Aglavaine. . .
YSSALINE
Petite sœur, petite sœur, regarde par ici. Je vois le jardinier qui sème encore des fleurs autour de la maison . . .
SÉLYSETTE
Tu les verras lever et s'ouvrir,
166 AGLA.YAINE ET SELYSETTE
Yssaline, et tu les cueilleras pour moi . . . Viens, viens, je ne peux plus... Regardons par ici; on n'y voit que la mer qui est plus loin de nous...
Elles passent de l'autre côté de la tour.
Elle est trop belle aussi ! . . . On ne peut pas trouver un coin triste ce matin...
Elle est si belle, elle est si verte et si profonde qu'on n'a plus de courage...
Et puis, ma petite Yssaline, tout cela ne l'empêchera pas de sourire jusqu'au soir... Vois-tu les petites vagues sur la plage ?. . . Je ne peux pas, je ne peux pas, te dis-je!... Les fleurs et la mer m'en empêchent. . . Je ne pourrai jamais le faire pendant le jour...
YSSALINE
Oh! voici les mouettes, petite sœur, les mouettes arrivent!... Oh! oh! il y en a ! ... il y en a ! Il y en a deux mille ! . . .
îe:
SELYSETTE
Elles viennent toutes ensemble de l'autre bout des mers... On dirait quelles apportent des nouvelles...
YSSALINE
Non, non; elles apportent des poissons, petite sœur... Et les petits qui crient dans les fentes des murs... Ils ont des becs qui sont plus grands qu'eux-mêmes... Là, là, vois-tu la grande qui apporte une anguille?...
Tu ne vois pas?... C'est là, c'est là... Ils l'ont déjà mangée. . . Et F autre aussi là-bas... Et les grandes ne mangent rien... Encore, tu vois?... la grande n'a [rien gardé pour elle... C'est la mère, petite sœur?
SELYSETTE
Qu'ai-je dit à grancUmère, Yssaline?
YSSALINE
Pourquoi pleures-tu, petite sœur?
SELYSETTE
Je ne pleure pas, Yssaline, mais je songe, je songe... Ai-je embrassé grandmère avant de m'en aller ?...
YSSALINE
'Oui, tu las embrassée en partant.
SELYSETTE
Combien de fois?
YSSALINE
Une fois, petite sœur, nous n'avions pas le temps...
SELYSETTE
Je crois que je n'ai pas été douce...
YSSALINE
Nous étions très pressées, petite sœur...
SELYSETTE
Non, non; je ne peux pas ainsi...
Elle sera toute seule, Yssaline, et ne pourra j amais se rappeler autre chose . . . Vois-tu, quand on s'en va et qu'on n'a pas été plus douce qu'à l'ordinaire, ils croient qu'on n'aimait plus... Mais c'est tout le contraire qu'il faut croire; c'est parce qu'on aime trop qu'on a peur d'être douce.. . Il est vrai qu'on a tort; car ils auront beau faire, quand ils vivraient mille ans, ils n'entendent plus jamais que la dernière parole qu'on a dite... Je l'ai vu, moi aussi, lorsque mère est partie... Elle ne m'a pas souri au tout dernier moment, et je revois toujours qu'elle ne m'a pas souri. . . On dirait que le reste de la vie ne compte plus... Et puis, qu'ai-je dit d'Aglavaine?... Je ne me rappelle plus... Il faut que je revoie grand(
170 AGLAYAINE ET SELYSETTE
mère... Les autres, c'est pour eux; il ne faut pas qu'ils sachent... Mais elle est toute seule; et ce n'est pas pour elle que je monte à la tour et que j'en descendrai... Tu comprends que ce n'est pas possible... Viens, viens, nous allons l'embrasser bien plus fort.. .
Elles sortent.