MARIE TUDOR
Monologue de ï Homme (1), un de ces personnages mys-
(1) UHomme ! un île ces noms comme M. Hugo a le privilège d'en inventer :
Ses noms ont des beautés que n'ont point tous les autres.
Rien n'égale en ce genre la fécondité de son imaginative dont il serait trop long d'énumérer seulement toutes les merveilles. Ainsi, dans les Burçiraves, pour en donner au moins nn second exeinple, le même personnage qu'il appelle, dans la première partie de la pièce, le Mendiant, et dans la seconde, l'EHiperejjr, et qui, en parlant de lui-même, prend les noms de Frédéric-Barherousse, est inscrit a la lable sous un quatrième nom, celui del'rédëric de liolieiislanffen.Ponr moi, peu familier, je l'avoiM', avec les llohenslauffen, et qui p-nsais, d;ms mon ignorance qu'il y avait eu penlètre plus d'un Frédéric dans la famille , j'allais prendre le Frédéric de lloht.'nsianffen de la table pour un autre que le Frédéric-Barberousse de la pièce , si je n'avais aperçu, accollé aux deux petits noms du premier, celui de M. Ligier, par qui je me souvins d'avoir vu porter la barbe du second avec la bonne grâce d'un bomu)e d'esprit, qui entend la plaisanterie el ne se fait pas faute d'en prendre largement sa part.
Mais il y a mieux encore : (|uarid -M. Hugo, et c'est une des ressources donlil use le plus fréquemmenl, fait parler ou chanter un de ses personnages derrière le théâtre , il se garde bien d'indiquer ce jeu de scène par les termes d'usage : « Pierre ou Jacques h la cantonade, I. ou " on entend au dehors la voix de Pierre ou de Jacques, » ou enfin : « Pierre ou Jacques au dehors chantant; » ce serait là du lieu commun. En pareil cas, quel que soit celui qui parle ou qui chante, il n'est plus pour lui que la Voix. François I" fredonne dans la coulisse, « Souvent femme varie,... » la Voix! .MaKii) crie, la Voix! Guanliamara hurle, lu Voix! .\ssureinent, s'il n'y avait là-tles>oiH quelque intention profonde et qui échappe à nos faibles yeux, il n'y faudrait voir qu'une grosse finesse de la plus aflligeaule pnérililé. Car, celui de vos personnages que votre //&>v//o n'appelle plus que la Voix, l'autre on
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téi'ieux , qui sont la cheville ouvrière de la plupart des drames de M. Hugo, savent tout, voient tout, entendent tout, arrivent et s'en vont sans qu'on saclie pourquoi ni comment, après avoir brouillé lés écheveaux et dit à chacun sa bonne aventure. L'Homme donc vient d'apprendre la sienne à l'ouvrier Gilbert, et comme il éprouve le besoin d'en révéler tout autant à milord Fabiani, il cause tout seul (journ. I, se. 5), et se promène de long en large , en attendant que milord ait fini de nous chanter, du fond du théâtre , cinq jolis petits couplets en rimes riches qui ne nous coûtent que
huit lignes inutiles , plus les couplets ; ci 8
MonoUigue de Gilbert (journ. I, se. 8) qui, venant de découvrir que Fabiani le fait cocu , s'écrie judicieusement : < Oh! Dieu! voilà en une heure plus de choses terribles sur moi que ma tête n'en peut porter. ». Aussi est-il fort naturel qu'il n'ait plus qu'une idée, la vengeance: « Oh! me venger de ce lord Chambrassil (Fabiani) ! Oh ! cela m'est
égal de mourir, mais je voudrais être vengé !
Je donnerais mon sang pour la vengeance! Qui veut me venger de lord Chambrassil et prendre ma vie pour payement? » Il en est là , lorsqu'un ennemi de Fabiani arrive tout à point pour lui dire, venge-toi et tu me vengeras ; et bientôt Marie Tudor, que Fabiani a trompée pour la maîtresse de Gilbert, lui dira aussi : venge-toi, venge-le, venge-moi, et nous nous vengerons. Amener tant d'effets et de si variés par un monologue de vingt-six vers, quel homme! ci. . 26
les autres, qui sont en scène et qui l'écoutent, nous le nomment immédialemenl par son nom. Pour eux. il y a toujours qnel'ju'nn au bout de celte Voix, et cela t;sl si vrai que, dans la scène de Marie Tudor, à laquelle se rapporte celle noie, dès que VHomme entend la Voix, il se dit « c'est mon homme. »
Qu'on nous pardonne d'avoir insisté, quoique trop longuement sans douie, sur un genre de beautés qui passent inaperçues au théâtre, et que les lecteurs, et parmi eux les seuls penseurs, peuvent conjprendre cl goûter dans toute leur profondeur ei leur délicatesse.
F.T LES DRAMF.S DR M. HIOO.