‹ Agnès de Méranie et les drames de M. Hugo étudiés et comparésChapitre 3 sur 17 · LES BARONS · texte numérisé non relu

LES BARONS

Sirel sire! pour Dieu ! demeurez avec nous.

GUILLAUME

Sire, nous ne voulons point de roi , sinon vous.

TOUS {levant leurs épées).

Oui! oui! Philippe-Auguste!

PHILIPPE {levant son cpée).

{Tous baissent leurs épées.)

Ainsi se maintient jusqu'au bout l'unité d'un caractère où se retrouvent toujours , à travers les emportements d'une nature encore barbare, la dignité d'un roi, la loyauté et la franchise d'un chevalier, avec toutes les délicatesses d'un amour qui l'emporte sur tout le reste. ÎS'en croyez pas Philippe lort:qu'il se demande

16 AGNÈS DE HÉRANIE

si le désir de la vengeance ne l'entraîne pas jusqu'à détester Rome plus qu'il n'aime Agnès : car, sitôt qu'il la voit atteinte d'un mal dont il est bien loin encore de soupçonner la gravité et qu'il n'impute qu'aux orages soulevés par la présence du légat, c'est au légat même, à l'auteur ou au représentant de l'auteur de tout son désastre, c'est à lui qu'il s'adresse et qu'il dit ce mot admirable qu'un grand comédien eût rendu sublime ;

Sauve-la, moine, et je te pardonne.

Que, du reste, on puisse reprendre dans la bouche du Philippe- Auguste de M. Ponsard quelques expressions qui sentent un peu trop leur dix-huitième siècle et VEsnai sur les mœurs; qu'il ait tort de parler de la cour de Rome , comme il le fait , en face d'un peuple , d'une armée et d'une cour qui lui sont tous si aveuglément soumis, qu'enfin il se montre parfois plus chevalier que de raison, je l'accorde. Mais ces défauts, si grands qu'on les suppose , n'altèrent pas le fond d'un caractère qui demeure généralement aussi vrai qu'original, et qui seul sulfirait pour animer et soutenir l'action d'une tragédie. Que penserons-nous donc de celle oii, sans parler du reste , nous en trouvons encore un autre qui ne le lui cède point de vérité ni d'intérêt?

Agnès de Méranie, telle que le pcëte nous l'a faite, est bien la femme qui convenait à Philippe-Auguste pour tempérer l'ardeur de cette âme de feu, et l'adoucir sans l'énerver. Elle y est parvenue parce qu'elle n'y a point visé : c'est une bonne et simple femme qui n'a de coquetterie que celle du cœur, la plus puissante de toutes, il est vrai, car on ne songe pas à s'en défendre. Epouse et mère, elle ne raisonne pas doctement sur ses devoirs : elle se lient heureuse de les remplir parce qu'elle les aime, elle s'y attache avec cette sensibilité vive et profonde qui fait sa grâce et sa force, et qui, pour sauver les siens, la rendra capable des plus grands sacrifices, bien qu'elle ne s'y dévoue point avec la constance d'une âme naturellement héroïque. Sa veitu est celle des cœurs faibles et tendres, la résignation. Elle ne se résigne même au malheur qu'après avoir épuisé en vain tous les moyens

ET LE> [(KVMES DE M. niGO. IT

de s'y soustraire , qu'après avoir déploré lonj^uement, maudit même les tristes lois d'une nécessité inexorable. Nen attendez pas les affections viriles de la matrone romaine, ni cette lierlé dame qui fait dire à Lucrèce de son époux :

li est chef pour so haltro à la [tlat; prciniiMe : A lui, plus qu'aux soldais, la guerre esi nieiirlrienî ; Va moi-môme, après (oui, j'aimerais mieux le voir Noblemenl mon, qu'en vie et irailie à son (iev(»ii-.

Agnès lient un tout autre lanfïaj;;^ à Pliilippe-Augu>le prèl » guerroyer :

Je suis (ière, il est vrai, tant vous èles vaillaiil; Pourlanl je m'en alllij;e en m'en émei veillant. J'aimerais presque mieux, en Ci' mélier des armes. Moins de valeur pour vous, ei pour moi moins d'alarmes. — A-l-on bien attaché les pièces du ha mois? Au moment du combat, il se (!éf;iil parlois. Ton armure, Philippe, est-elle bien ireiupée? Ah ! toute armure laisse un passasse à l'épée !

Mais Agnès connaît les devoirs du roi, et elle s'y conforme en soupirant :

J'avais espéré mieux : mais je sais, monseigneur, Qu'il faut èire au devoir avant d'être au bonheur.

Pourtant, avant que le roi ne la quitte, elle lui adresse encore à demi-voix ce dernier mot, où se devine tout ce qu'elle n'ose dire : « Sois prudent ! »

J'aime, j'admire ce caractère de femme et d'épouse, si naturellement composé de sensibilité, de faiblesse et de courage. Mais un peu plus de piété, de dévotion même, ne lui messiérait pas. A côié (ie ses romans, pourquoi, selon l'usage, n'a-i-elle pas son missel ? Partagée entre les scrupules d'une dévoiion dont son caracière !ui faisait une loi, en quelque sorte, il sa pahsiou ;;ourPiii!ippc-Auguste, Agnès n'eûl-elle pas été plus louchante, |i!u> ititéressiihie encore ?

18 AGNÈS DE MÉRANIB

A cela près, je ne vois rien d'excessif dans les amo'Ts de Philippe et d'Aijnès, rien qui sorte des vraisemblances, ni surtout des convenances. Une femme amoureuse de son mari, un mari qui est l'amant et s'est déclaré le chevalier de sa temme, c'est une singularité sans doute, mais dont il y a des exemples, et qui jusqu'à un certain point a sa raison d'être. Dans un temps où la galanterie avait remplacé la courtoisie, n'a-t-on pas vu M. de Monlausier se faire gloire, durant presque toute sa vie, d'être le plus assidu, le plus ingénieux, le plus galant des galants de sa femme, la belle et spirituelle Julie d'Angennes. A la même époque, il est vrai, un ami de M. de Moniausier, M. de Larocheloucauld écrivait : t II y a de bons mariages, il n'y en a pas de délicieux.» Mais n'en déplaise à sa raison, qui est parfois bilieuse, moi j'en connais, je me crois sûr d'en connaître un, d'où je conclus, quoi qu'on en ait dit, que la lune de miel de Philippe et d'Agnès a bien pu résister aux malignes influences de cinq ans de ménage. Qui s'est avisé de reprocher ù Racine, excepté d'Olonne (1) qui avait ses raisons, d'avoir fait Andromaque trop amoureuse de son mari? Il est vrai qu'il est mort, mais je me plais à croire que cela n'ajoute rien à la vraisemblance.

Est-ce donc un si grand mal, au surplus, que de nous représenter deux époux qui s'aiment un peu plus que ne veut la coutume, et faut-il pour un péché si peu commun les retrancher du nombre des chrétiens, comme l'ont demandé, avant de mourir, quelques-uns de nos jansénistes du plus grand format? Je dois en convenir cependant : Agnès n'a rien de commua avec ces héroïnes chrétiennes qu'on a fait monter, depuis tantôt quinze ans, sur notre théâtre. Elle n'a pas la grandeur d'âme d'une Silva, de

(l) On connaît l'épigramuie de Racine:

Le vraisemblable est peu dans cette pièce (Andromaque),

Si l'un en croit et d'Olonne et Créqui. Créqiii dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse; D'Olonne, qu'Andromaque aime trop son mari.

EpigTammo excellenie : Créqui et la comtesse d'Olonne n'aimaient pas les femmes,

Page 1