Premiers Principes, p. 112 et
sique régla toujours le mouvement spÊ:^ culatif. L'esprit humain subissait une d^ ses lois fondamentales. Arrivés à l'ultime limite de l'abstraction, nous ne pouvons plus différencier notre pensée et , par* suite, méconnaître son unité suprême.
Rien que nous sachions ne vient donc infirmer la description donnée par M. Spencer. La philosophie apercevait dans certains phénomènes une classe indépendante ou une négation vraie du naturel que les hommes de science et les philosophes de l'école expérimentale s'obstinaient - néanmoins à considérer comme le genre suprême et unique.
Grâce à cette violation inconsciente d'une loi primordiale de l'esprit , tout fait et tout événement se trahissait au philosophe comme naturel et surnaturel à la fois, et lui-même finissait par prendre
ces deux apparences abstraites d'un seul et même groupe d'éléments concrets pour deux réalités concrètes et opposées.
La pensée du philosophe profitait ainsi des conquêtes scientifiques, de l'augmentation de nos connaissances, pour y ramener son antinomie favorite, le malentendu soigneusement cultivé, la distinction illusoire du naturel et du surnaturel.
L'explication scientifique lui apparaissait fallacieusement comme une réduction du second terme au premier. Fallacieusement, car lorsqu'on attribuait le tonnerre à Jupiter, on ne sortait pas, logiquement parlant, du cadre du naturel ou de l'univers, et Jupiter lui-même devenait une négation gratuite de la nature; et lorsqu'on attribua le tonnerre à l'électricité, on passa du surnaturel au naturel en ce sens seulement, qu'on passa du même au
même, d'une natura naturans à une natura naturata^ comme dit Spinoza*, Mais bientôt il dut sembler à l'esprit du philosophe. que la théorie scientifique n'expliquait absolument rien : jugement erroné aussi, si l'on se place au point de vue soit de la science spéciale, soit de son application pratique.
Il y avait là, en somme, une juste revanche. Car la première réduction n'en était pas une, en bonne logique. On s'apercevait — un peu tard — qu'on n'avait rien réduit du tout, qu'on pouvait opérer formellement sur l'électricité de la même façon que sur Jupiter, qu'on pouvait, à propos d'électricité, comme de tout autre symbole abstrait, poser et reposer la fausse négation du naturel, le non-naturel.
Quand on voit double, quand on prend une seule et même chose pour deux objets
difiFérents, peu importe qu'on poursuive sur la partie l'enquête commencée naguère sur le tout ! Par le fait, rien ne s'oppose à la croyance que telles ou telles catégories de phénomènes étudiés par le savant, revêtent, comme l'univers en général, un aspect extranaturel qui nous échappe.
Kant, Auguste Comte et Spencer furent, dans le temps présent, les victimes les plus illustres de cette antique illusion de l'esprit.
Le monisme des penseurs, leurs efforts pour atteindre la formule du Tout-Un ou de rUn-Tout, voilà la pierre de touche infaillible qui nous permet de dévoiler le vice de leurs méthodes et nous découvre
les véritables causes de la situation philosophique.
Le monisme représente lui-môme une grande vérité d'ordre psychologique. Ce caractère précisément le rend propre à la démonstration de Terreur. Nous ne jugeons que par contraste, et le noir ne se perçoit vraiment noir que s'il s'étale à côté du blanc. Les philosophes qui poursuivirent avec le plus d'ardeur l'unité suprême du monde, peuvent moins que les autres nous cacher l'essence métaphysique de leurs spéculations. Et ceux que cette recherche capta à un degré relativement plus faible, se dérobent par là môme aux attaques des adversaires.
Tels, dans la philosophie du siècle qui va finir, se montrent Kant et surtout Comte.
Il semble d'autant moins facile de les convaincre de métaphysique, que leur rao-
Bisme se découvre plus malaisément. D'autres, au contraire, et Spencer parmi eux, méritent en toute évidence le reproche de rester profondément imprégnés par l'esprit métaphysique. Sans qu'ils le veuillent ou le sachent, leurs tentatives de synthèse universelle établissent l'objection la plus écrasante qu'on parvienne à dresser contre leur agnosticisme. Invoquer ce témoignage dans la discussion des thèses agnostiques suffit pour les voir aussitôt se réfuter d'elles-mêmes.
Résumons brièvement les critiques de cette sorte.
La matière, la force, la pensée forment autant de modes de l'incognoscible. Mais bien qu'impuissants à sonder le fond intime de la matière, de la force, de la pensée, nous devons reconnaître qu'un lien de proche parenté réunit la matière, la force.
ilO AGNOSTICISME
la pensée. Nous devons croire à leur identité de nature.
(c Les modes de Tincognoscible, affirme M. Spencer, que nous appelons mouvement, chaleur, lumière, affinité, se transforment l'un en l'autre, et se transforment aussi en ces autres modes de l'incognoscible que nous appelons sensations, émotions, pensée. »
M. Spencer nous assure ainsi par deux fois que A = A, et proteste en môme temps ne rien savoir du premier A, ni du second.
Tous deux demeurent impénétrables. Un mystère se change là en un autre.
Par malheur pour M. Spencer et pour son école, une science existe qui détermine nettement les cas où s'admet l'axiome A=A. Par les moyens les plus usités, les plus empiriques — si l'on veut, en comptant sur les doigts — ou par des procédés
très raffinés et délicats, mais qui se réduisent tous à la méthode directe, il importe de se convaincre que le premier A est égal à 5, par exemple, et que le second A n'est ni7, ni 12, mais bien 5 aussi. Et le malheur veut encore qu'une autre science, la logique, fortement soupçonnée de cacher une algèbre applicable à des cas très complexes, enseigne, à son tour, exactement la môme chose.
Le monisme et la croyance à Tincognoscible semblent donc se contredire et par là déterminent une dernière antinomie, à laquelle l'école évolution niste n'avait certes pas songé.
On blesserait les lois du raisonnement en affirmant à la fois l'identité de tous les phénomènes et leur incognoscibilité. La première marque le terme suprême de la seconde. L'identité en général sert à définir
la cognoscibilité en général. De sorte encore que, si Ton séjourne trop longtemps sur le^ cimes élevées de l'abstraction pure, on court le danger prévu par la loi de l'identité des contraires. On tombe à plat dans Terreur qui consiste à prendre la négation apparente de l'identité ou de la pure connaissance, l'incognoscible, pour quelque chose de réellement distinct, de réellement séparé du connaissable.
M. Spencer verse ouvertement dans cette illusion. Il fait partie, sous ce rap-
port, du groupe philosophique qui compte dans ses rangs Hegel, Schopenhauer, Fichte, Leibniz, Spinoza, Giordano Bruno, Platon, tous les philosophes assez audacieux pour s'imposer la tâche difficile de corriger l'agnosticisme par le monisme, un excès de prudence par un excès de témérité.
LES MODES DE L'iNCOGNOSCIBLE 113
A cette série s'oppose naturellement l'école nombreuse et non moins florissante à laquelle appartiennent Aristote, Bacon, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme, moins catégorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un agnosticisme plus rationnel ou mieux motivé. En effet, il semble logiquement moins défectueux.