‹ Agnosticisme: essai sur quelques théories pessimistes de la connaissanceChapitre 14 sur 15 · UN POINT CONTROVERSÉ DE LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

UN POINT CONTROVERSÉ DE LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. — CONCLUSION

Si le connaissable comporte un inconnaissable, ou, plutôt, si j'ai la moindre appréhension de cette existence parallèle ou sous-jacente, il faut, pour produire en moi cette appréhension et la notion ellemême de l'inconnaissable, que celui-ci se manifeste d'une manière quelconque à mon intelligence.

Mais alors il rentre dans la classe des choses connaissables, et le problème fondamental de Tagnosticisme apparaît comme absurde en soi. Il se résout avant d'être posé.

Affirmer l'inconnaissable, c'est, aussitôt^ le nier. La loi de l'identité des contraires supragénéraux ou surabstraits ne saurait recevoir de confirmation plus éclatante.

Les agnosticistes font grand cas de l'analogie qui assimile à l'aveugle-né ou au sourd-muet, dans leurs rapports avec la lumière et le son, l'homme pourvu de ses cinq sens, dans ses rapports avec l'inconnaissable.

Nous acceptons volontiers le parallèle.

Les mômes causes nous semblent, en effet, produire dans un cas, la croyance à l'existence d'un univers sans clarté et sans

bruit, et, dans l'autre, la foi à un monde connaissable doublé d'un monde inconnaissable.

Cette dernière illusion nous abuse en outre toujours de la même manière, soit qu'elle obscurcisse la vue pure et simple de Tunivers en le voilant du fantôme de Dieu, soit qu'elle détermine la vision trouble d'un univers et de son essence impénétrable.

Loin d'être une hypothèse, — et encore moins une hypothèse impossible àvérifler, comme on l'a prétendu, — l'affirmation que l'humanité se trouve devant l'inconnaissable dans le même état que l'aveuglené ou le sourd-muet devant la lumière ou le son, constitue, au contraire, une vérité certaine.

Malheureusement, elle s'énonce à l'ordinaire en termes trop généraux, en termes^

dépassant l'expérience acquise et les inductions qu'on en peut tirer. Le mot « humanité» s'applique uniquement ici aux hommes qui éprouvèrent, éprouvent ou éprouveront le besoin mystique. A ceux-là seuls s'étend l'analogie indiquée plus haut.

Une chose leur manque, en eflTet, qui est sensiblement de même nature dans les deux cas : une connaissance du monde, retranchée, aux uns, par un défaut de conformation individuelle et, aux autres, par un défaut de conformation sociale, si je puis m'exprimer ainsi, par une évolution retardée ou n'ayant pas encore abouti.

Sans doute on objectera que, si les aveugles et les sourds-muets formèrent toujours une minorité inflme au sein de l'espèce humaine, le contraire semble vrai du rapport numérique entre les croyants et les athées, les agnosticistes de toute

sorte et leurs contradicteurs. Mais cela que prouve-t-il? Faudra-t-il plébisciter sur l'existence de l'inconnaissable?

Nous-mêmes accordons facilement aux méthodes quantitatives une certaine valeur dans les sciences des phénomènes les phis compliqués. Le fait brutal de l'écrasante majorité des théistes et autres fervents de l'inconnaissable ne saurait donc, à nos yeux, passer totalement inaperçu.

Car, pour insuffisant qu'il soit, quand il se présente isolé, l'argument du nombre devient précieux lorsqu'il confirme ou infirme des conclusions puisées à d'autres sources.

Or, dans le cas qui nous occupe, des indications multiples viennent unanimement attester la longue stagnation de l'humanité primitive dans un état de méconnaissance absolue à l'égard des principales

lois qui régissent la nature et l'homnie.

Notre thèse trouve, par suite, un appui plutôt qu'un obstacle dans les considérations purement numériques sur la force et le développement de certaines croyances. En effet, si notre ignorance précède nécessairement notre savoir, la foule des partisans de l'agnosticisme opposée à la petite phalange de leurs adversaires nous induira simplement à constater l'antériorité historique de certains états sociaux par rapport à d'autres états qui leur sont directement contraires.

Mais avant de continuer cette série de remarques sur la genèse du concept fondamental de tout agnosticisme, notons quelques caractères secondaires qui distinguent de l'idée de Dieu l'idée d'un substratum mystérieux des phénomènes.

Le premier de ces concepts est beau-

UN POINT CONTROVERSÉ 12t

coup plus complexe que le second. Il résulte d'un ensemble compact de notions distinctes et variées (anthropomorphisme, causalité, finalité, etc.) venant se grouper autour d'un noyau central : l'idée purede substratum.

Mais la conception théologique ou religieuse est en outre infiniment plus répandue que l'idée métaphysique en comparaison très simple. La première appartient à l'humanité en masse; elle domine l'homme inculte et ignorant. La seconde ne se constate guère que chez l'homme instruit et le penseur de profession où elle semble même surgir à la suite d'une étude approfondie de la nature extérieure et de l'intelligence humaine.

Plus nous comparons, en effet, nos idées des choses avec les choses ellesmêmes, plus nous méditons sur leurs res~

semblances et leurs dissemblances essentielles, plus nous désirons ardemment saisir et fixer leur identité présumée, et plus nous nous sentons gagnés par le sentiment, la notion vague d'une diflFér.ence irréductible, d'un résidu qui gît tout entier dans les objets et non dans les idées qui les représentent.

Peut-être se passe-t-il ici un phénomène analogue à ceux des actes organiques dits inconscients qui se découvrent à une attention longtemps exercée. De même, Tidée d'une disparité certaine entre l'objet de la pensée et la pensée ne s'éveille qu'à la suite d'une méditation introspective accessible à un très petit nombre d'esprits.

Cette notion n'est pas, en soi, mensongère, comme cette disparité n'est pas, en soi, illusoire.

UN POINT CONTROVERSÉ i?3

Un tel caractère leur vient de la fatigue mentale inséparable de tout exercice intellectuel de ce genre et due principalement à l'état imparfait des méthodes psychologiques, à l'abus de l'introspection. Peu à peu, cette lassitude se transforme, à nos yeux, en une impuissance organique. Dès lors nous ne faisons que traduire notre sentiment de faiblesse en disant que sa cause occasionnelle, l'idée de dissemblance, ne pourra jamais disparaître.

Après bien des efforts pénibles, le philosophe parvient à découvrir au fond de sa conscience ce que l'homme vulgaire admet instinctivement : la certitude d'une différence entre l'idée et le fait, la pensée et l'objet pensé.

Pour tous deux cependant le rêve et l'illusion ne commencent qu'avec le concept de l'irréductibilité finale de cette dis-

semblance, irréductibilité dont l'hypothèse s'empare de leur esprit. Tous deux la prennent dès lors pour une vérité intuitive ou axiomatique absolument incontestable.

Le penseur primitif, le théologien^ l'homme religieux, l'ignorant s'inclinent devant ce résidu dernier de leur expérience mentale inconsciente. Ils l'appellent Dieu.

Le métaphysicien, le savant s'inclinent également devant ce résidu de leur expérience mentale consciente : le substratum mystérieux de l'univers. Et s'ils ne lui vouent pas un culte formel, s'ils ne s'adorent pas naïvement en lui, à l'exemple du théologien et de l'ignorant, c'est qu'ils ont subi un processus critique, c'est qu'ils se défient d'eux-mêmes, c'est qu'au fond de leur âme ils conservent un doute universel et fortement enraciné.

rx POINT CONTROVERSÉ 1Î5

On a Youlu expliquer le sentiment si tenace du substratum des choses en invoquant une incompatibilité d'essence entre le fait, manifestation du monde réel, et ridée, manifestation du monde transcendant.

Empruntée à la vieille langue métaphysique, cette formule parait aujourd'hui obscure et creuse. Essayons donc avant tout de Texprimer en un langage plus clair ou, du moins, plus conforme aux conceptions scientifiques régnantes.

Il s'agirait d'une manière d'abime qui sépare des choses nos idées des choses. Or celles-ci sont conçues par la psychophysique moderne comme des sys-

tèmes de mouvements qui se développent en certains centres cérébraux, et les premières se définissent comme des systèmes mécaniques qui se produisent hors de ces centres, en un milieu distinct.

Nous pouvons dire, par conséquent, que ridée de substratum surgit en notre esprit et s'y fortifie selon la mesure exacte dans laquelle y surgit et s'y fortifie l'idée d'une différence spécifique entre ces deux variétés d'un même genre. En d'autres termes encore, l'incompatibilité invoquée entre le fait et l'idée, le réel et le transcendant, se ramène naturellement à la très vieille séparation du « moi » et du « non-moi ».

Cette distinction classique conservera toujours une grande importance dans la vaste sphère des besoins immédiats et des notions qui en dérivent.

Mais en dehors de ces limites elle se montre dénuée de toute valeur intrinsèque. On s'en convainc aisément en recourant aux procédés de traduction scientifique mentionnés plus haut.

En effet, ce que le philosophe appelle « l'objet » se compose essentiellement de la nature extérieure, y compris notre organisme lui-même. Ce sont des systèmes de mouvements très compliqués qui se transmettent aux noyaux gris ou corps opto-striés des régions centrales du cerveau. Ici, ces mouvements déterminent de nouveaux mouvements dont l'ensemble se désigne en psychophysique sous le nom « d'idéation inconsciente ».

Mais le mouvement transmis ou intérieur, le mouvement circonscrit par les limites étroites de la substance grise des couches optiques et des corps striés, tend

sans cesse à redevenir le mouvement initial ou extérieur. Il engendre ce qu'on nomme l'activité réflexe inconsciente, vaste domaine où la psychologie doit s'eflForcer de pénétrer le plus possible, car le succès futur dépend de cette première conquête*.

Or, tous ces faits essentiellement homogènes n'autorisent en aucune manière la séparation absolue du moi et du non-moi.

Une pareille difierenciation se produit, néanmoins, chez tous les êtres organisés d'une certaine façon. D'externe le mouvement devient d'abord interne, sans perdre pour cela son caractère inconscient. L'idéation inconsciente forme la

4. L'activité réflexe inconsciente peut se définir encore : une libération du mouvement extérieur temporairement emprisonné dans les cellules de la substance grise centrale et se frayant une voie, rétrogradant vers les milieux de son action primitive.

condition primordiale de Tidéation consciente.

Une multitude de tubes nerveux juxtaposés et connus sous le nom de fibres blanches convergentes relient les noyaux opto-striés (siège de Tidéation inconsciente et point de départ des réflexes également inconscients) à une couche de substance grise, mince, onduleuse, continue, qu'on appelle l'écorce cérébrale ou la périphérie corticale du cerveau. Ce nouvel amas de substance sert à son tour de siège à un phénomène, une excitation, un mouvement qui prolonge ou répète, en lui donnant une allure à la fois plus succincte et plus stable, le phénomène, Texcitation, le mouvement immédiatement antérieur.

L'idéation inconsciente se caractérise surtout par ceci, que les sensations et les actes réflexes dérivés ne font que tra-

verser les noyaux opto-striés sans s'y attarder et sans y engendrer des systèmes quelconques d'idées. Et la conscience semble plutôt résider dans la systématisation ou la liaison des mêmes éléments intellectuels (sensations, actes réflexes).

Elle conserve, elle emmagasine d'une manière plus ou moins durable l'énergie qui, des corps opto-striés, passe dans les circonvolutions périphériques.

La conservation de l'énergie ou du mouvement, le souvenir^ et la liaison des parties distinctes, des afflux successifs de cette même énergie, la conscience proprement dite, peuvent constituer uu seul phénomène ou deux phénomènes différents, il n'importe.

En tout cas, le moi ou, plus strictement, la notion du moi résulte de cette liaison (ou mémoire) de certaines idées,

de certaines sensations, de certains actes qui, avant leur union et leur conservation par Técorce cérébrale, formaient, dans les centres profonds du cerveau, des idées, des sensations, des actes inconscients, c'est-à-dire une série de phénomènes objectifs.

Et avant de devenir des idées inconscientes, ces virtualités intellectuelles étaient, dans toutes les autres parties de l'organisme et dans tous les milieux quelconques qui l'environnent, des manifestations d'énergie ou des mouvements, soit encore des phénomènes objectifs.

On peut donc affirmer, en définitive, que si l'univers se compose de deux moitiés, elles présentent un circuit ininterrompu.

L'énergie ou les énergies se détachant des milieux cosmiques traversent les cen-

très profonds du cerveau et y déterminent les phénomènes de la mentalité inconsciente. Une fois produite, celle-ci se divise en deux courants. L'un remonte directement à sa source et redevient ce qu'il était auparavant : une énergie cosmique. L'autre fait un crochet, un détour, il traverse au préalable les couches superficielles de la substance grise du cerveau, il y détermine la mentalité consciente (volonté, mémoire, etc.). Mais il ne s'en dépense pas moins, il n'en retourne pas moins en grande partie, tant que dure la vie organique, et totalement, quand la vie cesse, à la même origine; il réapparaît encore comme énergie cosmique.

D'ailleurs, des causes et des influences nombreuses, les unes normales et les autres pathologiques, interviennent, régulièrement ou accidentellement, à la seule

fia d'empêcher cette bifurcation de se produire. Elles obstruent l'accès des couches corticales, elles forcent la totalité ou la presque totalité de l'idéation inconsciente à rebrousser chemin, pour ainsi dire, sans franchir l'état de mentalité consciente. Le sommeil, les maladies diverses, l'hypnotisme, etc., sont les manifestations les plus ordinaires de ces causes lointaines.

Aux yeux du physiologiste, le moi se réduit donc entièrement au non-moi.

On nous objectera sans doute que, à la seule fin d'aboutir à cette conclusion vraisemblablement matérialiste, nul besoin n'était d'opposer la science à la philosophie, ni surtout de venir déclarer qu'il suffisait de transposer, de la seconde dans la première, les formules vides et creuses, pour les voir se remplir comme par magie

et augmenter réellement le nombre de nos connaissances.

On oublie, en parlant ainsi, le reproche capital par nous adressé à toute métaphysique, y compris le matérialisme. On oublie que l'erreur la plus grave des anciens systèmes fut de confondre la science avec sa coordination philosophique, de nous présenter des conclusions particulières comme des conclusions générales ou même universelles.

Mais, loin de constituer une vérité scientifique de la dernière évidence pour l'esprit non prévenu, la solution physiologique n'offre qu'une simple hypothèse étayée, à part quelques faits bien constatés, sur un grand nombre d'autres hypothèses, les unes plus générales ou appartenant à des sciences plus développées, et les autres tout aussi particulières ou se rapportant

à des phénomènes nerveux et cérébraux encore à l'étude. Enfin, si la science retient et s'applique à vérifier une telle supposition, c'est précisément en raison du caractère spécial qu'elle lui attribue. Elle peut dès lors facilement la confronter avec des faits concrets et particuliers (expériences sur l'ablation des différentes parties du cerveau, expériences cliniques, hypnotiques, etc.).

Je ne veux pas, du reste, insister trop longtemps sur ce point. Le. paradoxe consistant à dire que l'identité des hypothèses directrices du matérialisme et de la physiologie du cerveau n'empêche pas leur distinction formelle ni même leur opposition, ce paradoxe apparent exprime une vérité de la plus haute importance.

Car, de l'hypothèse universelle à l'hypothèse particulière, une différence semble

exister en tout point comparable à celle journellement constatée entre la matière inorganique et le germe organisé. Y eût-il identité parfaite entre la composition chimique de la parcelle brute et celle du plasma vivant, seul, le plasma pourra se transformer, le cas échéant, en plante ou se développer en organisme animal.

De môme, l'hypothèse particulière possède seule quelque chance de devenir un jour une vérité scientiûque. Et, certes, le physiologiste se rallierait immédiatement aux postulats idéaUstes, s'il pouvait croire que la balance des probabilités expérimentales penche en faveur de ceuxci. La physiologie du cerveau n'en continuerait pas moins à rester une science, avec ses vérités déjà établies et ses méthodes éprouvées. Mais que deviendrait le matérialisme, s'il lui fallait échanger

ses axiomes fondamentaux contre ceux de l'idéalisme ?

Laissons donc ces deux non-valeurs, le matérialisme et son hypothèse universelle, et restreignons-nous à la science spéciale et à son hypothèse particulière.

Nous avons dit que la balance des probabiUtés expérimentales penchait du côté de l'opinion qui considère les phénomènes de conscience comme intégralement réductibles, en première hgne, aux phénomènes inconscients, et ensuite, aux événements extérieurs, aux faits du monde objectif.

Ne nous attardons pas à regretter le caractère incertain et problématique de cette assertion. Il nous est impossible de sortir, non seulement de l'ensemble du cosmos, comme le démontrent avec gravité certains philosophes, mais encore des

limites du temps où nous vivons, et des limites des connaissances acquises à notre époque. A cela se borne la seule relativité du savoir que nous puissions raisonnablement admettre.

Mais demandons-nous plutôt où réside la différence, morphologique et fonctionnelle que l'hypothèse particulière ellemême se plaît à reconnaître entre les faits culminants de conscience qui constituent la notion du « moi », et les faits primordiaux d'inconscience compris sous la dénomination générique du « non-moi »?

L'étude de cette différence nous donnera peut-être la clef du problème. Elle nous facilitera la découverte des origines de l'illusion si vivace qui consiste à doubler le monde d'un Dieu, la nature d'une « nature naturante », et le phénomène d'une essence nouménale.

Sauf erreur involontaire de notre part, nous croyons pouvoir résumer comme suit le rôle des idées conscientes vis-àvis de l'inconscient, cette multitude de sensations et de représentations qui, se distinguant à peine des faits extérieurs, s'y joignent régulièrement pour former ce que nous appelons l'univers objectif.

Quantité inflnitésimale au regard d'une quantité infiniment grande à laquelle elles servent de symboles, de signes, de substituts, les idées conscientes sont l'alphabet télégraphique, l'écriture sténographique du cosmos. Elles présentent une application frappante du principe de moindre résistance, elles réalisent une économie

immense de force, de temps, d'espace.

D'autre part, et d'après la structure môme de l'encéphale, le passage, en afïlux successifs, de l'énergie cosmique s'opère par la voie si angustiée des lobes cérébraux. Cela indiquerait que la perception s'effectue grâce à la fixation du mouvement initial ou externe dans ces lobes, si minime que soit la partie fixée.

Ainsi retenue, l'énergie s'emmagasinerait peu à peu dans l'écorce cérébrale.

Elle y déterminerait les phénomènes d'idéation, de mémoire et de volonté conscientes qui se produisent tant que persiste la vie ou la santé de l'organe correspondant.

Quant à la liaison ou systématisation des parcelles distinctes du mouvement emmagasiné, elle résulterait surtout de leur voisinage immédiat dans les circonvolutions cérébrales. Enfin des procédés

identiques d'excitation externe et de rétention interne serviraient à renouveler sans cesse, à retoucher et à reburiner cette « micrographie » de Tunivers \

Ainsi le « moi » pourrait se définir la synthèse finale des « raccourcis symboliques », des abréviations micrographiques du « non-moi ». Ce symbolisme fournirait la matière même du moi et le remplirait

i. Tout ce que nous savons sur Factivité inconsciente de l'esprit tend à confirmer cette manière de voir. Le travail cérébral se poursuit alors même que la conscience a complètement disparAi. Une véritable collaboration s'établit entre ces deux ordres d'activité mentale. Les éléments inconscients de l'esprit se combinent pour former des idées qui jaillissent comme des clartés soudaines, pour faire surgir des sentiments irraisonnés (antipathies et sympathies invincibles, etc.), ou pour produire des mouvements de toutes sortes (phénomènes attribués à Vatiention expectanie^ spiritisme, suggestion, etc.). A un moment donné, les forces conscientes de l'esprit aperçoivent le travail accompli par l'inconscient et utilisent ses résultats. Des problèmes scientifiques et esthétiques se résolvent parfois de cette façon, et les problèmes mnémoniques très ordinairement.

entièrement. Le sentiment de l'unité personnelle s'accroîtrait et se fortiflerait en raison directe du perfectionnement apporté par une longue habitude aux diverses combinaisons dont se montrent susceptibles les signes de cette écriture à la fois micro et sténographique.

Au contraire, le dédoublement et la pluralité du « moi » ne tarderaient pas à se produire si les abréviations symboliques du c( non -moi » restaient éparpillées ou insuffisamment liées entre elles. La micrographie du cosmos se troublerait alors de plus en plus et deviendrait en certains cas absolument illisible.

Mais si le « moi » ne sert qu'à concentrer ou à condenser, pour ainsi dire, le « non-moi » qu'il représente d'une façon plus ou moins durable et efficace, l'idéaliste conséquent, le philosophe qui voit

dans le monde extérieur un simple produit de l'esprit, commet assurément une erreur sans rémission. Il prend les signes, et le plus souvent môme les signes des signes, les caractères hiératiques de la raison, pour les choses et les relations que ces formules abstraites expriment et symbolisent.

En réalité, nulle science ne se préoccupe sérieusement du « sujet », sinon pour corriger telles ou telles erreurs qui pourraient se glisser de ce chef dans la connaissance de r « objet » ; nulle science, excepté celle, toutefois, qui étudie l'appareil micrographique lui-même et sa fonction spéciale. Mais, en revanche, pour la psychologie, si souvent confondue avec la philosophie, l'analyse du « moi » offre la plus haute importance. Le « sujet » et ses conditions remplissent ici presque entière-

ment l'angle visuel de l'observateur; et le ternie d'idéalisme qui, par malheur, ne s'emploie jamais en un tel sens, conviendrait fort bien à cet état mental.

On obtient les mêmes conclusions par les voies de la logique pure.

En effet si, logiquement parlant, le « moi » et le « non-moi » apparaissent comme deux espèces distinctes du même genre « être » ou « existence », et si, par suite, les caractères particuliers du « sujet » diffèrent des caractères spéciûques de r « objet », leurs attributs généraux coïncident nécessairement. En tant qu'abstraction pure, le a moi » se laisse donc réduire au « non -moi », considéré également in abstî'acto^ et vice versa.

Soutenir que la première idée diffère pa?' essence de la seconde est un paralogisme. Dans la langue hiératique de la

UN POINT CONTROVERSÉ li5

philosophie, comme dans le langage démotique du vulgaire, le terme « essence »

désigne des attributs communs à plusieurs espèces d'un seul genre et dont l'identité ne peut se dénier dans toute opposition vraiment générale ou abstraite. L'esprit humain ramène toute chose à l'idée de cette chose, ce qui, traduit en termes psycho-physiologiques, signifie que l'appareil cérébral condense toute excitation extérieure ou excentrique dans l'excitation intérieure centrale et inconsciente, et celle-ci dans l'excitation intérieure périphérique et consciente.

Il s'ensuit que l'esprit humain ne peut rationnellement aspirer qu'au monisme logique. La réduction des choses à leurs idées est la seule réduction possible des choses entre elles, la seule qu'acceptent

les sciences de la nature extérieure, la

seule enflii qui convienne à la psychologie ou à la sociologie.

La science vise et atteint les caractères essentiels ou communs, les cas appelés généraux. Elle ne s'adresse aux cas concrets et particuliers que pour en extraire des idées, des notions générales.

En ce sens encore, d'ailleurs peu usité, la science se révèle fatalement ainsi qu'un idéalisme inéluctable.

Récapitulons cette controverse.

La conscience, toujours personnelle, toujours subjective, sert à coordonner, à grouper entre eux les faits ou les événements dont la foule incohérente envahit du dehors^ à chaque coulée du temps, un

cerveau normal. Quant à ces événements eux-mêmes, il est loisible d'y voir des effets de la cause appelée « univers » et, par suite, des indicateurs, des représentants, des remplaçants de cette cause.

La conscience apparaît ainsi comme une sténographie naturelle du cosmos. Mais de môme que la sténographie ordinaire se compose d'une série de mouvements abrégés substitués à une série de mouvements plus étendus (écriture habituelle, voix, etc.), de même la sténographie cosmique constitue une véritable algèbre de l'univers qu'elle doit symboliser. Au reste, dans les deux cas, la substitution ne devient possible que par l'identité de nature des choses représentées et des symboles représentatifs.

On peut objecter que nous tombons ici dans un idéalisme qui nous ramène direc-

i48 AGNOSTICISME

tement à Platon et aux réalistes du raoven âge.

Aussi bien que Faccusation de matérialisme, ce reproche semble puéril et peu fondé; ou plutôt les deux objections se lient entre elles et appuient par là notre thèse. Elles prouvent de façon péremptoire le vide absolu de toutes les formules métaphysiques.

Le physiologiste, avons-nous dit quelques pages plus haut, accepterait volontiers rhypothèse de l'idéaliste, si elle se laissait démontrer par l'expérience. Nous pouvons afQrmer maintenant que les faits réalisent notre supposition. Le physiologiste admet les deux hypothèses.

Il ne commet pas Terreur du matérialiste; il ne confond pas le « vioi » avec le « non-moi », la forme avec le contenu, la pensée avec la chose pensée; il ne déclare

UN POINT CONTROVERSÉ ii'J

pas que la matière est tout, et l'idée — rien, si elle n'est pas la matière.

Mais il ne s'inféode pas non plus à l'illusion de l'idéaliste qui affirme... absolument la même chose, en transposant les termes de l'équation, en soutenant que l'esprit, l'idée, le moi sont tout, et que l'univers, la matière, le non-moi ne sont rien s'ils ne sont pas l'idée. A la confusion réelle inséparable du monisme transcendant, il oppose l'identité idéale poursuivie et atteinte par le monisme logique dans la science comme dans la philosophie.

D'autre part, cependant, le physiologiste convient avec le dualiste qu'il existe, entre l'idée et le fait, une distinction urgente, nécessaire, précieuse. Mais, au rebours du dualiste qui proclame l'irréductibilité de cette différence, il reconnaît aussi avec le moniste la probabilité beau-

coup plus grande de l'hypothèse contraire.

Il pose hardiment cette hypothèse et tâche de la vérifier.

Nous voyons ainsi le savant spécial accepter une série entière de suppositions qui se contredisent et s'opposent dans la philosophie pure, mais qui dans la science, sur le terrain des faits concrets et individuels, semblent se développer sans se détruire mutuellement. Ne serait-il donc qu'un philosophe éclectique dans la pire acception du terme?

En aucune façon. 11 ne s'agit pas ici le moins du monde d'éclectisme, de la méthode qui consiste à manquer de méthode, du raisonnement qui consiste à enfreindre les lois de la logique en laissant les contradictions les plus notoires vivre paisiblement les unes à côté des autres. 11 s'agit d'une synthèse non seulement expé-

rimentale, mais encore rationnelle en soi.

Le métaphysicien ajoutera ou n'ajoutera point créance à cet accord; il se refusera, en tout cas, à le raisonner.

Rien de plus naturel qu'une telle fin de non-recevoir. L'agnosticisme, comme la religiosité — avouons-le franchement — se complaît toujours en une ignorance présomptueuse qui suppose à jamais inexplicables les phénomènes et les relations qu'elle n'explique pas.

Le métaphysicien sincère ne peut admettre la conciliation du monisme et du dualisme, dans le problème du moi et du non-moi, du sujet et de l'objet, ni la conciliation des deux formes opposées du monisme, le matérialisme et l'idéalisme.

Aujourd'hui , personne ne discute ce point; et s'il semble qu'on ait pensé différemment autrefois, cela doit s'impu-

ib2 AGNOSTICISME

ter au langage inexact de la philosophie.

En réalité, la transaction poursuivie se bornait au rejet pur et simple de l'opinion adverse, et la synthèse qu'on désirait mettre en formule ne dépassait pas la thèse ou l'antithèse, considérées à tour de rôle comme le terme unique et supérieur.

Ces difficultés disparaissent presque totalement pour le psychologue ou le physiologiste. N'ayant affaire qu'à l'inconnu, ne trouvant jamais sur sa route l'inconnaissable, il n'abandonne aucun problème capable de rentrer par un point quelconque dans le cadre de ses recherches. L'inconcevable ne garde pour lui qu'un seul sens, celui de l'absurde. Il estime, par suite, que tout problème devient soluble, non pas seulement quand il se pose de manière à pouvoir être résolu — truisme digne de La Palisse et de ses nombreux

disciples, abstracteurs de second et de troisième ordre, — mais parce que, selon lui, tout problème peut effectivement se ■poser de manière à amener sa propre solution.

11 faut, pour cela, le spécialiser, le rendre accessible à rexpérience directe ou indirecte.

Ainsi procèdent, en efiFet, le psychologue et le physiologiste à l'égard des deux hypothèses monistiques et de l'hypothèse dualiste. Us élucident les conditions d'existence nécessaires à.la différenciation qui — nous l'avons montré, — après avoir établi dans les esprits simples l'antithèse du Créateur et de la créature, devient de plus en plus consciente dans les esprits façonnés par la culture scientifique. Elle finit par y déterminer l'antithèse du phénomène et de son

substratum , et celle-ci se substitue à la

i54 AGNOSTICISME

première différenciation ou se range seulement à ses côtés.

La pensée du métaphysicien s'exerce à vide. Elle s'attache à concilier des suppositions arbitraires et soustraites à toute expérience.

Comment, d'ailleurs, chercher leur harmonie, leur synthèse, leur unité suprême, puisque chaque hypothèse se donne, tour à tour, pour cette synthèse ou cette unité?

L'agnosticisme n'est, à telle enseigne, que l'expression philosophique de ce raisonnement aussi simple que juste.

Le savant spécial — psychologue, sociologiste ou physiologiste — évitera sans peine une pareille impasse. 11 refusera catégoriquement de reconnaître un caractère universel à l'antinomie qui, depuis des siècles, tient en suspens et désespère les imaginations spéculatives. Sous tous ses

aspects — comme problème de Dieu, du substralum des choses, de l'infini, des causes premières et dernières, de l'extériorité de la conscience, de la réalité du monde objectif, etc., — cette antinomie se résoudra, pour lui, en une série de questions particulières, tantôt sociologiques et tantôt psychologiques ou physiologiques.

Pour lui, les deux hypothèses monistiques et l'hypothèse dualiste demeurent des schémas que circonscrivent d'une façon stricte les faits concrets. Dès lors, rien ne s'oppose à la recherche de leur synthèse, recherche qui reste, comme les données qu'elle tend à généraliser, exclusivement psychologique, physiologique ou sociologique.

11 suffira ici d'une brève esquisse retraçant les trois séries de faits précités — ^:

encore très problématiques — pour saisir de suite la différence qui sépare les hypo-.

thèses philosophiques et les hypothèses scientifiques. On comprendra que les premières seules soient irréductibles les unes aux autres, — conséquence logique de leur caractère invérifiable.

Pour résoudre l'antinomie du sujet et de l'objet, la psychologie, aidée par la physiologie et la sociologie, suppose trois sortes de faits. Les uns se rapportent à la transformation du mouvement cosmique inconscient enmouvementcérébro-cortical et conscient.

D'autres ont trait à la valeur micrographique, symbolique ou représentative du mouvement cérébro-cortical lui-même, au rôle des idées conscientes dans la connaissance.

Les troisièmes enfin visent la distinction physiologique entre les choses et les idées, et la distinction logique entre les idées des choses et les idées des idées, considérées comme deux espèces différentes d'idées.

Faut-il démontrer que ces trois ordres de faits s'assimilent entre eux, qu'ils peuvent donner lieu à des synthèses encore plus vastes, enfin que, vérifiables et réductibles les uns aux autres ou généralisablés y ils composent la matière d'une science ou d'une série de sciences spéciales? On ne le conteste plus guère à présent.

Mais ne voit-on pas aussi que ces trois groupes reproduisent exactement les caractères essentiels du monisme matérialiste, du monisme idéaliste et de l'hypothèse dualiste?

Nous pouvons donc conclure encore une fois que la métaphysique étend avec hâte et généralise prématurément certains problèmes particuliers empruntés par elle à la science. Aussi ne réussit-elle qu'à les défigurer et à les rendre insolubles.

C'est en ces termes, selon nous, que

doit se poser et se discuter un des points les plus controversés dans la théorie moderne de la connaissance.

Aucune des trois grandes écoles du siècle, criticisme, positivisme ou évolutionnisme, ne pressentit la tâche qui incombait à la psychologie. Toutes trois entreprirent de résoudre, avec les moyens dont dispose la philosophie, un problème très défini.

Aucune ne put, par suite, franchir le cercle vicieux où l'ancienne métaphysique et, avant elle, l'antique théologie s'étaient déjà débattues en vain.

L'hypocrisie agnostique, le retour au supranaturalisme primitif à peine déguisé sous les dehors de la science, furent le résultat naturel , le châtiment mérité d'une telle faute.

CONCLUSION i59

Le pseudo-mysticisme de nos jours * offre un exemple très sensible de cet abâtardissement de la pensée.

Il est, chez les fils, une expression vivante, mais éphémère, un produit direct, mais momentané, de la grande poussée sceptique qui porta les pères, d'abord, du criticisme idéaliste au positivisme matérialiste, et ensuite, de celui-ci vers Tévolutionnisme sensualiste. Et, comme l'agnosticisme dont il procède, mais avec des façons à la fois moins dignes et plus puériles, il permet de constater à nouveau la

1. Dire le néo-mysticisme serait méconnaître la forte part de simulation qui caractérise les élans de l'âme moderne vers Tinfini*

rare vitalité des conceptions maîtresses du passé,

La perte de si vieilles illusions a rempli le siècle entier d'un vague malaise. On se prend à regretter la quiétude des périodes écoulées, et Ton aspire à une règle immua*»

ble de conduite, à un code précis de vie individuelle et sociale. Ces regrets d'ailleurs semblent naturels, et ces exigences sont sans doute légitimes*

Jtfais où trouver le remède qui modifiera la situation?

Le spécifique mis à la mode par quelques esprits que domina longtemps, à leur insu peut-être, l'agnosticisme des écoles régnantes, s'y prouve manifestement inefficace.

Il se montre au reste pire que le mal, ^n ce sens qu'il condamne l'esprit humain à la déchéance cherjchée et voulue.

CONCLUSION 1 Gl

Il consiste à faire revivre la plus folle antinomie qui ait jamais déshonoré la logique : la contradiction prétendue inconciliable entre les résultats de la science et les besoins de la conscience humaine.

La science est représentée comme superbe et indifférente, comme neutre et immorale. Elle demeure, assure-t-on, obstinément muette sur le problème des destinées de l'homme et avoue son impuissance totale à résoudre certaines questions (jui préoccupent pourtant au dernier point l'individu et l'espèce.

Mais de quelle sorte de savoir nous parlet-on à la fin? Et de quelle indolence d'esprit ne faut-il pas être doué pour refuser de comprendre combien absurde est cette manière de poser la question? Autant vaudrait exiger de la mathématique, par exemple, qu'elle traite les problèmes chi-

miques, et la stigmatiser plus tard comme science indifférente, neutre et antichimlque par excellence. La chimie deviendrait à son tour antibiolo^ique, et ainsi du reste des sciences.

Dans les questions de pure morale, la neutralité absolue des sciences du monde extérieur, des sciences dites exactes ou naturelles, leur insuffisance notoire en ce qui touche « le mot d'ordre pour la vie jd, ou, si Ton veut forcer les termes, leur immoralité * évidente, tout cela s'entend facilement, tout cela rentre dans la définition même de la science particulière.

Et leur hautaine indécision, remarquez-le bien, n'empêche nullement ces disciplines d'offrir une base solide, le seul fondement possible à la superstructure aujourd'hui

Page 1