Critique de la raison pure, trad. Barni, t. II, p
essentiellement analogue, voit dans « Tlncognoscible » le dernier fondement de toute connaissance expérimentale.
Signalons le double vice qui entache le raisonnement cité plus haut in extenso. C'est d'abord un vice d'éloculion, une redite, et ensuite, une application oiseuse de la loi d'identité, un vice de logique qui conduit à faire du sujet son propre attribut.
En effet, lorsque Kant afûrme que toute représentation a pour objet un phénomène qui est lui-même une représentation, il défend manifestement la thèse que toute représentation a pour objet une représentation, ou que toute représentation est une représentation. Et quand, après cela, il vient assurer que les phénomènes ou les représentations ont leur objet, lequel ne peut se saisir et constitue l'objet transeen-
dantal = X, il s'expose à nous laisser voir, dans ce nouvel apophtegme, une négation gratuite de la tautologie précédente. Car, si tout phénomène n'est que représentation, soutenir que tout phénomène est autre chose encore que représentation ou phé- .nomène, devient un illogisme brutal.
Kant explique lui-même « qu'il n'y a de connaissance a priori possible pour nous que celle d'objets d'expérience possible » ; soit, en termes plus simples, nous ne pouvons connaître a priori que les choses susceptibles de tomber sous l'investigation a posteriori. L'inconnaissable que les métaphysiciens découvrent a priori doit donc pouvoir se découvrir aussi a posteriori. On s'en aperçoit, en eflFet, lorsqu'on range définitivement ce concept dans la grande classe des non-sens logiques.
38 AGiNOSTICISME
L'agnosticisme de nos jours, comme Tagnoslicisme d'autrefois, se fonde théoriquement sur la séparation du phénomène et du noumène, aussi vieille au moins que la philosophie en Europe. On retrouve cette démarcation chez les prédécesseurs de Socrate, chez les éléates par exemple.
Elle occupe aussi une place importante dans les théories de Platon, auquel Aristote reprochait déjà d'avoir inutilement doublé le « monde sensible ))d'un « monde intelligible. »
Kant tenta d'introduire dans cette antique opposition un terme moyen. Mais doctrine des catégories ou formes de U pensée restera peut-être l'une des plu
misérables inventions de la philosophie.
Elle n'aboutit qu'à compliquer le phénoménisme externe d'un phénoménisme interne totalement indéfendable. Et les disciples de Kant ont dû vite abandonner Tespoir de transformer cette nouvelle théorie du phénomène en une sorte de nouménisme qui eût permis à la pensée de se tourner à volonté vers le monde des apparences et vers le monde des essences.
<( Si je retranche d'une connaissance empirique toute pensée (formée au moyen des catéfçories), dit Kant, il ne reste aucune connaissance d'un objet... Que si, au contraire, je supprime toute intuition, il reste encore la forme de la pensée, c'est à-dire 1^ manière d'assigner un objet aux éléments divers d'une intuition possible, ^-es catégories ont donc beaucoup plus
de portée que Tintuition sensible *. »
Voilà, résumés en une citation textuelle aussi courte que possible, tout l'avantage de la célèbre distinction de Kant et la valeur exacte de son phénoménisme interne.
En termes psychologiques usuels, cette doctrine de la connaissance se traduira strictement ainsi. Deux processus cérébraux se suivent et se compliquent à mesure. Donnez au second, greffé sur le premier, le nom de connaissance, — il est clair, comme le soutient Kant, que le premier ne se rangera pas sous cette rubrique; tandis que le second, pris isolément (supposition qui ne se vérifie jamais dans les faits réels), méritera encore de s'appeler « forme ou couronnement de la connais-
\. Critique de la raison pure, t. I, p. 320.
sance ». 11 s'ajoute au premier el s'y superpose. Mais alors on ne saurait, en toute justice, refuser, avec les physiologistes, au processus antécédent le nom de source ou fondement de la connaissance.
Toutefois, sauf cette tentative malheureuse, sauf encore, par-ci par-là, quelques illogismes, la. Critique de la raison pure contient, sur l'opposition du noumène et du phénomène, des idées dont la forme nous paraît aujourd'hui vieillie et naïve, mais dont le fond reste vrai. Je détache de ces pages si connues les passages les plus significatifs.
« Le concept d'un noumène, enseigne Kant, est un concept qui n'est nullement
positif et qui n'indique pas une connaissance déterminée de quelque objet, mais seulement la pensée de quelque chose en général, abstraction faite de toute forme de l'intuition sensible. Pour qu'un noumène signifie un objet véritable, distinct de tous les phénomènes... il faut que je sois fondé à admettre une autre espèce d'intuition que l'intuition sensible, à savoir, l'intuition intellectuelle, qui n'est point la nôtre et dont nous ne pouvons pas même apercevoir la possibilité ; ce serait alors le noumène dans le sens positif. La théorie de la sensibiHté est donc en même temps celle des noumènes dans le sens négatif... Le concept d un noumène n'est qu'un concept limitatifs destiné à restreindre les prétentions de la sensibilité, et par conséquent il n'a qu'un usage négatif... On se plaint de ne pas apercevoir Vintérieur
des choses : si Ton veut dire par là que nous ne comprenons point par Tentendement pur ce que peuvent être en soi les choses qui nous apparaissent, c'est là une plainte tout à fait injuste et déraisonnable; car on voudrait pouvoir connaître les choses, par conséquent les percevoir, sans le secours des sens, c'est-à-dire qu'on voudrait avoir une faculté de connaître tout à fait différente de celle de l'homoie, non seuleoient par le degré, mais par l'intuition et la nature, c'est-à-dire encore qu'on voudrait être non plus des hommes, mais des êtres dont nous ne pouvons pas même dire s'ils sont possibles, à plus forte raison comment ils seraient constitués. L'observation et l'analyse des phénomènes pénètrent dans l'intérieur de la nature, et l'on ne peut savoir jusqu'où ce progrès s'étendra avec le temps. Mais, quand môme
toute la nature nous serait dévoilée, nous ne saurions encore répondre à ces questions transcendantales qui dépassent la nature*. »
On ne peut dire d'une façon plus claire que le « concept-limite » forme un concept émotionnel par excellence. Kant dépouille ici de son attirail métaphysique la tendance au mieux, à l'idéal. Comme la plupart des phénomènes physiologiques et cérébraux, cette tendance, ainsi que le produit engendré par son accouplement avec l'idée pure, semblent susceptibles d'inversion ou de perversion ; et l'histoire de ces modalités éclaire d'un jour nouveau la genèse du concept de l'Inconnaissable. Le penseur en proie à l'afflux émotif signalé par Kant, l'homme livré au désir d'une autre