Critique, etc., 1. 1, p
espèce de savoir que la connaissance expérimentale, le chercheur hanté par l'idée correspondante à cette impulsion, le philosophe qui finit par succomber à l'action réunie de ces deux puissants mobiles psychiques produisant l'idée-émotion ou le concept-limite, ceux-là peuvent incontestablement prendre rang entre les sujets étudiés par le pathologiste.
Leur erreur est un cas de perversion, non plus dans le domaine des sensations auditives, olfactives, etc., ou des sentiments simples, tels que l'attrait des sexes, mais dans celui des émotions intellectuelles qui dépendent de l'assouvissement, positif ou négatif, de besoins parfois aussi violents et irrésistibles que les appétits physiques. Par ce côté inaperçu ou laissé volontairement dans l'ombre, la philosophie, je le répète, côtoie la pathologie
mentale. Pour Kant, on Tassimilerait volontiers au médecin qui décrit admirablement les symptômes d'un mal dont il ne souffre pas moins que ses patients.
Les sentiments si variés d'aspect et de force que nous inspire la contemplation de V inconnu^ déterminent l'illusion mentale qui substantialise, pour ainsi dire, notre ignorance, et transforme l'inconnu en inconnaissable. Mais, parvenus à ce point d'illusion, ces sentiments y prennent bientôt fin, car ils s'y calment et s'y fixent sous le nom de « croyance » ou « foi ».
Voilà même, peut-être, le sens exact de ce terme du langage philosophique. La crovance cristallise les émotions intellec-
tuelles dérivées de Tinconnu. Cessant d'offrir un but à la connaissance, Finconnu devient, sous le nom d'inconnaissable, un objet de foi. II est transporté du domaine de la raison dans la sphère mixte où le sentiment s'associe, d'une manière indissoluble, au travail intellectuel.
Qu'on me permette à ce sujet de citer quelques lignes d'une lettre que M. Tarde, l'éminent socioîogiste , m'adressait naguère à propos de mon livre sur l'Inconnaissable. Elles appellent la méditation de tous ceux qui confondent encore la réalité de Vmconiiu avec V affirmation de U inconnaissable, sans voir que ces deux thèses représentent deux états psychiques et deux régimes mentaux très différents.
« Au terme de vos spéculations, m'écrit M. Tarde, vous donnez une définition de
Dieu, « Dieu, c'est le néant », que les théologiens ont, en somme, lieu de préférer à celle de Proudhon : « Dieu, c'est le mal. » Je me souviens avoir été conduit, jadis, par une autre voie logique, à une formule différente mais voisine de la vôtre : « Dieu, c'est l'impossible », c'est-à-dire la Perfection en tout ordre de faits. A dire vrai, quoi qu'on pense, ne faut-il pas toujours faire la part, je ne dis pas de l'Inconnaissable, mais de l'Inconnu? AfBrmer l'inconnu, n'est-ce pas utiliser notre ignorance même? Et n'est-elle pas assez étendue pour mériter d'être utilisée? En ceci je ne crois pas, du reste, contredire votre pensée... »
M. Tarde a grandement raison. C'est œuvre fort utile que de confesser notre ignorance en affirmant la réalité de l'inconnu. Il y a là, d'abord, une obligation
morale à laquelle Thumanité devra apprendre de plus en plus à satisfaire. Et il y a là aussi, sans le moindre doute, une condition mentale indispensable pour faire avancer nos connaissances, un élément de force et de progrès. Il ferait beau voir, en effet, quelqu'un aller à la découverte d'une chose, et commencer par nier la nécessité de la découvrir ou, du moins, par sous-évaluer les difBcultés de l'entreprise.
Mais cette utilisation de notre nescience, l'afflrmation de l'inconnu, diffère essentiellement de l'affirmation de l'inconnaissable, qui est la négation directe de toute possibilité quelconque d utiliser les lacunes du savoir et qui, d'ailleurs, comme je crois l'avoir prouvé, conduit infailliblement au culte même de l'Ignorance.
Entre ces deux états psychiques si distincts il existe, je ne dis pas un abîme — je laisse
ces comparaisons à la poésie et à la rhétorique — mais une évolution mentale considérable, une foule de progrès successifs, d'acquisitions nouvelles et importantes dans les domaines connexes de la biologie, de la sociologie et de la psychologie.
Il faut avoir parcouru un certain nombre de stades dans le champ du progrès si vaste qu'il nous paraît illimité, il faut avoir non seulement amassé, mais aussi organisé en corps de doctrines scientifiques, beaucoup de connaissances très spéciales, pour être définitivement préservé et garanti contre cette illusion si tenace, cette tentation si étrange, cette perversion de l'esprit si curieuse. Elle consiste, voulant faire la part de l'inconnu, à ne lui laisser absolument rien, et, voulant tirer profit de notre ignorance, à la condamner à une
stérilité irrémédiable et éternelle : Igiio- ^abimus.
L'exemple de la philosophie du siècle ne prouve-t-elle pas, au reste, que le vrai vaccin de l'agnosticisme (ou religiosité iatente) n'a pas encore été sérieusement essayé? Est-il trouvé ou soupçonné du moins? Pour ma part, je l'aperçois dans la constitution définitive et la progression rapide des sciences supérieures, et surtout de cette psychologie que le positivisme dédaignait tant.
Le pessimisme de la théorie de la connaissance, — telle nous semble donc, en somme, la meilleure définitron du phénoniène mental de l'agnosticisme. On. expliquerait de la sorte sa prévalence actuelle en philosophie. Dans ce domaine où l'idée pure eût dû, ce semble, régner en maîtresse absolue, l'émotion pessimiste inver-
tit etdéflgure les plus simples notions logiques, de même qu'elle invertit et déflgure, en éthique, les sentiments primordiaux et les plus naturels de l'homme.
On pourrait d'ailleurs croire que les tendances pessimistes naquirent d'abord de ces exercices purement théoriques pour aller, ensuite, envahir les questions morales et sociales. Ce n'est pas pour rien, en tout cas, que Kant précéda Schopenhauer dans l'ordre évolutif des idées d'ensemble.