CHAPITRE II
Tout autre, en apparence, mais non en réalité, est la position qu'occupe en ce débat le positivisme.
La philosophie positive répudie ouvertement le matérialisme, dans lequel elle ne voit qu'une forme vulgaire de la métaphysique. Les positivistes reprochent aux matérialistes leur athéisme, leur négation
de Dieu qui, par son caractère de cause première, ne doit, selon eux, se nier ni s'affirmer. Or, le positivisme constitue luimême un agnosticisme, une doctrine qui postule l'existence de Tlnconnaissable.
Voilà déjà une première contradiction, et Ton reconnaîtra sa gravité *.
1. Un groupe important de positivistes a relevé cette inconséquence. Ce progrès fut atteint surtout en Italie (AngiuUi, Viliari, Ardigo). Selon cette fraction de l'école positive, *< admettre qu'il y a une réalité inconnaissable, c'est donner les mains, quoique sous une forme négative, aux espérances des chercheurs d'absolu. » — « Un positiviste conséquent ne peut savoir s'il existe des causes premières au delà des causes secondes; on ne peut affirmer les différences qui séparent deux termes que quand on les connaît tous les deux. »
« Que craint-on? — demandent les mêmes auteurs; si l'abîme est sans fond, l'observation le constatera, et s'il n'y a par delà que des espaces semblables aux espaces entièrement parcourus, Thumanité sera délivrée d'une anxiété douloureuse et la science verra s'ouvrir devant elle de nouveaux horizons à l'infini. » (Espinas, PhiL expénmentale en Italie^ p. 84-86.) Au même point de vue se rallie la nouvelle école matérialiste française; voir, par exemple, A. Lefèvre, La philosophie, et Renaissance du matérialisme.
D*autre part, toute religion et toute philosophie possèdent une formule favorite pour exprimer leur propre nescience.
Le matérialisme ne déroge pas à cette règle. Son Inconnaissable s'appelle la matière *. Or, c'est là le second grief du positivisme contre le matérialisme, et la seconde contradiction dans laquelle il verse lui-même.
Les religions et les philosophies s'escrimèrent constamment contre l'Incognoscibledes doctrines et des croyances rivales.
i. On disait autrefois la Nature, ce qui donna lieu à cette boutade de Comte, que Tathéisme matérialiste substituait le culte d'une déesse à celui d'un dieu. — On connaît les attaches saint-simoniennes du fondateur du positivisme. Il peut donc sembler curieux de noter, au passage, que pour Téglise de Saint-Simon, la loi que le savant ne crée pas, mais trouve dans les faits, n'est pas autre chose que la volonté de Dieu, L'école fourriériste entendait de la même façon la loi unique et dernière de l'attraction passionnelle. — Voir Lefèvre, Renais^ sance, p. 91 et 93.
Aucune ne s'aperçut du caractère purement formel de telles controverses. Mais le positivisme ne se contenta pas de suivre l'exemple commun. Pour comble de confusion, il émit la prétention étrange de ne vouloir nier, ni affirmer l'Incognoscible des théistes purs.
Pourquoi cette exception en faveur du théisme, pourquoi hésiter à lui appliquer la norme ordinaire? Reconnaissait-on enfin, quoique d'une manière très imparfaite, la similitude qui apparente les divers agnosticismes?
La philosophie matérialiste fut sans doute moins perspicace; car, tout en maintenant son Inconnaissable, elle s'attaque avec énergie à celui des autres systèmes ; elle s'acharne particulièrement contre celui qui ressemble le plus à son propre concept de la matière et de
la force : une Cause Première* unique.
A quoi aboutit, en fin de compte, l'hypothèse matérialiste? Dans les constructions les plus rationnelles de notre époque, le postulat qui impute à la matière et à l'énergie mécanique l'origine ou la cause de tous les phénomènes, s'allie intimement à la thèse de l'incognoscibilité absolue de la matière et du mouvement en soi. Pour ces doctrines, la négation de l'existence objective du noumène affirme ainsi, le plus naturellement du monde, son éternelle inaccessibilité. Mais le positivisme se distingue du matérialisme classique par là surtout, qu'il donne la préférence à la dernière formule sur la première, à l'affirmation agnostique sur la négation athée.
Quant à l'idéalisme, il se prononça toujours résolument pour l'existence du noumène. Mais, chez lui aussi, ce « oui » se
doubla nécessairement d'un « non », lorsque se posa la question relative à la possibilité de connaître l'essence des choses eu dehors de leur apparence. L'hypothèse de la chose en soi se transforma fatalement, ici encore, en celle de son incognoscibilité absolue. Aucun idéaliste ne saurait nier cette substitution sans tomber aussitôt dans le plus monstrueux des illogismes.
Car il faut bien, si le noumène existe, qu'il se distingue du phénomène; et s'il s'en distingue, la différence ne peut évidemment résider que dans le caractère expérimental de l'un, et le caractère extra ou supra-expérimental de l'autre.
Le criticisme joua à l'égard de Tidéalisme le rôle même tenu par le positivisme vis-à-vis du matérialisme. La philosophie critique produisit au grand jour les conséquences cachées dans les prémisses idéalistes, comme la philosophie positive tira au clair les conclusions renfermées dans les thèses matérialistes.
Telle fut la fonction essentielle de ces deux grandes doctrines dans Thistoire des croyances philosophiques. C'est par là qu'elles méritent notre attention et même, — pourquoi ne pas le dire? — notre gratitude.
Que prouve en effet cette coïncidence remarquable des points culminants de la
doctrine positive et de la doctrine critique? Quel sens attribuer à l'identité des résul-
tats suprêmes où échoue l'esprit humain après avoir suivi des routes qui semblèrent toujours si divergentes? Quel enseignement se dégage de la réduction inattendue des deux grandes fractions de l'ancienne philosophie à un seul et môme dénominateur, réduction simultanément opérée par les principaux systèmes contemporains?
Sous chacune de ses formes (criticisme, positivisme, évolutionnisme) , déterminées par les circonstances historiques, l'agnosticisme ou relativisme moderne établit une manière de pont jeté entre le matérialisme et l'idéalisme, ou plutôt, car c'est là une image plus exacte et qui fend mieux notre pensée, un terre-plein comblant le vide entre les anciennes conceptions prétendues contradictoires. Il faut, en vérité, être un
aveugle volontaire pour refuser de Tadmettre.
Cette tendance à concilier les extrêmes de la pensée spéculative se remarque de bonne heure dans l'histoire intellectuelle de l'humanité. Et sa manifestation la plus notoire fut le sensualisme, fait historique venant confirmer notre thèse, puisque l'école sensualiste prépara l'avènement du criticisme aussi bien que celui du positivisme et de l'évolutionnisme.
La philosophie de ce siècle pourrait même fort bien, à notre avis, se définir commeun sensualisme nouveau qui, s'adaptant aux progrès de nos connaissances, eût repris et mené à bonne fin une tâche supérieure aux forces débutantes des anciennes écoles de ce nom.
Voilà peut-être le titre de gloire le plus sérieux de la philosophie actuelle. Elle a
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réussi où les métaphysiciens d'autrefois avaient piteusement échoué. Ajoutons qu'elle se doute à peine de son succès.
Sa supériorité n'en est pas moins réelle, et la situation philosophique se dessine avec une netteté croissante.
L'agnosticisme moderne représente la synthèse depuis longtemps cherchée du matérialisme le plus terre à terre et de l'idéalisme ou du spiritualisme le plus transcendant. Cette théorie de la connaissance offre la démonstration frappante de l'équivalence fondamentale des hypothèses formulées jusqu'ici pour expliquer l'origine et l'essence des choses.
Elle prouve aussi que la grande loi de l'identité des contraires s'applique directement à toutes nos conceptions très générales. Si contradictoires qu'ils nous semblent, les postulats universels ne peuvent
être, en vertu de cette loi, que foncièrement identiques.
Mais l'agnosticisme contient un autre enseignement précieux. 11 conduit à la condamnation éclatante de la spéculation hypothétique.
Les systèmes nouveaux apparaissent comme Fapogée des philosophies antécédentes. Ils les unifient et les consolident en une synthèse supérieure. Mais ils mettent à nu le vice capital des théories anciennes qui est aussi le leur, ce défaut que rien ne saurait pallier ni racheter : la prématurité de pareilles tentatives, leur venue avant terme, avant l'heure marquée par les progrès effectifs des sciences.
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ni
Nos adversaires philosophiques arrivent dans ce débat à des conclusions diamétralement opposées aux nôtres.
« Les écoles critiques, même en apparence les plus négatives, dit, par exemple, M. Ravaisson, à mesure qu'elles creusent et approfondissent leurs propres idées, finissent par retrouver à la racine ce qu'elles avaient commencé par nier ou par écarter. »
Et un autre écrivain de s'exclamer à ce propos : « Voyez en effet : le positivisme d'Auguste Comte excluait la psychologie, l'école moderne anglaise la réhabilite.
Auguste Comte rejetait la métaphysique...
Que voyons-nous maintenant? D'une part, la doctrine de M. Herbert Spencer, dans
ses grandes lignes, est véritablement une métaphysique; ses conclusions finales ne diffèrent pas beaucoup de celles de Spinoza et de Hegel; d'autre part, un positiviste anglais, M. Lewes, proteste contre Texclusion de la métaphysique et croit qu'il faut hardiment en reconnaître les droits. 11 en est de môme des notions ontologiques qui reparaissent les unes après les autres... Jusqu'où ira cette réintégration successive des notions que l'on avait cru éliminer? Nous ne le savons pas et nous n'avons pas à le chercher. Ce qui est certain, c'est que ce mouvement de retour est digne de la plus sérieuse considération. Il semble que la pensée, comme la vie, soit douée d'une force réparatrice, vis medicati'ix ^ en vertu de laquelle elle corrige et guérit spontanément les blessures qu'elle se fait à elle-même. Les
médecins, c'est-à-dire les philosophes spiritualistes et autres, ne peuvent qu'aider et faciliter ce travail spontané de la nature ; mais ils ne peuvent ni le précipiter, ni le violenter. La pensée obéit à ses lois, non aux leurs; elle suit ses voies, et non celles qu'on voudrait lui imposer du dehors \ »
Les métaphysiciens triomphent assurément trop tôt.
Ils remarquent avec raison que le positivisme et l'évolutionnisme reviennent à certaines idées que ces systèmes semblèrent d'abord vouloir abroger. Mais ces ontologistes s'efforcent d'ignorer la vraie cause d'un semblable phénomène. Ils oublient à dessein que les idées en question ne furent, en aucune heure, pleinement délaissées.
i. p. Janet, La philosophie française contemporaine , 2e éd., p. 110-111.
Ils ne pensent pas à tort non plus que le positivisme et Tévolutionnisme tendent à devenir des métaphysiques ; mais ils se trompent s'ils imaginent que ces deux doctrines aient jamais été autre chose.
La vis medicatrix iiaturae invoquée exprime ici, comme partout ailleurs, rignorance où nous sommes de certaines causes et de leurs effets. On guérit parce que le mal n'empira point jusqu'à écarter pour toujours les chances de guérison ; et l'on se retrouve bien vite métaphysicien parce qu'on ne cessa jamais complètement de l'être.