‹ Agriculture du département du NordChapitre 23 sur 37 · Chaulage · texte numérisé non relu

Chaulage

L'emploi de la chaux est généralement répandu dans le département du Nord, surtout danslesarrondissementsdeDunkerqueetd'Hazebrouck, où les cultivateurs l'appliquent, depuis un temps immémorial , à leurs terres clitreuses. Les avantages du chaulage sont tellement appréciés dans ces contrées , qu'on le croit bon partout; il n'est regardé comme

nuisible que dans les sols qui contiennent déjà l'élément calcaire en excès ; tous les autrès terrains peuvent en recevoir une certaine proportion avec profit toutes les fois qu'on a soin de leur appliquer en même temps les engrais dont ils ont besoin. La chaux agit surtout sur les terres argileuses tenaces , sur les terrains tourbeux , sur les sols nouvellement défrichés ; elle ne produit de bons effets sur les sols mouilleux qu'autant que ceux-ci ont été préalablement assainis au moyen de rigoles et de fossés : sur les terrains dont l'aridité neutralise l'action du fumier , la chaux opère une métamorphose complète; ils deviennent propres à toutes les récoltes. Il en est de même des sols entièrement épuisés , la chaux leur rend la faculté de produire , ce qu'on ne peut espérer de l'emploi du fumier.

Mais f tout en reconnaissant que la chaux convenablement appliquée produit les plus heureux résultats , les cultivateurs du département du Nord conviennent aussi que l'usage irréfléchi de cet amendement amène souvent des résultats tout à fait opposés à ceux qu'on attendait. C'est ainsi que, suivant eux , quiconque chaule une glaise dépourvue d'humus s'expose à rendre le sol pins tenace

qu'auparavant; mise sans engrais sur toute espèce de terrain , dans le but d'obtenir de plus riches récoltes sans dépense de fumier»

la chaux achève de ruiner le sol par une pro^ duction disproportionnée avec les forces de la terre.

On emploie la chaux de trois manières dans le département du Nord : non brûlée^ récemment brûlée^ ou bien éteinte depuis quelque temps.

Le premier mode n'est qu'exceptionnel^ et l'on s'accorde à trouver que cette espèce de chaulage est^ en définitive, la moins économique des trois y parce que la chaux non brûlée est extrêmement lente à se décomposer , et ^ partant , n'agit sur le sol que d'une manière imperceptible.

La chaux, récemment brûlée, au contraire,

produit tous ses effets en fort peu de temps , et, par cela même, exige une grande précaution dans son emploi. Gomme elle s'empare avec force des détritus accumulés dans le sol, elle a bien vite épuisé sa richesse s'il ne contient pas une grande quantité de débris organiques, et il n'est pas rare , dans ce cas, après une première récolte surprenante, de n'obtenir ensuite que des produits fort médiocres »

lOS

sans compter les sacrifices énormes de temps et d'argent que le cultivateur se voit obligé de faire pour rendre à la terre sa vertu primitive. La chaux agit alors comme corrosif; aussi l'applique-t-on rarement à cet état dans le département du Nord ^ si ce n'est sur les sols tourbeux , les terres depuis longtemps submergées et les bois nouvellement défrichés* Ses principaux effets , dans ces circonstancesi consistent à désacidifier le sol et à mettre en mouvement , au profit de la végétation , les débris organiques qui sommeillaient dans le sein de la terre.

La chaux éteinte est celle dont on fait le plus d'usage chez les cultivateurs du Nord.

On trouve, en général, que la chaux que Toti éteint est préférable à celle qu'on laisse s'é* teindre d'elle-même par l'action de l'air ; cette dernière perd davantage de ses propriétés corrosives. Le procédé en vigueur est celui-ci. On dispose la chaux en tas , de manière que le milieu ait la forme d'un entonnoir; on y verse de l'eau ou du purin, et l'on ferme Tentonnoir avec de la chaux prise à la circonfé^ rence du tas. Au bout de quelque temps, la chaux gonfle , se crevasse et se délite ; on re^ mue alors la masse avec une pelle et on en

lOi

forme un nouveau tas qu'on arrose une seconde fois s'il est nécessaire. L'opération se continue jusqu'à ce que toute la chaux soit bien délitée; ce but atteint, on la met à l'abri dans un endroit sec : cette dernière condition est regardée comme essentielle.

Dans l'arrondissement de Lille^ on se sert de deux espèces de chaux : l'une est une pierre blanche , tendre et friable , l'autre provient d'une pierre bleue tirée des environs de Tournay et d'un grain plus serré ; la première ne dure guère au delà de cinq ans^ la seconde agit pendant sept ans. La chaux dont les cultivateurs font usage^ dans les arrondissements deDunkerque et d'Hazebrouck^ vient de Saint- Orner; on lui donne généralement le nom de marne , mais à tort , car elle ne contient aucune proportion d'argile; c'est un calcaire presque pur, d'une grande friabilité^ et précisément celui qui convient le mieux aux terres fortes de ces localités. La chaux employée dans les arrondissements de Cambray et d'Avesnes est extraite des bancs calcaires qui traversent ces contrées.

Le mode le plus fréquent d'appliquer la chaux est de la mettre sur une éteule sans labour; une fois conduite sur la pièce, un

carton la dépose par tas plus ou moins forts et rapprochés, suivant le degré d'amendement qu on veut donner au sol ; un ouvrier la répand ensuite avec une pelle , en ayant soin de la répartir aussi également que possible.

Cette opération n'est pas plutôt terminée^ qu'on se hâte de l'en fouir par un labour trèsléger : la chaiix, dans ce cas, tient lieu d'une demi -fumure.

La quantité de chaux qu'on emploie n'est pas la même partout. Dans l'arrondissement de Dunkerque, on met dix voitures de chaux pesant chacune 2 à 3,500 kil, par mesure de 44 ares 4 centiares; on conduit la chaux sur l'éteule d'une céréale , . elle passe l'hiver épandue à la surface du sol ; en février ou mars, on l'enterre par un labour de 81 à 1 08 millimétrés de profondeur , on herse le terrain , on sème ensuite des fèves à la volée et on les enfouit par un labour de 54 millimètres , de manière que la semence se trouve entre deux lits de chaux ; ceux qui fument pour les féveroles, et c'est le plus grand nombre, répandent le fumier vers la fin de l'hiver, ils sèment ensuite les féveroles et ils enterrent le tout par un labour de 81 millimètres : le fumier est toujours décomposé. Le chau-

lage se répète tous les neuf ou douze ans.

. Dans l'arrondissement d'Hazebrouck , on chaule tous les neuf ans. La chaux est appliquée sur le chaume non labouré d'une céréale; on fait passer la herse et le rouleau pour achever de briser tout ce qui reste encore à l'état de bloc^ et on l'enfouit par un premier labour très-léger ; huit ou quinze jours après, on donne un second labour , qui a pour but d'opérer une liaison intime de la chaux avec le sol. On met environ 3o à 35 hectolitres de chaux par mesure de 30 ares.

M. Weymel, à la Chapelle-les-Armentières, prés de Lille , chaule dans la proportion de 9 hectolitres par bonnier ( 1 hectare 41 arcs 87 centiares); disproportion énorme avec les doses précédentes, mais qui s'explique par l'état d'ameublissement où le sol de l'arrondissement a été amené depuis longtemps à force de fumure et de labours profonds. A peine a-t-il répandu la chaux , qu'il^se hâte de l'enfouir par un léger labour, parce que, suivant lui , la moindre pluie qui l'atteint , pendant qu'elle est à la surface du sol, lui fait perdre les trois quarts de sa valeur. Le chaulage, chez lui, dure de dix à quinze ans.

M. le baron de Boutevillei à Hornaing^

arrondissement de Douay^ appliqne la chaux avec le plus grand succès sur ses terres sablonneuses. Au moyen de cet amendement et des nombreux engrais dont il dispose ^ il a opéré une révolution dans sa propriété : les terres | qui ne rapportaient autrefois que du seigle, se ' couvrent aujourd'hui de superbes récoltes de blé; celui-ci alterne souvent avec des betteraves. 11 met environ 30 hectolitres de chaux * par rasiére de 45 ares.

M. Desmoutiers, à Vielly, arrondissement de Cambray, chaule dans la proportion de 100 hectolitres à Thectare : le chaulage se répète tous les neuf ans.

C'est une opinion généralement reçue, dans le département du Nord, que l'application de la chaux, loin de dispenser de la fumure ordinaire qu'on donne aux terres , exige l'emploi rigoureux des engrais , toutes les fois que le sol ne contient pas un excès d'humus. Feu de cultivateurs, cependant, fument leurs terres Tannée même du chaulage ; en revanche, ils n'y manquent jamais l'année suivante. D'après eux, la chaux mise dans le sol, avant l'hiver, agit déjà sur la première récolte ; mais son action n'est vraiment sensible que sur les récoltes subséquentes. On pense générajement

que le terrain qui a été chaulé une fois doit Tétre de nouveau lorsque les effets de la chaux ont disparu. L'usage le plus fréquent ici est de chauler tous les neuf ans : le retour plus éloigné de la chaux n'a Heu que chez les propriétaires ou chez les cultivaleurs , en petit nombre, dont les baux s'étendent jusqu'à quinze ans. On trouve qu'après un chaulage énergique les fumiers gras sont ceux dont l'action est la plus favorable ; c'est pour cette raison que les tourteaux sont placés^ dans ce cas, à la tête de tous les engrais. Viennent ensuite le fumier de vache , la courte-graisse, le fumier de mouton et, enfin, lé fumier de cheval : les urines pures occupent le dernier rang.

On a remarqué que la chaux convenait surtout aux pommes de terre et aux œillettes venues dans les terrains tourbeux ; leurs produits et leurs qualités sont sensiblement accrus par cet amendement, pourvu qu'on donne en même temps les fumures nécessaires. Les pois et les vesces se trouvent aussi très-bien de la chaux; elle produit de bons effets sur le trèfle, moindres cependant que si l'on eût plâtré; sur les céréales , son action n'a pas été constatée par des expériences comparatives , mais on

doute généralement qu'elle intlue sur les récoltes de blé; le colza et la navette paraissent donner une graine mieux nourrie; les prairies sur lesquelles on répand la chaux se font remarquer par une herbe plus serrée dans le pied, circonstance qui s'explique aisément par les tiges de trèfle et de lotier qui ont succédé à la mousse, et qui suflTisent parfois pour prolonger de quelques années la durée des prairies épuisées.

Page 1