ALLUVIONS MODERNES DE LA MER
Les alluvions marines ont une composition chimique et minéralogique essentiellement variable. Tantôt c'est la mer seule qui les produit par le jeu des vagues, tantôt c'est l'action combinée de la mer et des fleuves qui donne lieu à ces terrains d'atterrissement. L'Océan abandonne successivement les surfaces qui s'exhaussent par des apports de sable , de galets ou de particules terreuses plus ou moins impalpables. Rien n'est plus intéressant que l'examen des matériaux déposés par les vagues le long des côtes. A certains endroits, les terrains constitués et abandonnés par la mer ne sont que des cailloux roulés et des galets , utilisables seulement pour le ballast des voies ferrées. De tels terrains sont d'une remarquable stérilité. Ailleurs, ce sont des sables dont on peut tirer un bon parti pour la production du bois et pour quelques autres cultures.
Le travail d'érosion et d'alluvionnement par les vagues de la mer ou les eaux des rivières produit les effets les plus variés sur les côtes de l'Océan et de la Manche. On voit la mer, en certains endroits, gagner du terrain sur les falaises qu'elle démolit et dont elle disperse au loin les débris argileux ou pierreux, tandis que sur d'autres
points les sables s'amoncèlent sur le rivage et forment de nouveaux terrains insubmersibles aux dépens de la mer. Quede villes, autrefois ports de mer, sont maintenant dans rintérieur des terres à une grande distance du rivage !...
Ces alluvions marines deviennent des dunes, si elles sont sablonneuses; elles restent à l'état de surfaces incultes et à peu près stériles, si elles sont constituées par des cailloux, des galets ou des graviers roulés, inaltérables et indécomposables, à l'exemple des roches quartzeuses ou porphyriques.
Les sables, au lieu d'être siliceux, sontparfois calcaires, d*une finesse extrême, et associés à des débris de coquilles et à des vases qui en font une terre d'une grande fertilité. D'autrefois enfin, les dépôts marins, limoneux et vaseux, sont aptes à se convertir en herbages d'une très grande valeur. Les herbages d'Isigny, les plus voisins de la Manche, n'ont pas d'autre origine ; ils sont classés parmi les terrains les plus riches et les plus favorables à l'alimentation des vaches laitières du Cotentin.
Les sables calcaires mentionnés plus haut ne sont autre chose que la tangue, si précieuse pour l'amendement des terres granitiques, et si fertile quand on la cultive, ainsi qu'on peut s'en convaincre dans les polders des environs de Pontorson. Là, l'herbage n'a pas été la destination de l'atterrissement marin ; on a trouvé plus de profit à le consacrer à des cultures intensives de céréales et de fourrages artificiels. Le blé, l'orge, le colza, la luzerne y atteignent des rendements exceptionnels, et valent mieux que l'herbage dont les produits ne seraient pas très abondants en raison de la nature légère et sablonneuse du sol. Que l'alluvion marine soit de la tangue ou delà vase, l'exploitant n'attend pas, pour s'en emparer, qu'elle soit complètement à l'abri des fortes marées. Dès que la surface a atteint une cote sensiblement supérieure
aux marées basses, à celles qui assureront récoulement des eaux après que le flot s'est retiré en mettant à nu la grève du rivage , on s'empresse d'en faire la conquête et de la mettre à l'abri de la mer par des digues suffisamment hautes et résistantes. Les terres bonnes à endiguer se couvrent d'une végétation marine quand, par suite de leur exhaussement successif, elles ne sont plus constamment couvertes par l'eau salée. La première plante qui s'y développe est la criste marine [Salicornia herbaceà). Si la grève reste nue, cela prouve qu'elle est encore trop basse pour être endiguée et cultivée avec chance de succès. Après la salicorne, apparaissent successivement le gazon maritime {Glyceria maritimà) , et les spartines [Spartina stricta^ Spartina alterniflord)^ trois graminées formant un gazon épais, et supportant très bien l'eau salée qui les baigne à chaque marée. Pour ces plantes, la présence du sel dans le sol semble être une condition d'existence. Dès que, par la construction des digues, on interdit l'entrée de l'eau de mer sur les grèves herbues, les plantes marines disparaissent et font place aux espèces des terrains non salés.
Les espèces cultivées souffrent à partir d'une dose de sel de I à 2 pour loo dans la composition du sol; si la terre est humide, elles supportent assez bien 2 ^ de sel ; par la sécheresse, elles succombent avec une simple proportion de I %. Les efflorescences salines qui naissent à la surface par l'effet de la capillarité du sol et de l'évaporation de l'eau, tuent infailliblement les plantes cultivées, à moins qu'on en empêche la production par un paillis qui arrête les rayons du soleil et qui prévient la dessiccation du terrain.
Il existe, en Algérie, de vastes surfaces stérilisées par le sel marin et le sulfate de magnésie. Ces terrains sont d'anciennes alluvions, propres à faire d'excellentes terres
si, par le drainage ou d'autres procédés, on parvenait à les débarrasser des substances salines dont ils sont imprégnés. Les alluvions de POcéan et de la Manche, converties en polders, se dessalent par des fossés d'assainissement et par les lavages résultant des pluies pendant les années qui suivent leur endiguement.
Les eaux salées qui rentrent dans les polders par filtration à travers les digues, à marée haute, se retirent, à marée basse, par des clapets automatiques dont l'ouverture et la fermeture sont réglées par le jeu des marées. L'eau salée, dont le plan n'est jamais très éloigné de la surface, atteint et stérilise les parties les plus basses des champs. Ces taches, faciles à combler, n'ont jamais une grande étendue dans les polders soumis à un bpn système d'assainissement.
^ Les terrains salés contiennent souvent du sulfate de magnésie dont la présence nuit aux plantes autant que le sel marin. D'après Bérard, des taches de terrain étaient stérilisées par le sel à la dose de 0,845 % et par le sulfate de magnésie à la dose de o,3oo %, Les terrains salés de l'Algérie contiennent généralement une assez forte proportion de sulfate de magnésie.
Les polders offrent l'exemple d'une riche agriculture sur des terres plus basses que la mer. Ceux de France ne sont rien à côté de ceux de la Hollande. Le lac de Harlem était un bras de mer, avant son dessèchement et sa mise en culture. Là , les marées basses n'auraient pas suffi à l'écoulement des eaux qu'on a été obligé de relever par de puissantes machines à vapeur. Elles sont tellement abondantes qu'elles donnent naissance à un canal de navigation utilisé pour les transports quijntéressent les nombreuses exploitations établies sur cet immense polder. Si les machines d'épuisement cessaient de fonctionner, la mer reprendrait son empire, et le ni-
veau de Teau dépasserait bientôt le faîte des maisons occupées par les fermiers.
Dans la Flandre française et belge, l'épuisement des terrains bas, autrement dit des moëres, s'effectue par des vis d'Archimède qu'actionnent des moulins à vent. Cette force ne subit jamais de longues intermittences sur la zone maritime où les vents sont fréquents, et elle suffit pour débarrasser ces surfaces des eaux pluviales qui s'y accumulent pendant les mois pluvieux de l'année.
Les alluvions de la Méditerranée ne sont pas aussi faciles à conquérir. Cela tient aux écarts des marées qui sont loin d'être aussi considérables que ceux de l'Océan. On ne peut compter sur les marées basses pour l'écoulement des eaux, qu'il faut nécessairement relever par des machines, quand on veut dessécher des terrains plus bas que la mer. C*est une des principales raisons qui expliquent l'absence de polders sur les côtes méditerranéennes de l'Europe et de l'Afrique. On en cite un seul exemple, en Corse, au domaine de Casabianda. Des étangs plus bas que la mer et possédant un sol de riches alluvions ont été desséchés à l'aide de pompes rotatives mises en mouvement par une puissante force hydraulique. Les eaux, relevées dans un canal de ceinture, allaient se déverser à l'embouchure toujours libre du Tavignano. L'insalubrité de certains polders apporte parfois un grand obstacle à leur exploitation. C'est le cas des étangs desséchés sur la côte orientale de la Corse. Des terrains d'une prodigieuse fertilité sont demeurés improductifs, par suite dès maladies qui décimaient les travailleurs. Il eût été facile de conjurer le mal, si par des mesures d'ensemble on s'était empressé de développer, sur les terrains malsains, une végétation active de vignes, d'eucalyptus, de mûriers et de plantes herbacées (céréales et fourrages).
Un fait important à noter, c'est la difficulté qu'on éprouve à se procurer de bonne eau potable sur les alluvions marines. Aux polders établis sur la Manche, on manque complètement d'eau de source et de bonne eau courante. Les fossés ne contiennent que de l'eau mauvaise pour les usages ordinaires. On en est réduit à emmagasiner dans de vastes citernes Teau des toits qui sert pour tous besoins de la ferme. La bonne eau a été aussi rare, en Gorse, au domaine de Casabianda. Il en est de même dans la plupart des polders de la Flandre et de la Hollande.
Les débuts des exploitants, sur des polders nouvellement établis, occasionnentnécessairement de grandesdépenses. Après les frais d'endiguement et d'épuisement, viennent ceux des constructions et du matériel d'exploitation. En ce qui concerne les polders de la Manche, on en a été largement récompensé par les résultats financiers des cultures.
Quand le dessalement du sol est assez avancé, on peut en obtenir de très belles récoltes d'orge. Parmi les céréales, c'est celle qui souffre le moins de la présence du sel. Elle y atteint un rendement très élevé, 60 à 70 hectolitres de grain par hectare. Le colza a donné également de magnifiques rendements, en première récolte, sur les polders d'Isigny.
La luzerne se plaît admirablement sur les tangues des polders de Pontorson.