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CHAPITRE XX

TERRES HUMIFÈRES.

On désigne ainsi les terres formées en grande partie par les débris des végétaux. Les végétaux se décomposant sur place donnent lieu à un amas de substances organiques, de couleur noire, moins denses que Teau, très hygroscopiques et très hygrométriques. Quand les végétaux qui ont constitué le sol ont cru dans Teau, leurs débris ont formé de la tourbe, et les terrains dérivés de cette substance sont dits terrains tourbeux. Si les végétaux qui ont produit la terre noire et organique appartiennent à la catégorie des bruyères, des ajoncïs et des genêts, qui sont les principales espèces de la lande^ on dit alors que le sol est de la terre de bruyère. A ces matières organiques s'associent souvent des panies minérales provenant soit des eaux courantes, soit de la roche sous-jacente. Dans les sols tourbeux et dans les terres de bruyères, on trouve généralement une certaine proportion d'argile et de sable siliceux. La terre de bruyère, la plus estimée des jardiniers, est un mélange de sable et de matières organiques. C'est une terre légère qui, pour certaines plantes d'orneniem, convient mieux que la terre ordinaire.

Les matières organiques du sol reçoivent le nom

générique d'humus. Les terres tourbeuses et les terres de bruyères sont appelées humeuses ou humifères. Le sol des forêts, nouvellement défriché, renferme une forte proportion de substances végétales ; il est plus ou moins humifère.

Les terres humifères ne sont pas immédiatement fertiles; il leur manque un ou plusieurs des éléments qui servent àla nutrition des plantes cultivées. Elles sont, en outre, imprégnées d'un principe acide qui nuit aux cultures tant qu'il n'a pas été complètement neutralisé.

Les terres tourbeuses sont impropres à toute culture, tant qu'elles n'ont point été convenablement assainies et fortement chaulées. Après ces améliorations, on peut en obtenir d'abondants légumes. On en voit de nombreux exemples dans les Hortillons d'Amiens et sur d'autres points des vallées de la Somme et de TOise.

L'infertilité des terres tourbeuses est due principalement à l'absence de substances minérales. Elles deviennent cultivables et productives, si on parvient à les enrichir économiquement d'une forte dose de matières terreuses. La craie dans la région du Nord, la marne et le sable dans d'autres contrées, les ont transformées en terre de bonne qualité. A l'état de tourbe, le sol est acide, humide en hiver, très sujet au déchaussement par les gelées.

Les cultures estivales n'y souffrent pas de la sécheresse, par suite de la présence du plan d'eau qui se maintient dans le sous-sol à une hauteur facile à régler par des fossés d'assainissement.

Sur ces terrains qui, en France, occupent généralement le fond des vallées, les maraîchers ne manquent jamais d'eau pour les arrosages.

L'assainissement, le terreautage, le marnage ou le chaulage, les fumures, tels sont les moyens qu'il faut

employer sur les terres tourbeuses qu'on désire exploiter. Les terres de bruyères resteraient improductives après leur défrichement, si elles n'étaient pas désacidifîées et enrichies des éléments nutritifs dont elles ont été appauvries.

Le phosphate minéral fossile résout ce problème d'une façon admirable et avec une très faible dépense. 1,000 k. de phosphate tribasique par hectare neutralisent Tacidité qui aurait nui à la première récolte, et fournit à celle-ci la chaux et l'acide phosphorique dont elle a besoin. Pour la seconde récolte, 5oo k. de phosphate sont largement suffisants.

Le phosphate fossile dosant lô k iS % d'acide phosphorique ne coûte guère que 5 francs les 100 kilog. La dépense de cet engrais est largement couverte par les premiers produits des défrichements. La Sologne et la Bretagne en consomment une quantité énorme pour le défrichement et la culture de leurs landes. Avant la découverte des gisements de phosphate minéral on employait à cet usage le noir animal, phosphate d'os qui avait servi aux sucreries. On en obtenait les mêmes effets, seulement on le vendait plus cher et on le falsifiait plus facilement que le phospate fossile. Le seigle, le sarrasin, la pomme de terre, les choux en Bretagne, sont les cultures qui réussissent le mieux sur les défrichements de bruyères traités par le phosphate fossile.

La betterave, le trèfle, la luzerne, le sainfoin ne s'y plaisent pas; le froment n'y vient pas mal après de forts chaulages ou d'abondants marnages.

Les navets, les choux, les mélanges de trèfle avec le ray-grass anglais viennent bien sur les bruyères défrichées de la Bretagne, de la Sologne et du Limousin.

Au reste, toutes ces terres n'ofifrent pas les mêmes ressources pour les cultures. On doit préférer les plus faciles à assainir et à labourer, celles où le sol est profond et exempt de pierres et de rochers. La vigueur et la nature des végétaux spontanés de la lande fournissent à ce sujet de précieuses indications. Les bruyères courtes et rabougries sont un indice certain de la pauvreté du sol. Les genêts, les ajoncs vigoureux, la grande bruyère [Erica scoparià) la fougère (Pteris aquilinà) dénotent, au contraire, un sol profond et apte à faire une bonne terre arable.

Ces sortes de terrains sont suffisamment riches en azote et en potasse, tandis que la chaux et l'acide phosphorique y font toujours défaut.

Les maquis de la Corse et les broussailles de l'Algérie ne doivent pas être assimilés aux bruyères et aux landes du centre de la France. Les végétaux ne sont pas les mêmes, et leur défrichement ne paraît pas nécessiter, au même degré, l'emploi du phosphate minéral.

En Algérie, l'élément calcaire ne semble manquer nulle part, et on obtient de bonnes récoltes de froment sur défrichement d'une broussaille où dominent le palmier nain, les cistes, les lentisques, le myrthe, la scille maritime, le jujubier sauvage.

En Corse, les terres défrichées, dans la région calcaire, conviennent au froment, à l'orge, à l'avoine, à la luzerne et à la vigne, sans qu'on soit obligé d*user des engrais phosphatés. Les maquis de la région granitique produisent d'assez bonne orge sur défrichement écobué, et où les cistes, le myrthe, l'arbousier, la bruyère arborescente ont donné un peu de cendre par la combustion. Le phosphate fossile serait certainement d'un emploi avantageux; il enrichirait le sol de chaux et d'acide phosphorique. Malheureusement les frais de transport par

la voie ferrée et la mer augmentent beaucoup la dépense. Les terres tourbeuses de la France méridionale se traitent autrement que celles de la région du Nord. A Orx, non loin de Bayonne, j'ai poursuivi pendant quelques années la mise en valeur d'un vaste marais tourbeux. La tourbe, de récente formation, était légère, spongieuse, et composée de végétaux peu avancés en décomposition. Sur les parties les plus élevées du marais, Tamélioration la plus facile à réaliser était de brûler une épaisseur de o™,5o à o™, 80 de tourbe, en plein été, quand le terrain s'était desséché à une forte profondeur. On obtenait ainsi une couche de cendre terreuse reposant sur une tourbe plus ancienne, plus compacte et mieux décomposée. Des navets et d'autres crucifères semés sur la cendre, poussaient vigoureusement et donnaient des produits abondants pour Talimentation des bétes à cornes pendant Thiver.

Les colmatages par les eaux troublées produisaient un effet excellent , mais cette amélioration n'avait lieu que dans un rayon peu éloigné des cours d'eau.

Sur les surfaces colmatées, le maïs atteignait des rendements très satisfaisants. Les parties basses et moins bien assainies produisent des pâturages et des foins d'agrostis assez peu substantiels, estimés néanmoins dans ce pays où il existe peu de prairies naturelles et où le foin se maintient toujours à un prix élevé. Il existe, autour des marais, des coteaux marneux qu'on pourrait utiliser à l'amélioration des tourbes, à la condition d'employer des moyens économiques pour l'extraction et le transport de ces marnes. Les végétaux ligneux ne viennent pas bien sur les sols tourbeux; les saules, les aulnes, les peupliers n'y croissent pas, à moins que le sous-sol soit de nature différente, et contienne des substances minérales (argile , silice ou calcaire). Les tourbes

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pures, non améliorées, ne produisent jamais d'herbes de bonne qualité. Il y pousse des carex et de la molinie, {Molinia cœrulea). Cette dernière est une graminée tardive, caractéristique des terrains acides, et trop dure pour être consommée par le bétail. Parmi les carex des sols tourbeux, l'espèce dominante dans les régions du sudouest est le Carex cœspitosa^ assez bien brouté au printemps par des animaux peu exigeants, comme la vache bretonne. Plus tard il durcit; en automne et en hiver, il n'est d'aucune ressource pour l'alimentation des animaux.

Les sols tourbeux sont nus et desséchés pendant Thiver, comme si le feu y avait passé. La houlque laineuse, le dactyle, les paturins et les agrostis n'apparaissent que sur les rives des ruisseaux, par bandes de peu de largeur.

Les formations tourbeuses occupent généralement le fond des vallées humides et les parties les moins profondes des étangs. En Suisse, il s'en trouve encore à flanc de coteau, sur des surfaces inclinées constamment humides par des eaux de source. Quelle que soit la situation des surfaces tourbeuses, la première amélioration à y effectuer, c'est d'abaisser à un mètre de profondeur le plan d'eau qui atteint le sol. On obtient ce résultat par des fossés d'assainissement suffisamment rapprochés, et non par le drainage toujours difficile à exécuter et peu durable sur les vases molles de la tourbe. Le terrain une fois desséché, peut être écobué, bêché, labouré, chaulé, marné, terreauté et livré aux cultures reconnues les meilleures et les plus avantageuses.

J'ai vu, dans le département du Loiret, des vallées tourbeuses ainsi améliorées, produire des betteraves et des carottes supérieures à celles qu'on cultivait sur les meilleures terres de la Beauce.

Au marais d'Orx (Landes), les tourbes améliorées produisent de beaux maïs, du foin et des pâturages qui servent à alimenter d'importants troupeaux de bétes à cornes. Il y a, en cet endroit, 1,200 hectares de tourbe qui rapporteraient beaucoup si on parvenait à les préserver des inondations qui, de temps à autre, viennent entraver l'exploitation de ces terrains.

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