GOEMON DE COUPE OU DE ROCHE
Eau 69.75 66.92
Azote 0.53 o.36
Acide phosphorique o.i3 o.i5
Chaux 0.86 i.io
La dose de chaque élément chimique est assez variable, suivant les plantes et suivant les échantillons.
A poids égal, on reconnaît, dans tous les cas, que le. goëmon ne vaut pas moins que le bon fumier de ferme . Dans le Finistère, on l'emploie à la dose de 60 à 80 mètres cubes à l'hectare. Le goëmon égoutté pèse 400 à 450 kilog. le mètre cube. Une fumure de 40 mètres cubes représente un poids de 16 à 18,000 kilog., charge considérable qu'il faut d'abord ramasser sur la plage sablonneuse et très tirante, et qu'on doit ensuite remonter sur les terres de la côte. A la distance de 10 à 1 2 kilomètres de la mer, les frais de transport dépassent la valeur de l'engrais, et on cesse par conséquent de l'appliquer au sol. Les cendres de goëmon deviennent plus économiques pour la fumure des terres éloignées de la mer.
A l'état frais, on peut l'appliquer immédiatement sur les terres nues, et l'incorporer au sol par un bêchage ou un labour, pourvu que la fumure ne soit pas très forte. Les fortes fumures se font avec le goëmon égoutté et lavé par la pluie et ayant subi un commencement de fermentation avant d'être apporté sur le terrain. Employé frais et chargé d*eau de mer, il déposerait dans le sol une forte quantité de sel marin dont la présence serait nuisible à la germination des graines et au développement des cultures.
On le mélange souvent au tas de fumier, et on s'en sert même comme litière dans les étables. Je l'ai vu em-
ployer de cette façon, en Morbihan, dans la presqu'île de Rhuis.
Sur les sables siliceux des dunes, aux environs des Sables d'Olonne, le goémon s'applique directement à des cultures maraîchères d'asperges, de choux et de pommes de terre. A l'aide de cet engrais, on voit, au milieu de ces dunes, de belles luzernières et des vignes d'autant plus productives qu'elles sont à l'abri du phylloxéra.
A mesure que l'on s'avance vers le Midi, le goëmon devient moins abondant et d'un usage plus rare. Cependant on en ramasse encore quelque peu sur la plage de Biarritz et de Saint-Jean-de-Luz. Ce n'est pas comparable aux abondantes récoltes de la Bretagne et des îles de l'Océan. Comparé au fumier, il est d'une décomposition plus rapide, et ne dure qu'une année si on l'emploie à petites doses. Il a sur le fumier, l'avantage de n'introduire dans le sol aucune mauvaise graine.
Le long de l'Océan, en France, en Ecosse et en Irlande, on cite nombre de localités maritimes où les engrais de mer sont une source de richesse pour les exploitations agricoles et horticoles les plus rapprochées de la mer.
Pourquoi en est-il autrement sur les bords de la Méditerranée? En Provence, en Corse, en Algérie, les plantes marines ne sont pas utilisées pour la fertilisation du sol. C'est seulement en Italie, sur les bords de l'Adriatique, et du côté de Naples, qu'on fume les terres avec ces végétaux.
A en juger d'après les espèces déposées par les vagues sur les plages méditerranéennes, les fucus y sont beaucoup moins abondants que dans l'océan Atlantique. Les prairies sous-marines qui tapissent les rochers de la Méditerranée se couvrent spontanément de zostéra-
cées, plantes essentiellement différentes de celles qui composent le goëmon. Parmi ces zostéracées, il en est une qui s'y développe avec une vigueur etune abondance prodigieuses. Je veux parler de la Posidonie [Posidonia Caulini), Les vagues en amoncèlent sur les côtes, des tas énormes, des tas qui ont un mètre de hauteur, plusieurs mètres de largeur et 5oo à 600 mètres de longueur. Ces amas de matières végétales salissent les plages, et personne ne songe à s'en servir pour la fumure des champs. C'est bien la plante la plus abondante et la plus répandue sur les plages de la Méditerranée. On pourrait en appliquer des quantités énormes sur les terrains de la zone maritime, si cette zostéracée possédait les propriétés fertilisantes du goëmon. Malheureusement, elle semble être sous ce rapport très inférieure aux algues marines. Je Tai fait employer à très forte dose sur les terrains granitiques du pénitencier de Chiavari (Corse). Ses effets ont été insensibles sur la vigne, la luzerne et Torge. Ses feuilles rubanées prennent l'apparence de petites lanières de papier; elles se décomposent difficilement, et deviennent tellement légères qu'elles s'envolent au vent. On s'en sert encore sur le sol calcaire de l'île de Saint-Honorat. Elle ne paraît pas plus efficace sur les céréales et sur la vigne. Séchée et dessalée, elle constitue une bonne litière pour le gros bétail et les moutons. C'est le meilleur emploi qu'on en puisse faire dans les exploitations voisines de la mer, où l'on peut la récolter à peu de frais et sans avoir de grandes distances à parcourir. Associée aux déjections solides et liquides des animaux, elle forme un engrais précieux dans les contrées qui récoltent peu de paille, et qui doivent la réserver pour l'alimentation des troupeaux.
La Posidonie ne vaut pas autant que la paille dans
la composition du fumier, elle absorbe moins bien les liquides, et sa composition chimique est inférieure à celle des chaumes fistuleux des céréales. A l'analyse chimique, M. Mtintz a trouvé qu'elle est pauvre en azote et en acide phosphorique. D'autres chimistes ont constaté la même pauvreté en éléments fertilisants. Ces analyses ont porté sur des échantillons roulés par les vagues et rouis par Teau de mer. La plante fraîche est plus riche en principes fertilisants.
Son rôle dans l'agriculture n'a eu jusqu'à présent aucune importance, quelques rares exploitations qui manquent de paille l'utilisent pour la litière des animaux.
Dessalée et séchée à l'air, elle est, au contraire, très appréciée pour l'emballage des objets fragiles, et pour la confection de sommiers et de matelas d'un bon marché exceptionnel.
Ces différents usages n'en consomment que de très petites quantités , et à la vue de cette masse énorme de matières végétales qui pourrissent sans emploi sur les plages de la Méditerranée, on se prend à regretter qu'on ne s'ingénie pas à trouver à cette plante d'utiles applications dans l'agriculture et dans l'industrie. On y verrait en outre l'avantage de débarrasser les côtes d'une substance organique en putréfaction, qui salit les bords de la mer et nuit aux agréments des plus belles plages de la Provence et de l'Algérie.
On confond communément la Posidonie avec les algues marines. Les Bretons et les Normands qui voient les zostères sans utilité dans le Midi, ne manquent pas d'attribuer cette négligence à l'insouciance et à l'ignorance des cultivateurs. Cet abandon ne se justifierait pas, s'il était démontré que les zostères de la Méditerranée sont aussi fécondantes que les fucus de l'Océan.
Voici d'ailleurs à quels caractères on reconnaît la Posi-
donie qu'on aperçoit si verdoyante et si vigoureuse sur les fonds vaseux et sablonneux de la mer. Elle y forme des prairies sous-marines d'une grande beauté sur les côtes de Provence, notamment aux abords des îles de Lérins, dans les endroits où la mer a peu de profondeur.
Les botanistes les désignent sous les noms de Posidonia caulinia, Posidonia oceanica, Zostera oceanica, ou Caulinia oceanica. Elle offre une souche radicante, écailleuse, hérissée, ainsi que la tige, de nombreuses fibres roussâtres, formées par les débris et les gaines déchirées des anciennes feuilles. Les feuilles sont radicales, rubanées, obtuses, larges de 6 à 10 millimètres, d'un vert foncé. Les tiges et les feuilles, agitées et roulées parles vagues, forment des boules arrondies, de la grosseur d'iin œuf, qui rappellent les égagropiles qu'on trouve dans Testomac des gros ruminants. Ces boules sont feutrées et composées de fils entrelacés, enveloppant assez souvent un noyau de tige. Ce produit particulier qui abonde sur les côtes de Provence, au milieu des tiges et des feuilles vertes de la même plante, permet de distinguer cette zostéracée des autres plantes marines.
Aucune autre plante marine ne donne des pelottes feutrées de cette forme et de cette nature. Ces boules ont été prises autrefois pour des débris d'animaux marins. Un examen attentif démontre facilement qu'elles résultent du rouissage à l'eau de mer, des tiges et des feuilles de la Posidonie. Aux amas de cette plante viennent se joindre les débris de deux autres zostéracées, le Phucagrostis major, et la Zostera marina.
Le Phucagrostis major se compose d'une souche grêle, rampante, de la grosseur d'une plume d'oie, rougeâtre, noueuse; de feuilles longues linéaires (i-3 millimètres), denticulées au sommet, très entières dans le reste de leur pourtour; le fruit est sec, ovale, formé de deux cou-
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pelles. Elle fleurit en avril-juin, et mûrit son fruit en août et septembre. Elle forme des prairies sous-marines à Antibes, Cannes et sur beaucoup de points de la Provence. Elle affectionne les plages vaseuses et peu profondes. Les botanistes la désignent sous les noms de Phucagrostris major, Cymodocea nodosa, Zosteranodosa y Z. mediterranea.
Les vagues, au moment des tempêtes, en rejettent à la côte des débris assez abondants, jamais auta: t que ceux de la Posidonie. Les agriculteurs ne s'en servent pas, et les chimistes ne Tout pas encore analysée. A son aspect extérieur, elle paraît moins sèche et plus fécondante que la Posidonie.
La zostère marine qu'on désigne sous les noms de Z aster a marina, Z, nana, Phucagrostis minor se distingue à sa souche grêle, lisse, rampante, de la grosseur d'une plume de corbeau, jaunâtre, à nœuds peu marqués; à ses feuilles larges de 3 à 4 millimètres, entières, à 3 nervures. Son fruit est allongé-cylindrique. Elle fleurit en juin. Ses touffes épaisses se développent au milieu des prairies de Phucragrostis.
La Posidonie, le Phucagrostis et la Zostère marine composent ce que Ton pourrait appeler le varech de la Méditerranée. Il paraît démontré que ce varech formé de zostères, est moins fertilisant que celui de l'Océan composé en grande partie d'algues marines. On peut dire que jusqu'à présent il est de peu d'utilité pour les cultures méridionales.
Le trois zostères de la Méditerranée méritent d'être mieux étudiées et mieux expérimentées sur les cultures. Il y a là une source d'engrais peu exploitée jusqu'à présent, et qui, pour les localités voisines de la mer, peut rendre des services aux cultivateurs, ne fût-ce que pour fournir des litières toujours rares et chères sur les bords
AGRICULTURE GENERALE. 5oi
de la Méditerranée. En Italie, aux environs d'Ancône et sur d'autres points de la côte adriatique, la Posidonie est fréquemment employée comme litière ; ou bien on la laisse pourrir et se réduire en terreau avant de l'appliquer au soi. La Posidonie d'Algérie , analysée par M. Mûntz, au laboratoire de l'Institut agronomique, contenait :
Pour 100.
Eau 53. 5o
Matières minérales 17.58 contenant 1.57 de silice.
— organiques 28.92 — 0.49 d'azote.
Acide phosphorique o.ii
Carbonate de chaux b.34
Potasse o . 89
Soude 3.41
Comparée au fumier, la plante renferme un peu moins d'acide phosphorique : on n'en trouve que, 0,11 p. 100; le fumier le plus pauvre en a o,i3 à o,i5 p. 100.
En ce qui concerne l'azote, la potasse et la chaux, elle vaut autant que le bon fumier de ferme.
Notons que la plante algérienne renferme peu d'eau. Si on la recueillait sous un climat plus humide et moins chaud, la plante prise à l'état normal, tel qu'on pourrait l'appliquer au sol, contiendrait 70 à 80 p. lood'eau. Dans cet état, sa richesse centésimale baisserait et serait inférieure à celle du fumier.
D'autres analyses donnent pour les plantes de la Méditerranée :
Ces analyses se rapportent à des échantillons dessé-
Acide
phospho-
Eaa ^. Azote ^. rique ^. Potaf83^. Chaux X.
Plantes de la Méditerranée... 10 o.5o o.ii 0.18 »
Zostère marine 10 0.44. à 1.20 0.14 0.71 3.oo
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chés, et contenant seulement i o p. i oo d'eau. Les plantes recueillies à la côte sont humides, et renferment 70 ou 80 p. 100 d'eau, elles ont été rouies, et désorganisées sous l'action de l'eau de mer. Dans cet état, elles sont moins riches en principes fertilisants, et, en raison de leur pauvreté en acide phosphorique, elles se montrent peu efficaces sur les terres qui ne manquent pas de potasse, mais qui demandent des engrais phosphatés. C'est ce qui fait que l'usage de ces zostères ne s'est pas montré avantageux sur les terres granitiques de la Corse. Sur des sols composés autrement, leur emploi pourrait être plus satisfaisant.
La Posidonie nage longtemps dans l'eau de mer avant d'être déposée sur la plage. La plante est plus légère que les gros fucus de l'Océan, dont le poids s'augmente souvent d'un morceau de rocher adhérent à la plante. De plus, la mer en se retirant laisse à sec les algues fraîchement détachées de la roche. Il n'en est pas de même pour la Posidonie; la Méditerranée, avec ses marées insensibles, ne dépose la zostéracée que par les tempêtes qui font remonter les vagues à une grande hauteur sur la plage. C'est à ce moment qu'on trouve sur le sable, la Posidonie fraîche, verte et conservant toutes ses propriétés fertilisantes. Ces parties vertes ne seront rien en comparaison des parties lessivées, rouies, et épuisées de la même plante. En cet état, les feuilles deviennent des rubans desséchés comme des copeaux de papier; ils sont tellement légers qu'ils s'envolent au vent, et se répandent sur les terres du rivage. Les tas de Posidonie accumulés le long des côtes, se composent de cette substance altérée par une immersion trop prolongée dans l'eau de mer. C'est, à mon avis, la cause de son infériorité au point de vue de son emploi comme engrais.
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Ce fait se démontrerait facilement par l'analyse comparative delà Posidonie fraîche, et de celle plus ou moins altérée qui- forme les dépôts le longdes côtes.
Il est certain qu'en cet état, la Posidonie appliquée au sol granitique de la Corse n'a produit aucun effet sensible sur les cultures. Les fumiers sont rares et chers sur les côtes de la Provence, on en a grand besoin pour les vignes, les orangers, les fleurs et les primeurs. Il n'est pas admissible qu'on persisterait à repousser la Posidonie, si elle avait les propriétés fécondantes du Goémon tant recherché et tant estimé en Bretagne et en Normandie.