I. — RENTRÉE DES CÉRÉALES
La moisson terminée, il convient de mettre les récoltes à l'abri des intempéries.
Les moyettes suffisamment séchées, la rentrée des céréales doit s'effectuer. Les travaux comprennent quatre opérations : le chargement ou brocquetage, le transport; le déchargement et Tentassage. Ces services doivent marcher parallèlement pour éviter les pertes de temps.
Tandis qu'une voilure est en chargement, une autre se décharge, et un certain nombre de voitures (fig. 169, 170, 171, 172) roulent entre les points extrêmes. Les charretiers ou bouviers ne quittent jamais leure attelages; aux champs, ils arriment sur leurs voitures les gerbes que leur tend le brocqueteur, conduisent ce chargement à la meule ou à la grange, placent leur voiture pour le déchargement, râtellent sur celle qui vient d'être vidée et repartent au champ. Le brocqueteur ou tendeur de gerbes doit être un ouvrier sérieux, car son activité règle la vitesse du travail; les calvaniers déchargent les gerbes et élèvent les meules ; en Beauce, on paie ces ouvriers à la tâche 0 fr. 80 à 1 fr. 50 par hectare.
Lorsque le battage suit la récolte, il n'est besoin que de transporter les gerbes et de les entasser en meules
circulaires ou rectangulaires au point où se trouvera la batteuse. Lorsque les gerbes doivent être conservées un certain temps, on doit les placer soit dans les granges, soit en meules,
La construction des granges nécessite des capitaux assez élevés, mais la conservation des récoltes offre plus de sécurité; les ravages des oiseaux sont moins à craindre et les dangers d'incendie, de vol, peu à redouter; les pluies abondantes ou l'humidité excessive ne peuvent déprécier le grain et la paille. La machine à battre est installée à demeure dans la grange, et cette disposition permet d'utiliser le personnel de la ferme pendant les mauvais temps.
La bonne conservation des récoltes dans les granges dépend beaucoup des soins avec lesquels on y dépose les gerbes ; elle^ doivent y être disposées une à une dans toute la masse du tesseau, en ne laissant aucun vide entre elles. On peut loger ainsi un nombre plus considérable de gerbes, tout en prévenant les altérations qui se produisent toujours dans les vides ou l'air pénètre. C'est une pratique vicieuse que de vouloir favoriser la dessiccation de la masse en y disposant des cheminées ou courants d'air à l'aide de fagots.
Par mesure d'économie, ou par simple nécessité dans le cas des récoltes abondantes, les cultivateurs édifient en plein champ, au voisinage de la ferme, des tas de gerbes élevés en forme de meules. On peut ainsi mettre rapidement à l'abri des pluies les céréales récoltées sur les pièces de terre distantes de l'exploitation ; les rongeurs exercent moins
Fijî. 168. - Fourche brocqueler.
de ravages que dans les granges, et la dessiccation de produits récoltés insuffisamment mûrs s'opère régulièrement. 11 y a lieu de craindre cependant la destruction des meules par incendie ou la pénétration de l'humidité du sol. Ordinairement on possède des granges suffisantes pour une récolte moyenne, le surplus étant placé en meules. L'emplacement choisi pour Tédi-
Fig. 169. — Chariot lorrain.
fication de la meule doit être horizontal, sec et à l'abri des eaux de ruissellement; on exhausse les premières gerbesàl'aide de fagots ou mieux de sous- trait métallique empêchant l'ascension des rongeurs (1). Les formes de meules les plus usitées sont cylindriques, cubiques ou parallélipipédiques ; la partie supérieure est couverte avec soin afmde s'opposera la pénétration des eaux pluviales. Les meules à section circulaire sont plus difliciles à
(l) On peut également disposer un lit de vieille pail'e de 30 à 40 centimètres d'épaisseur, ou bien des planchers mobiles soutenus par des piliers métalliques, en maçonnerie ou en poterie, surélevés de 50 centimètres au-dessus du soL
construire, mais elles offrent, à volume égal, la surface la plus réduite à Taction de Tair et de Feau. 11 convient d'édiiier des meules d'assez grandes dimensions afin de réduire les déplacements des machines à battre ; cependant le nombre des gerbes ne doit pas être excessif; en principe, le travail d'une journée doit suffire à la construction ou à la démolition d'une meule; on évite ainsi de laisser les gerbes exposées à l'action des intempé-
Fig. 170. — Chariot hollandais.
ries (fig. 173). Les hauteurs trop élevées offrent les dangers d'une grande instabilité ; le vent peut renverser ces meules malgré leur consolidation par des perches. Le diamètre inférieur des meules rondes est inférieur au diamètre supérieur de 50 à 60 centimètres ; la couverture constituée par un litde 10 centimètres de paille surplombant l'ensemble, les eaux pluviales tombent ainsi directement sur le sol, où elles sont recueillies dans une rigole circulaire qui les évacue rapidement. On utilise parfois avec avantage des toitures légères, construites à demeure, et qui servent ensuite dabri pour les instruments aratoires.
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La couverture des meules doit être faite avec soin préférence en paille de seigle peignée.
On les maintient en place à Taide de piquets de bois de 0™,75 de longueur, et, lorsque la meule est exposée aux vents violents, il est bon de jeter en travers du toit des
Fig. 171 i — Wagonnet monorail pour transports agricoles (Caillet).
cordes en paille ou des fils de fer tendus par des perches ou des pierres attachées à leurs extrémités.
En Hollande, on utilise de légères charpentes recouvertes de chaume, qu'on peut remplacer par du carton bitumé ou de la tôle ondulée (M. Ringelmann).
La protection peut être également assurée par un torchis de terre et de paille pétries ensemble posé sur les meules sur une épaisseur de 1 à 2 centimètres (G. Ryf) (1).
(1) Ces procédés sont utilisés dans la province d'Oran et permettent de conserver dans un excellent état la paille durant deux années; la couverture dune meule de 30 mètres de long, 4 mètres de largeur et 5 mètres de hauteur ïiG coûte que 30 francs.
Le torchis ou bauge se prépare avec de la terre un peu franche, exempte de cailloux, humectée et malaxée avec du foin ou de la paille; il est préférable d'employer la paille coupée 4 10 ou 15 centimètres de longueur. La bauge, posée avec des fourches puis serrée et lissée avec la truelle, peut résister plusieurs années.
Fig. 17:*. — Wagonnet à bascule (Popineau-Vizet).
L'édification d'une meule exige des ouvriers habiles : il faut élever les couches régulièrement et uniformément {fig. 173) en serrant également les gerbes ; la forme conique de la partie supérieure s'obtient en plaçant les bottes en retrait les unes sur les autres et en les inclinant légèrement. Les dimensions les plus ordinaires des meules de céréales sont les suivantes :
Diamètre inférieur : 5 mètres ; diamètre maximum : 7 mètres; hauteur à l'égout de la toiture : 3 à 4 mètres; hauteur totale : 9 à 10 mètres.
Un mètre cube de blé engerbé pèse environ 100 kilo- ;grammes et comprend huit à dix gerbes.
Au bout d'un certain temps, la masse s'échauffe et perd la
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vapeur d'eau surabondante qui va se condenser dans les couches supérieures ; cette évaporation n'a pas d'influence nuisible sur le grain, lorsque la récolle a été rentrée
Fig. 174. — Meules circulaires (Budin).
parfaitement sèche ; si l'emmeulage a été effectué avant complète dessiccation, la récolte peut en souffrir et les grains de céréales, l'orge notamment, se présentent sous une apparence défectueuse.
Les céréales doivent être soumises au battage, qui sépare le grain de la paille.
Les procédés primitifs ont fait place à des méthodes plus rationnelles. Dans les contrées méridionales, on a cependant recours parfois encore au dépiquage. Les gerbes sont étendues sur une aire plane, et le passage répété
des chevaux ou des mules détermine une sépamtion de la paille et' du grain sous les chocs successifs des sabots (J). ^
Parfois on attelle les chevaux à des sortes de traîneaux munis à leur face inférieure de silex pointus (2).
L'orge de brasserie étant souvent dépréciée par les battages à la machine, il n'est pas rare de voir employer dans certaines régions de la Belgique l'égrenage au rouleau.
La coutume primitive du brisement de la paille à l'aide de gaules a amené l'usage du fléau. Le fléau se compose d'un rouleau de bois nommé batte, fixé par une articulation très mobile à un manche plus ou moins long.
L'ouvrier, tenant l'instrument des deux mains, frappe les gerbes avec la batte; ce travail exige une dépense de force considérable et place le batteur dans des conditions hygiéniques défectueuses, les voies respiratoires et les yeux pouvant être incommodés par les poussières soulevées. Cette opération est plus facile lorsque la récolte est parfaitement sèche et que le temps n'est pas humide. Le grain n'est pas entièrement et totalement séparé de la paille; on peut estimer à 5 ou 7 p. iOO la proportion de graines ainsi perdues. Les gerbes sont disposées sur une aire de terre battue ou de plancher jointoyé. Les aires en terre se détériorent rapidement et donnent un grain poudreux ; les aires en bois évitent cet inconvénient et, par leur élasticité, facilitent le travail.
Le battage au fléau offre l'avantage de ne pas froisser la paille et de livrer ainsi un produit apprécié pour les écuries de luxe, la confection des liens et des couvertures de meules; de plus, les gros grains sont plus aisément isolés, et celte opération constitue un procédé primitif desélection des semences. On associe ordinairement les batteurs deux par deux ; les coups doivent porter sur
(1) En Hongrie, on fait passer sur les gerbes des rouleaux-squeletles
(2) Ces procédés sont utilisés en Turquie et en Espagne.
toutelalongueur des javelles, afin qu'aucun épi n'échappe au choc, quelle que soit sa longueur. Les javelles battues d'un côté, on les retourne sur l'autre face; on secoue ensuite le lit des tiges et on retourne à nouveau, et ainsi de suite. Chaque javelle reçoit ainsi de six à huit battées.
La paille battue est enlevée à la fourche et bottelée à 5 kilogrammes ou 6 kilogrammes. La couche de grain formée amortis-
Fig. 175. — Orge éventail.
Fig. 176. — Orge Chevalier.
sant les coups, on la pousse avec une pelle' à une extrémité de l'aire. Le travail du batteur est extrêmement fatigant; il doit donner 35 à 40 coups de batte à la
minute, soit 16000 à 21000 par journée de travail. Un ouvrier de force moyenne bat en grange 150 litres de blé, 300 litres d'orge [iig, 175 et 176), 400 litres d'avoine par journée de huit heures. En évaluant la récolte de
1 hectare à :
600 gerbes de blé de 10 kilogr. soit 6 000 kilogr.
500 — de seigle de 10 — 5 000 —
600 — d'avoine de 6 — 3 600 —
600 — d'orge de 6 — 3 600 —
1 200 — de sarrasin de 4 — 4 800 —
et en notant qu'un batteur ne bat dans sa journée que 00 gerbes de blé ; 75 gerbes de seigle ; 100 gerbes d'avoine ou d'orge et 150 de sarrasin, on voit qu'au tarif de
2 fr. 50 par jour le travail de 1 hectare revient, pour les diverses céréales, à :
Blé 10 journées, soit 25 fr. 00
Seigle 7 — 17 fr. 50
Avoine et orge 6 — 15 fr. 00
Sarrasin , 8 — 20 fr. 00
La lenteur du travail a fait réserver le battage au fléau à la petite culture ; les seuls procédés de battage pratique et économique consistent dans l'emploi des batteuses mécaniques pouvant livrer 80 à 120. quintaux de grain nettoyé et classé par journée de travail de dix heures.
On peut classer ces intruments en batteuses à bras^ batteuses à manège^ batteuses à vapeur, alcool ou pétrolCy électriques, etc., selon le moteur utilisé (fig. 177 à 183).
Les machines mues à bras d'homme présentent peu d'avantage sur le fléau ; le manège permet d'employer des animaux de trait à une époque ou les attelages sont sans travail; les manèges peuvent être fixes, mobiles ou à planoker mobile.
Les deux premières catégories de machines ne font que séparer simplement le grain de la paille ; les batteuses à moteur flxe ou batteuses à grand travail exécutent un
BATTAGE DES CÉRÉALES. 3i5
travail plus parfait, nettoyant le grain et le classant par qualités.
L'organe principal de ces machines se compose d'un tambour cylindrique, le batteur, muni de chevilles ou de broches métalliques et animé d'un rapide mouvement de rotation. Les épis sont introduits dans l'espace compris entre le batteur et une armature concentrique à claire-
Fig. 1 77. — Batteuse Lanz à bras et à manège.
voie, le contre-batteur. Le choc des parties métalliques (système écossais) ou le froissement des broches (système américain) contre les épis détermine la séparation du grain et de la paille ; le bâti de l'appareil en bois est soutenu par des entretoises métalliques; on obtient ainsi plus d'élasticité et moins de trépidations.
Dans les batteuses dites en travers, les chaumes sont introduits parallèlement à l'axe du batteur; la paille est peu froissée, mais l'alimentation de la machine s'effectue moins aisément (fig. 178).
Les épis introduits perpendiculairement à l'axe du
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COxNSERVATION DES RÉCOLTES.
batteur dans les batteuses en bouty qui livrent au commerce une paille brisée et froissée, permettent un engrenage facile; on concilie ces deux avantages dans les machines les plus modernes, en présentant les chaumes obliquement.
Les batteuses à grand travail livrent un grain marchand et comportent des secoueurs de paille, ventilateurs, trieurs, élévateurs, assortisse urs, ébarbeurs, etc. ; certaines sont munies d'un engreneur automatique qui assure une ali-
Fig. 178. — Batteuse à pointes de Lanz.
mentation régulière de la machine et évite les accidents dangereux occasionnés par la vitesse considérable du batteur (800 à 1 000 tours à la minute) ; on peut y adjoindre des élévateurs de paille facilitant l'emmeulage ou des lieurs automatiques (fig. 179 à 183).
Avant la mise en marche, il importe de régler le batteur en déterminant exactement son écartement du contre-batteur; les battes doivent être de même poids et placées régulièrement, les coussinets soigneusement graissés ; la batteuse est ensuite essayée à vide. L'introduction des épis ne doit commencer que lorsque le batteur a pris sa vitesse normale, et le maintien de cette
rapidité est indispensable pour assurer la bonne exécution du battage ; l'ouvrier engreneur présente les gerbes en couches régulières et uniformes pour éviter tout engorgement.
Les machines permettent d'activer le battage des céréales ; le cultivateur peut ainsi profiter des conditions avantageuses du marché en livrant immédiatement au commerce une certaine portion de sa récolte; la surveil-
Fig. 179. -
- Batteuse mobile à vapeur, à double nettoyeur (Gautreau, à Dourdan).
lance du travail est aisée, et la tâcïie des ouvriers, par suite d'une judicieuse répartition de la besogne, se trouve simplifiée et allégée.
La séparation du grain s'effectue plus parfaitement : on estime à peine à i, 5 ou 2 p. 100 le déchet de grains perdus ; enfin l'usage de ces instruments réalise en grande culture une sérieuse économie. On a reproché à ces procédés de livrer une paille brisée, ces machines à grand travail fournissant cependant une paille marchande ; d'ailleurs, pour les besoins de la ferme, les pailles froissées ou rompues sont d'un usage avantageux comme
litière ou comme aliment. Le couchage fourni est, en effet, plus doux et moelleux, et les déjections liquides sont aisément absorbées; comme fourrage, la paille battue est plus souple et privée des poussières et des particules de terre.
Certains grains battus sont parfois brisés ou fendillés, et ces conditions défectueuses peuvent nuire à la bonne germination des semences, surtout si ces
Fig. 180. — Moto-batteuse légère (Gautreau, h Dourdan).
graines doivent être sulfatées. Parfois on bat spécialement au fléau les grains de semence, mais il est facile d'éviter ces meurtrissures de grains par un réglage exact du batteur (1).
On estime qu'une petite batteuse à bras peut battre environ 5 hectolitres de blé par jour; une batteuse en bout à moteur ne vannant ni ne secouant le grain peut battre 800 kilogrammes de gerbes par cheval-vapeur et par heure ou 533 kilogrammes, ce qui correspond à 340 et 226 litres de grain par cheval vivant.
Cne batteuse en bout muepar locomobile de4chevauxvapeur demande un atelier de dix-huit à vingt-
(1) Le battage à la macbine dissémine les spores de carie, de charbon et oblige aux traitements spéciaux.
DiFFLOTH. — AgricuUure