I.E POETE DU « PniXTEMPS
restiinant quelque chose, il ne le niellait pas audessus d'un aimable passe-temps'.
Ainsi dWubigné, chose étrange, s'est effacé et conime déclassé de son siècle en tant que poète, lui ([ui avait débuté, à vingt-deux ans, en imprimant une ode enflammée sur la mort de Jodelle (1574), qui lit du bruit à la cour. Mais, de très bonne heure, il se dégoûta dètre appelé poète, lui l'homme d'action, le soldat qui comptait à vingt ans dix campagnes. IMutôt, proteste-t-il, s'intituler « argolet, arquebou- /.ier ». 11 n'en avait pas moins écrit plusieurs milliers de vers entre 1572 et 1570. Mais une fois évadé du Louvre, alors que le Printemps est prêt et que la Préface en est même écrite, sa religion le ressaisit, avec ses scrupules. Ht dès lors c'est la chevauchée .1 la suite du lîéarnais. le combat de Castel-Jaloux, et aussitôt le dessein des lya^if/urs (1577). Et les Traf^ifjiics ne sont pas terminés qu'il entrevoit VJJistoirc, et qu'il s'arrête là comme à son grand œuvre. Désormais tout s'exi)li<|ue. La formation du poêle nous apparaît graduelle, et ses œuvres se placent à leur date vraie. Gela suffit à le classer. Si le Printemps, inégal et superbe, avait paru quand il devait paraître, c'est-à-dire dans la dernière année de Charles IX ou les deux premières d'Henri III; si les Tragiques avaient vu le jour avec les événements dont ils sont contemporains, c'est-à-dire du vivant même de Ronsard, et quelque quinze ans après ses admirables Z)isco«/'.s- en vers. d'Aubigné se dresserait
1. '< Lors il composa ce que nous appelons son Printemps, où il y a plusieurs choses moins polies, mais quelque fureur qui sera au gré de plusieurs.» ((XHuvres, tome F, p. 18.)
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de toute sa laill»- parmi les poètes du \\ï' siècle, et son nom rivaliserait avec les plus grands.
l'oMe, nul i'-crivain du xvr siècle, le seul Ronsard exceptr. ne le lui. en ellet. aussi essentiellement que lui. 11 lest dinstinct, de vocation, de passion. Et la nature est secondée chez lui détudes. de riche savoir, de tempérament plus riche encore. (,)uoiqu'il ait. vingl-cin»! années durant, écrit surtout de Thistoirc. des'^médilations. des pauiphlels, des romans satiriques, diin 1...UI iL lautre de sa vie il n'a cessé d'écrire en vers. 11 ne saurait s'en empêcher. Les brouillons de Hessinge attestent chez lui la force, la soudaiuclédu jet. Au verso d'une lellrc. en travers dune adresse, sur toute marge qui soliVe. dAuhigné lance à toute volée, d'une écriture hampée et sabrée, des strophes, des fragments, des tronçons de pièces. La pensée, tout armée du rythme fait nèche dans son esprit : il la saisit au vol et la fixe. ,,„i„r à n'en pas user. Ce sont là ses « copeaux ... analogues à ceux de Victor llu-n. Oui ne reconnaîtrait le don. à «-es signes.'
A seize ans. jaillit sa luvn.iciv pirce. Il vient de lire Ronsard. Aussitôt il « bouillonne ... et '< sourcilh' „. et « soupire » ; une généreuse émulation le jette sur sa trace et fait «pie. de colère ivre, il <( déchire dix feuillets, les premiers de son livre ... 11 dédie celle première ébauche au maître qui aura désormais toute son admiralion: car chez lui «e dépil. ce courroux tirent naître une envie ,( Qui ncst point zoïliquc... " (Uuurc au. après, il ^cp-'^^'^d ^^ '*'^"^ Salviati;
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et, après avoir rtni pour elle les <|uatorze tents vers des cenl sonnets de Y Hem tombe, il lui en consacre encore un millier, dis[)ersi's dans les deux autres parties du l'rintemps ou dans les Poésies fii^-crscs. Durant les (|ualre annt'-es suivantes, où il vit à la <ouiet mène la vie dun raflint- dt- l'époque (iliarles 1\, les pièces de toute sorte roulent de sa plume larile, trop facile : odes et stances, sonnets et épij^rammes, odelettes, satires, consolations. " tombeaux », éléf^ies. é|)itlialames, chansons. Plus tai-d. nitrc deux l>ataill(;s, il rime pour Henri, à moins ipie ce ne soit conli-e; il rime pour sa maiiresse, à moins (pie ce ne soit pour sa femme. Il est celui ipie « la verve insolemment outrajijc )•, comme dira Hc^nier; chez <pii, comme chez Hi'-gnier. " la raison forct-e oln'it à la ra^e » ; car il i-iine encore des t'pigrammes terribles vers répo(pie de l'Iùiit de Nantes, et même au delà. .Si le français ne lui suflil, il se soulage en latin; ses vers latins ne sont pas seulement d'un versilicateur"; ils portent sa grille. \'ieillard, et retin'" à (leni-ve, il mettra en vers tout un long poème en quinze chants sur la Création. Knlîn, sur Textréme soir de sa journée, il écrira ce court livre de Vlliver, où sont quel- (pies-unes de ses plus nobles et sereines strophes. Ilien ne manijue à celle longue carrière poétique, pas même le quatrain de l'épitaphe.
Le poète du Printemps vaut donc la peine d être étudié. Ce terme d'ailleurs, « poète du Printemps », ne saurait avoir qu'un sens assez élastique. Il désigne, dans notre pensée, tout ce qui n'est pas les Trafiques , tout ce qui s'en distingue par le ton, l'accent, et généralement parla date. Sur cette ques-
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lion des (laies plane d'ailleurs une fâcheuse incerlitiido. Un poinl cependant peut être considéré comme acquis : la presque totalité du Printemps, à savoir toute VHécutombr, la i)lupart défi stances et des odes, et même une partie des Poésies diverses, sont antérieures à 1577. I/auteur a écrit ces pièces entre la vingtième et la vingt-cinquième année. Ainsi s'explique le quatrain qui ilùt \i'< trois livre< du f'rinteiiips :
Lecteur, junir m'oxcuser qu'est-ce Que je pourrais dire? — Rien.
Si j'nllègue ma jeunesse, Tu dira» : je le vois bien!
Ce quatrain, ainsi (jue la Prcfdcr, qui fut probablemonl écrite vers \."A\. montrent un livre terminé, prêt à publier. La reprise des guerres et le projet nouvi'au des Tragiques ayant décidé dWubigné k garder le Printemps en portefeuille, il enflera plus tard ce recueil, désormais pourlui d'un intérêt purement rétrospectif, de pièces étrangères à sa première inspiration. Telle est l'odelette fantaisiste (écrite entre lâiSÛ et lôHô), où il résume sa carrière « jus- (ju'à la sejitième paix », et où il parle de Ronsard comme d'un auteur vivant. Telle encore sa belle pièce à Tombre de sa femme [Vision funèbre de Suzanne). forcément postérieure à 1595. Qu'importait maintenant à l'auteur ce mélange, puisqu'il ne songeait plus à le publier?
Ces remarques suffisent, croyons-nous, pour qu'on puisse établir une distinction générale entre deux époques de la vie de d'Aubigné et deux aspects de
m K l'ItIN I I.MPS ».
sa production porlique : cnlrc le « ronsardisanl » (ju'il fui d'abord dans son Printnnps el ses Poésies (lii-crscs, et le poète original cjuil devint dans les Tragiques. Jusqu'à quel point d'ailleurs il fut le disciple ou l'imitateur de Ronsard, voilà ce qui fait maintenant rinlérèt non plus l)iogra{)liique, mais liltt'raire el |»()t'ti(pie du Printmifjs.
Au premier ctnip il u-il. 1 iiilldeiice de l»oii>atil apparaît consitlt'-ralile. (Test hii (pii allume la première ('linct'lle ; il restera le modèle ciiiMi, viinré. |)"Aul)igni'' s'adresse ainsi à son livn^ :
Prends Ion renvoi, ton refii^je A Ronsard, on un tel juge
Plus tar<l. dau'^ la plèniliide de son talent, il décerne à Uonsard ce heau titre, « le père». Plus de vingt ans après la mort du poète, en plein règne de Malherbe, il met en scène, dans sa très curieuse Préface des Trn^ii/i/rs. « le bonhomme Ronsard, lequel il estimait par-dessus son siècle en sa profession ». l-ll les paroles qu'il place dans sa bouche sont une réponse directe aux imputations de son aigre censeur. Si donc Agrippa n'est point de la Pléiade parles dates, il lui appartient par son enthousiasme pour son chef; el il semble avoir pris à tâche d'en recueillir et d'en raviver les feux sur leur déclin. Lui seul, en 1574. était capable de « l'œstre » poétique qui éclate dans les Vers funèbres sur la mort iC Etienne Jodelle. (hiand Jodelle achevait sa courte