L HISTORIEN ET LE POLITIQUE
OÙ quelque étincelle de guerre civile se rallumait, à la générale inquiétude d'un pouvoir faible? Enfin, malgré les efforts de l'auteur, l'ouvrage fleurait le partisan. Et son impartialité affichée déguisait mal une conviction hautaine, celle de la supériorité de la religion huguenote, et des grands desseins de la Providence dans la faveur singulière de son avènement.
Il serait vain, en effet, de contester que cette ^ histoire se présente implicitement comme une apologie de la Cause. A cela rien de surprenant. Mais cet écueil, qui serait fatal à tout autre, ne fait courir à d'Auliigné historien que des risques relatifs. Si haute est sa foi, si généreuse sa conviction, que nulle mesquinerie ne trouve place en son œuvre, et ([u'elle revêt, au contraire, nu caracîtère d'incontestable grandeur. .Si le huguenot s'y avère avec une sorte de naïveté triomphante, c'est toutefois un croyant qui parle, plus qu'un partisan; un théologien plus encore qu'un politique. Un grand idéal moral et religieux, émané des livres saints, apaise d'un esprit de méditation une matière de combat. Même, parfois, le point de vue catholique, le point de vue protestant, s'absorbent dans le point de vue humain, et chrétien. Les « grandes et terribles leçons » que Bossuet adressait aux rois de la terre ont ici leur anticipation inattendue : « le vrai fruit de l'histoire est de connaître, en la folie et faiblesse des hommes, le jugement et la force de Dieu ». Une gravité sans exemple à cette date, sauf chez de Thou, dicte cette phrase : « Rendons vénérable notre genre d'écrire, puisqu'il a de commun avec le théologien d'instruire l'homme à bien faire et non à bien causer ».
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Théologien plus qu'historien, d'Aubigné Test encore, Test surtout dans le dessein même de son grand œuvre, puisque celui-ci repose tout entier sur Finterprétation d"un plan providentiel relatif aux lîéformés. C'est ce plan qui impose à d Aubigné les limites de son Histoire. Elle sera rigoureusement bornée entre la naissance d'Henri et l'achèvement de l'œuvre de pacilication. La mort du roi ne fournira qu'une postface, appliquée comme providentiellement, elle aussi, au plan de l'œuvre ellemême. Va ce plan reproduit, en événements terrestres, quelque chose d'analogue à ces « tableaux » que nous avons vus apparaître à l'auteur des Tragiques et figurés par lui sur la voûte du ciel. Seulement, ici, nous sommes sur le terrain solide des faits : terrain si exactement étudié, qu'on ne nous en épargne aucune pierre, aucune broussaille. Cela plaît ainsi à d'Aubigné, tant pour son naturel besoin d'exactitude, qu'à cause du rôle personnel qu'il a joué dans ce grand drame.
Ce rôle lui-même était un écueil d'autre sorte. Ses ennemis disaient avec malice : « Cette histoire est vraiment sienne, pour ce qu'il ne s'y est pas oublié ». Il ne pouvait guère s'y oublier. Son action dans les guerres de religion a été incessante, parfois capitale. Ne pas se nommer eût été une afTectalion. D'Aubigné s'est donc nommé partout où il la cru nécessaire, et surtout aux pages où il assumait une responsabilité. Ailleurs, il se déguise sous un terme général, ou il laisse son éditeur signaler d'un aleph sa présence. Mais il serait faux de croire quil ait versé dans la grande histoire dHenri ses propres