L HISTOHIEN ET LK POLITIQUE
petits mémoires. La preuve, c'est qu'il a du, pour donner une idée plus complète de ses actes, écrire sa Vie à pari. Dans V Histoire il se fait, nous semhle-t-il, sa juste part, ni trop large ni trop restreinte. Un dernier motif devait le pousser à se la faire : la foi à sa mission auprès d'Henri. Nous avons touché ce point ailleurs. 11 l'accuse ici avec la plus énergique netteté : « Je ne décris point ces choses en apprentif, mais comme ayant été choisi de Dieu pour instrument de la liberté de mon prince ». Fort de celle investiture, il déroule son immense récit, calme, sûr de sa bonne foi, la proclamant à voix haute, et jetant cet appel, comme un déli allier : « Si je prévarique, j'ai mon lecteur pour juge ».
Il n'a point prévarique. Nul n(^ la pu convaincre de ce qu'il fit avouer un jour à la Popelinière, « d'avoir altéré sciemment la vérité ». C'est cet amour de la vérité, joint au sentiment de la majesté de l'histoire, qui encore aujourd'hui, en dépit de la conception mystique de son plan, frappe, saisit, étonne. Sans doute cette interprétation du plan de Dieu reste toujours, pour un esprit cx'itique, la partie faible et pour ainsi dire enfantine de l'œuvre. Mais il s'en faut que celte exposition « confessionnelle » des prémisses et de la conclusion atteigne les faits eux-mêmes dont cette histoire regorge. Si dans la présentation ou l'appréciation des événements on voit bien, ça et là, que certains ont été vus d'un œil un peu particulier, et tirés inconsciemment vers une leçon qui n'est peut-être pas normale à leur nature, en général la grande masse des évé-
120 AGIWPl'A n AriJKJNÉ.
nements et des faits échappe à toute altération même inronsciente, et nous est dépeinte sous sa vraie physionomie, avec les couleurs mêmes de la vérité. D'Aubigné prenait son point de départ trop haut pour être tenté je ne dis pas de falsifier l'histoire, mais même de la solliciter. Ne parlait-elle pas d'ellemême assez éloquemment? D'ailleurs, si la leçon, chemin faisant, se retournait à l'occasion contre ses propres coreligionnaires, la rude impartialité de l'Alceste huguenot était-elle moins à son aise pour la marquer d'un trait incisif? Un esprit ainsi prédisposé ne pouvait que s'assujettir aux faits avec allégresse; écrire sous leur dictée, c'était encore écrire sous la dictée de Dieu. Si bien que. par un phénomène à peu près uniijiie. c'est la foi de lauleur qui est le plus sûr garant de sa véracité.
Mais il a d'autres cautions que sa foi. Ici nous descendons du princij)e à lapplication, et nous abordons la question, si capitale en histoire, de l'exéculioii et de ses moyens. Que vaut l'information de d'Aubigné? Comment s'est-il documenté? A quelles sources a été puisée cette histoire?
Le premier document de d'Aubigné. et sans doute le meilleur, c'est d'Aubigné. Il est dans beaucoup de cas sa px'opre source, et une source qu on ne peut récuser. Nul ne fut mêlé plus directement aux événements ou aux hommes publics; lui-même est «d'Etat ». A tout àofe. il a eu connaissance de secrets royaux.
L HISTORIEN ET LE POLITIQLE. l'2l
Son père n\''tait-il pas chancelier du roi de Navarre? Lorsque, à vingt ans, il jcia au feu, devant le seigneur de Talcy. des pièces dangereuses, avec celle parole : « Je les ai brûlées, de peur quelles ne me brûlassent », il savait bien le contenu de ce vieux sac en « veloux lané ». où dormaient les secrets de la conjuration dWuiboise. D'Aubigné ne peut donc être taxé d'exagération (juand il (b-clarc dans sa Pi'éface géni'rale : « .1 ai eu quelque avantage naturel a mon enl reprise, n'ayant pris les armes qu un an avant (pii'lles fussent permises à mon Roi... Aux batailles, grands combats et sièges de remanpic, bonor('' de lui entre trois ou quatre pour 1 aicompagner au ])lacement des armées, aux reconnaissances ou aux pirpiets des tranchées : au temps de son repos, admis en ses conseils, dt'pèché aux plus chatouilleuses négociations;... sans compagnon en privante;... quelquefois éloigné de sa faveur et de la Cour, et lors si ferme en mes fldélités, (pie même au temps de ma disgrâce il ma lir- ses plus dangereux secrets. »
Dépositaire de nombreux secrets d'Etal. dAubigné laillit même avoir en main toutes les pièces officielles relatives à la polilirpie intérieure et extérieure dllenri l\ . Celui-ci lui avait fait espérer la communication des papiers de son ministre Mlleroi, le négociateur de la paix de ^'ervins et du traité de Lyon (1598-1601). Rien ne pouvait èti^e plus utile à d'Aubigné que les documents de ce diplomate de carrière, gendre et successeur du secrétaire d'Etat l'Aubespine, et alors installé dans la première charge du royaume. Henri, qui connaissait d Aubigné par
122 A(;i!IPl'A D ALBIGNE.
cœur, et qui le craignait sans doute quelque peu, lui avait promis « les excellents et laborieux escrits de M. de Yilleroy, à la charge de prendre loi de ses corrections )>. Mais le caractère d"Aggripa devait répugner à la clause imposée, ^'ille^oy n'admettait aucun blâme pour la (>our. 11 fallut se séparer. Notre historien « quitta le proiit pour la charge, lequel pour le service des hommes eût détruit celui de la vt'-rité; aimant mieux être manque en quelques points qu'a être esclave en tous ». Ainsi ses « manques „ euxmêmes prouvent son intégrité.
11 ne faudrait pas. du reste, s exagérer 1 iuiportance de ces lacunes. DAubigné, en général, a pris soin d'y pourvoir par des enquêtes parfaitement dirigées. Des diverses matières qu'il avait à traiter dans l'histoire de ce demi-siècle si confus et grouillant (1550-1601), la première et la plus importante, la matière militaire, est traitée avec un soin exceptionnel. Le détail en est d'un scrupule indni. Cette ubiquité d'information méticuleuse accuse la prodigieuse quantité de notes personnelles fournies à d'Aubigné par les intéressés, et passées par lui au crible. Il lui est arrivé de recevoir parfois « des mémoires si exprès », qu'il avait « les instructions des maréchaux de camp de l'un et l'autre parti ». Sur ce premier point, sa solidité saute aux yeux.
La matière politique, plus malaisée à traiter, n est pas poursuivie avec une moindre diligence. D'abord les résultats des guerres, et l'on sait si elles furent nombreuses 1 Pas un traité, un édit. une trêve, dont les clauses ne soient reproduites, et le plus souvent in extenso. Sur les affaires inté-rienres. sur les
i/hISTOIUE\ tl LE POLITIQUE. IJ.Î
-(^ances du Conseil, les discours du trône. les manifestes politiques, d'Aubigné ne se borne pas à analyser : le plus souvent il cite. Ses extraits sont larges et de première main. Le même historien qui avait pu. cûlè huguenot, préciser le rôle de (loligny en citant des extraits inédits de sa correspondance avec le roi, va maintenant, côté Henri 111. reproduire tout au long la harangue du roi aux Ktats de Blois. au début de la Ligue (1577). Les textes sont ainsi produits dans les circonstances importantes, toutes les fois que la chose est possible. Si cela ne se peut, d'Aubigné- ré-sume une discussion orale; et s'il lui conserve [parfois le ton et le tour oratoires, ce n est ([ue poui" |ilns de vie; en ce cas il udus prévient tpiil ne rapporte pas exactement les paroles, mais leur sens. Ht enfin, s'il est chiihe de ces harangues. « «'est. dil-il, «pie nous n'oserions aflirmer qu'il n "y ait rien du nôtre ». Ne mettre « rien du sien » dans son Histoire est donc sa constante préoccupation.
La matière ecclésiastique, non moins importante dans une histoire de guerres religieuses, n'est pas moins son fort. Il est superflu d'insister sur ce point. Même sans l'appel du Synode de Gap, il eût été armé de toutes pièces. 11 en eut désormais un arsenal. C'est ici le lieu d'observer, en passant, que la matière protestante était toute prête pour l'histoire : l'étoffe s'en tissait, dès l'origine, au jour le jour, ne réclamant plus que la façon. Avec une lucidité et une prévoyance surprenantes, synodes et consistoires, ministres et anciens avaient, partout, tenu registre des moindres changements surve-
124 A(;itII>I'A DAIIUGNÉ.
nus dans leurs corps constitués de fraîche date. Bientôt cet usage fut érigé en prescription formelle. Ainsi s'élaborait, au jour le jour, et sur tous les points du royaume, par l'enregistrement méthodique, rhistoire détaillée du parti. De là des archives formidables qu'un (h-espin, un de Bèze. un de La Place, un La Planche, un La Popelinière. et tant d'autres, sans parler de d'Aubigné, purent utiliser dans leurécrits souvent énormes, sans parvenir à les tarir. Aujourd'hui encore, malgré des siècles de dispersion et de mutilation, le fonds en apparaît romme inépuisa!)le.
DAubigné était donc parfaitement armé pour traiter des allaires du dedans. 11 l'était moins pour «•('Mes du dehors: mais ipii donc l'était de son temps? (/est l;i snrloiil que les papiers de N'illeroy 1 eussent avautageusemenl servi. J)u moins a-t-il le mérite d'une encpiète fort dillicile, poursuivie à grands frais de correspondance, et dont le résultat est, quoicjue incotuplet. neuf et appréciable. Sans doute son histoire est un peu improprement intitulée « universelle ». C'était cependant un élargissement exceptionnel de l'histoire, que cette conception (lune France placée comme au centre des actes de l'Europe, et capable, sinon d'en commander tous les mouvements, du moins d'y provoquer une répercussion générale de ses mouvements propres. On ne saurait marquer d'un trait trop vif ce qu'il y a eu « d'européen » dans les préoccupalions politiques et religieuses de d'Aubigné à propos de l'état intérieur de la France et de son rôle parmi les nations chrétiennes. Du point où
L HISTORIEN El LE l'Ol.l I |(»r K. 125
lliMui I\ avait élevé la pairie. dAuM^nc VDyail au-dessus des frontières; son regard, par-delà le présent, sondait l'avenir. Il fut loin, certes, d'avoir pu étreindre tout ce qu'il aurait voulu embrasser, l'^ncore est-ce beaucouj) d'avoir fait un ellort constant pour marquer la « liaison des adaii'es de Fi-ance avec celles des voisins ». Chez ces « voisins », il avait des correspondants à lui. Des quatre coins de l'Europe lui arrivent des mémoires spéciaux, rédigés sur ])lace par des hommes de guerre, des diplomates, des émissaires discrets. D'Aubign»'- leur adresse des questions précises, leur fournit un j)i"ogramme à remplir. Les débris de sa correspondance imprimée, les ('paves de ses papiers, à Hessinge. prouvent quelle fut de ce côté son investigatrice activité. Kl tout cela explique, durant les années d'expatriation à Genève, cette démangeaison déjouer poui- liiiir. avec un Maiisfdd par exemj)le, un rôle de premier plan sur l'échitpiiei' militaire européen, dans les premiers groupements tumultueux de la guerre de Trente Ans.
Kn somme, de quelque côté qu on I envisage, l'effort de V Histoire Universelle a été colossal; et la préparation, l'accumulation des matériaux, l'exigence de l'écrivain envers lui-même ont dans une grande mesure répondu à cet effort. Le souci d'exactitude a été poussé si loin, que d'Aubigné, non content de se corriger d'une édition à l'autre, provoquait ces corrections de toute part et fouaillait les indignes, les lâches, qui. détenant une parcelle de la vérité, mentaient à leur devoir en tardant à la lui livrer. Tant il est vrai qu'une seule
126 A(;iUI'l'A I) AUnUiNK.
chose lui esl à cœur, la vérité el ciiron' la véi-iic. N oilàsous quels auspices se présente lœuvre que d'Aubisrné d(''dia " à la Postérité ».
l'^sl-elle parvenue à son adresse?
Jusqu'ici, incomplètement. Elle a plutôt intimidé (jue (•on(juis ses lecteurs, .Souvent utilisée, parfois citée, mais plutôt traitée en suspecte et surtout réputée indigeste, nulle part on ne la voit appréciée pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une source excellente, parfois unique, capable daugmenterl autorité d'un texte qui s'accorderait avec le sien, autorité elle-même en cas de divergence. Klle n'a jamais été jus(ju'ici jugée en elle-même, et placée à son rang, soit crainte d'apologie chez les uns, soit méflance chez les autres, soit difficulté d'embrasser cet énorme sujet, dont la justification et le contrôle exigeraient une vie humaine. Peut-être aussi porte-t-elle la peine de certains défauts qu'on ne peut nier.
Le plus marqué, c'est la lenteur et la lourdeur générale de l'œuvre. Elle est d'une lecture accablante. D'Aubigné ne se calomnie point lorsqu'il se représente traînant « ce pesant fardeau de l'histoire, où il n'était ni aisé ni à propos de faire des baises (?) entre les limons >» ; on sent l'auteur courbé sur une tâche qu'il accomplit en dépit de sa nature. On y reconnaît sa force, sa volonté, sa conscience, plus que son style, sa couleur. Du reste, comment « écrire » d'un bout à l'autre une histoire si dispersée, et comme pulvérisée en innombrables
i.'iiis I (niiKN Kl i.i: l'oi.n MM !.. 127
épisodes? (loiiimc dans rcs loiiniovaales iin'dées où la luiin'e et la poussière dérobent Tunité du roinbal, ( est une poussière dliisloire ([iii monte de ces pages drues et enconil)rt''es, j>oussière ipii finit par aveu- <;ler le lecteur.
Ce n'est pas que l'ouvrage ne soit en lui-iuème. <iiion très composé (le mot serait impropre), du moins bien distribué. Il oH're une clarté générale de répartition. L'ordonnance est bonne, en ce qu'elle s'assujettit à la chronologie autant que possible, et quelle l'ait un tout distinct de chaque période des guerres, terujinée par son traité. L'ensemble est réparti en trois tomes sous une rubrique suffisamment justificative : au premier. « la naissance d'un parti qui est devenu grand et fort de faibles et petits commencements » (L5ÔO-1G70; ; au second, ce parti quasi éteint est tout à coup « ressuscité par merveilles, tant plus étranges à qui plus les considérera h (1570-1570); au troisième, le début de la Ligue, « le déploiement de toutes les forces de France, desquelles la division fera place à la victoire entière de Louis le Grand et à la paix de l'Etat » (1576-lGOl). Chaque tome se partage en cinq livres ; chaque livre en un nombre variable de chapitres. Tel est l'ordre, le bel ordre si l'on veut; en réalité l'alignement. C'est la « composition » réduite à l'état de « revue » ou d'inspection détaillée, exigeante, telle que peut la passer un historien maréchal de camp.
D'ailleurs, le maréchal de camp se trahit à tout propos par des digressions sur sa matière prélérée. C'est l'inconvénient de ces narrations multiples que
128 A(;itii>i'A ij auiikjm':.
le point de vue de l'œuvre ne soit pas nettement établi dans une perspective unique, mais qu'il change d'une page à l'autre. Tantôt c'est le politique qui parle, tantôt le chroniqueur, tantôt le capitaine. Ces divers hommes tour à tour passent, repassent, et disparaissent |)our reparaître, sans que l'un prime les autres, ou que chacun se tienne à un plan bien déterminé. De là je ne sais quelle confusion qui sent la •guérilla et l'aventure. Et, si la ressemblance de l'image au temps lui-même n'en est que plus frappante, rien ne ressemble moins, par contre, à une œuvre d'art, et ne fatigue davantage.
C'est qu'en réalité trois ou quatre histoires sont brouillées, amalgamées, dans cette histoire. Mais sans doute d'Aubigné avait de bonnes raisons de ne les point vouloir isoler, car elles se compénètrent ; ou, s'il l'a voulu, il ne l'a pas pu. (Quelle « composition », autre cjue chronologique, pouvait apporter un esprit naturellement touffu à un temps naturellement confus? L'accuser, c'est du même coup le justifier.
Nous lui pardonnons d'autant plus aisément qu'à tout instant des traits de mœurs éclatent, et que la vie de cette époque étrange jaillit à nos yeux, violente et crue. On glanerait dans ces deux mille colonnes de quoi peindre ce singulier siècle, tout ensemble héroïque et bas, galant et cruel, froid et passionné. Côté huguenot, côté catholique, peu importe à d'Aubigné : tout ce qui est digne d'être noté, il le note. Ici Condé, à Jarnac, la jambe brisée d'une ruade avant la charge, montre aux soldats « l'os de sa jambe en pièces, qui perçait la botte )>.
L'HISTORrËN ET LE POI.ITIQIE. V2H
et sélance avec ces mois : « Vous souvenez en quel étal Louis de Bourbon entre au eoinhat pour le Christ et sa pairie! » Là, un vieiliartl. nouiiné La Vergne, comme Faiùus au (]rémère, «•omhat, entouré de toute sa famille : de ses vingtcinq neveux, quinze restent avec lui sur la place, « tous en un monceau, les autres dix pres<|ii(' tous prisonniers ». A Monconlour. un autre vieillard. l'ancien chef du père de d'Auhigné, Sainl-Cire Fuy- GrelTier, s'écrie : « Frères et compagnons, voici comment il faut faire! » Et là-dessus, « couvert à la vieille française darmes argentées jusqu'aux grèves et sollerets, le visage découvert et la barbe blanche comme neige, âgé de quatre-vingt-cinq ans, il donna vingt pas devant sa troupe, mena battant tous les maréchaux de camp, et sauva plusieurs vies par sa mort ».
Tels chefs, tels soldats. A la lîoche-Abeille, on vit les Réformés « combattre d'une main et de l'autre porter à la bouche le pain qu'ils avaient amassé dans les logis ». Le geste de Malplaquet dit la fougue; celui-ci dit la discipline. A Coutras, toute l'armée huguenote sagenouille, on croit qu'elle se rend; elle se relève pour entonner son péan, — un cantique. — et elle attaque. Ainsi fera Gustave-Adolphe à Lutzen. De temps en temps, un obscur soldat, un officier subalterne se signalent comme héros ou victimes d'exception. Et d'Aubigné de tirer leur nom des ténèbres pour les inscrire au livre d'or de l'histoire. A Regen, près Auxerre, un simple troupier, nommé Cœur-de-Roi, est « coupé en petits morceaux ; son cœur fut vendu au plus offrant dans la