ACIUPPA I) AL'BI(;NÉ
place d'Auxerre, là mis sur les charbons et mangé par ceux qui ne voulaient point (comme ils disaient) sentir le fagot j>. Ailleurs, en même occurrence, on assomme comme hérétiques des chiens qui n ont pas voulu de cette hideuse nourriture.
Après des trails de bourreau, des trails de paladin. D'Aubigné note un enseigne catholique, Mehier. '( de qui le nom doit êlre ici, pour ce que ses compagnons rendant leurs drapeaux, il lit une écharpe du sien, et se lit mettre en pièces dedans ». Les femmes françaises sont pareillement à l'honneur. Au siège de Chàlellerault, si les chefs catholiques, un Guise, un duc du Maine, un comte du Lude, se comportèrent brillamment, c'est qu'ils furent échauffés à bien faire par la vue d'une << notable haie de cavalerie : c'étaient soixante et quinze dames montées sur bons chevaux, tous bien empanachés, qui prirent U'ui- |)lace assez près du combat pour être iidèles et dangereux témoins des valeurs et des lâchetés ». Celles-là ne sont que spectatrices. D'autres sont combattantes, et se défendent en Clorindes : telle la dame de Neuvi-Bénégon. assiégée par deux mille hommes et quatre pièces d'artillerie, (jui. des ruines de son château, s'élance, une demipique à la main, et descend dix pas dans la brèche pour en découdre. Prise, désarmée, elle est n»4se en liberté par ordre du roi. Telle autre, pareille à une Méduse en pleurs, rappelle à Tordre des soudards par la seule vue de sa beauté. C'était au siège de Saintes. La femme du capitaine Louis, menée prisonnière par deux ofliciers de bonne mine, arrive parmi les soldats provençaux qui violen-
L HISIOlilKX £T Li: POMTrQLE. loi
taient « huit ou neuf vingts garces». « Cette beauté, à qui la peur avait mis les yeux en eau, arresla toute la lolie du lieu où elle passa, fit de ces enragés des ainoureux ou au moins admirateurs, et mit tout en tranquillité. )> A ces traits nous ne connaissons pas seulement une époque, nous la voyons. I/innocence d'un Coligny, la modération d'un La Noue nous sautent aux yeux ; (Coligny, visité par un espion la veille de la prise des armes, est trouvé dans son jardin, tenant une serpe et « essigolant ses antes » (émondant ses arbres fruitiers); La Noue, souffleté dans la Rochelle, qu'il défendait, par le pasteur La Place, arrête ses gentilshommes prêts à châtier Tinsulteur, et se contente de faire « emmener ce vieillard à sa femme, la chargeant qu'elle eût soin de lui ». II y a ainsi dans d'Aubigné beaucoup de Plutarque. du plus authentique, et du meilleur.
Il y a plus encore. 11 y a parfois, tranchons du mot, un vrai historien, au sens le plus élevé. Non pas continuellement, ni sans défaillance, certes,^ mais par endroits, à des places choisies et marquées. Malgré l'inconvénient d'une narration aussi morcelée, d'Aubigné n'en a pas moins sonné au rassemblement, partout où il a senti qu'il abordait les étapes de l'histoire. A loccasion, il a su condenser et « masser ». Les moments décisifs du siècle sont par hù saisis, arrêtés, soulignés avec puissance. Certaines pages sont burinées. D'Aubigné reprend là toute la hauteur de ses avantages, parce qu'il traite grandement des choses grandes. Telles sont les pages sur la .Saint-Barthélémy; sur l'évasion d'Henri de Navarre; sur la formation de la Ligue ;
132 AGHIPPA D AUBIGNE.
celles, plus remarquables encore, sur son déclin; celles sur ravènement d'Henri ; celles enfin sur la «. rnulalion » du Uoi et ses conséquences. Encore, ce sonl des scènes, simples épisodes si Ton veut, mais hautement significatives des temps ou des caractères : tel le dialogue de Coligny avec Charlotte de Laval; tel le conseil de guerre tenu à Cuistres par Henri de Navarre. Ce sont là des foyers lumineux dactions et de paroles qui rayonnent sur le chaos des menus laits. La main <jui les disposa, de place en place, comme des phares dans ces ténèbres, était experle autant que forte. Elle dominait alors son ouvrage, et imprimait la matière historique du pouce de louvrier.
Tout cela est déjà beaucoup. Un peut élargir encore Féloge. Hommes, événements sont jugés avec une force tranquille dont le principe est infiniment supérieur aux contingences des partis. Ils défilent : d'Aubigné, de très haut, les toise. Quelques mots brefs lui suffisent, d'ailleurs sans sécheresse ni concision alfectée. Ce n'est ni l'impassibilité du froid témoin, ni l'impartialité obtenue à coups d'efforts. G"est la gravité d'une conscience pure, qui prononce en faveur de la vérité vue et sentie telle. Sa première vertu est la simplicité. Parfois, dans les mots, une antithèse, mais seulement si elle est dans les choses. Voilà « les thèses des deux partis, pour lesquelles on est venu des ergots aux fagots, et puis des arguments aux armements ». Mais d'ordinaire la nudité absolue. Le parti réformé, en 1572. était dans la situation suivante : « presque tous les chefs morts ou cachés ; n'ayant aucune espé-
l/lllSTOniKN ET LE POI.ITIOLK. 13;{
rance au-dehors, et au-dedans aucune tète dautorité ». Les violences des Réformés, marquées comme les autres. Les Jésuites, la plus grande haine de d'Auiiigné, signalés posément. Au passage, un salut courtois au mérite, où qu'il se produise : « Ronsard, gentilhomme de courage, à qui les vers n'avaient pas ôté l'usage de l'épée ». Pibrac, « le plus éloquent et élégant que notre siècle ait porté, et le mieux accommodant le geste et la grâce aux paroles triées ». Oivry, « de qui on disait qu'en esprit, en courage et en bienséance, nature avait mis ses délices en lui ». Montbrun, « dénué de tous moyens, et ne pouvant promettre à ceux qui le suivaient que les plaies, l'honneur et le soûlas de la mort ». La Noue enfin, une fois de plus, « bien que lort pauvre pour le lieu d'où il était sorti, et sa maison ayant dévalé du Seigneur au Gentilhomme, n'eut point de mains à recevoir les corruptions ».
Cette ampleur de justice revêt un caractère de réelle beauté lorsque d'Aubigné, pouvant clouer au pilori huguenot un Henri 111 et une Catherine, se l'ontente de les faire comparaître au tribunal du bien public. Sa modération envers les ennemis du parti est son meilleur titre d'historien. Elle surprend, et presque déconcerte chez l'auteur des Tragiques. Où Ion pouvait craindre Ju vénal, on est charmé de trouver Thucydide, et un Thucydide français, c'està-dire chevaleresque. N'est-il pas généreux à d'Aubigné de rappeler que Guise, en expirant, « parla du massacre de Wassy avec regret et excuse, et pria la Reine de faire la paix » : et de dire que « ce grand capitaine, en toutes ses parties excellent », se fût
î'Vi AMîll'I'A D AIRIGNÉ.
iialurellement porté, « non à la ruine, mais à retendue de la France, en une autre saison et sous un autre frère ». Ce frère lui-même, le cardinal Charles de Lorraine, est qualifié sans amertume « esprit sans bornes, et très riche, craintif de la vie, prodigue de celle d'uutrui. pour le seul but quil a eu en vivant, à savoir dV'lever sa race à une démesurée grandeur ».
J)e iiKMue. il y a plus de ujélancolie que de sévérité dans la page consacrée à Charles IX, roi artiste, artisan faible d'une œuvre maudite, dév()ré ensuite de remords et entrant dans des transports qu'à peine j)ouvail calmer son art favori, la musique; expirant enfin en détestant le massacre, et se félicitant de mourir sans enfant. |)our ne pas voir le trône tomber en quenouille: ici d.Vubigné cite, textuellement, les paroles du moribond : « Il se réjouissait de ne laisser aucuns enfants héritiers, sachant très bien que la France a besoin d'un homme, et que sous un enfant le roi et le règne sont malheureux ».
Catherine elle-même, la Jézabel des Tragiques. est traitée non seulement avec égard, mais avec une sorte de considération; elle sort plutôt grande des pages de dWubigné : « soit dit sur ce qu'elle n'avait rien de bas ». Son rôle et son personnnage sont ainsi jugés : « Chacun admirait de voir une femme étrangère, née de condition impareille à nos rois, au lieu d'être renvoyée en sa maison comme plusieurs reines douairières, se jouer d'un tel royaume etdun tel peuple que les Français, mener à la cadène (chaîne) de si grands princes ; mais c'était qu'elle se savait escrimer de leurs ambitions, bien ménageries