L HISTORIEN" ET LE POMTIQIE. 1S
passages est aussi vif que relui de son maître.
Hnfin, la hardiesse du « grand dessein », lexaltalion patriotique de d'Aubigné quand il en reçut (onlidence, le désespoir qui fit tomber sa plume des mains après l'assassinat de celui qui lavait ronçu, ont difté à l'historien des pages dont le mâle accent vibre comme le regret même de la F'Vance. Trop ému pour conclure, c'est sous la ruine du grand dessein <ju"il lusevelil son héros, se bornant à rappeler les cirfonstanecs de cette mort néfaste, et reportant plus haut ses pensées, élevant son àme de " ce qui ])araîl être, vivre et régner, à «c <jui est. vil. et règne véritablement )>.
La « méditation » sur laquelle se clôt l'J/Lstoire l'niverselle peut paraître un hors-d'œuvre à notre moderne critique, et elle Test rertainement. Mais, si nous ne voyons plus aujourd'hui ce qu'elle ajoute aux enseignements d'une telle histoire, nous voyons, moins encore ce qu'elle retranche à sa majesté.
Un esprit historique et un esprit religieux, mêlés parfois jusqu'à se confondre, respirent donc en cette Histoire. Un esprit politique n'y vit pas moins. Comment cet esprit s'unit aux deux autres, et comment la combinaison des trois crée la forte unité de l'œuvre, et lui conserve une physionomie à part, c'est ce qu'il faut indiquer en terminant.
Ues principes politiques qui ont dicté à d'Aubigné les jugements de son Histoire (car elle juge à tout instant, même quand elle prétend se borner à
138 ACRiiM'A r) Auni(;\E.
exposer, cl la précaulion de 1 auteur est (orcéiuenl inutile), se formulent avec la plus évidente clart(' dans deux opuscules qui, par la date tardive de leur rédaction, nous donnent le dernier état de la pensée de notre historien. Dans le Traité des guerres cU'iles et le traité Du Devoir mutuel des Rois et des sujets (écrits après Y Histoire, et parus seulement en 1877). d'Auhigné a iriis plus de liaison, de logitjue. de poids; il na pas formule'' d'idée nouvelle. Toute V Histoire, au fond, est bandée contre la théorie récente du pouvoir- absolu des rois. La tyrannie temporelle est plus qu'un abus, elle est un attentat: la tyrannie spirituelle ou religieuse est un sacrilège. C'est la question du despotisme qui se pose forcément à propos des guerres de religion. YÀ\q a agité, bouleversé le siècle. Elle est la question du siècle.
D'Aubigné a grandi parmi ces controverses, dont la religion est l'endroit, et la politique l'envers. La matière lui en fut de tout temps familière : et, ni la Srri'itudc i'olontnirc, de La Boétie, ni la Gaule Française, d'IIotman, ni les l'indicùv contra tyrannos, de Languet ' ne sont omis dans son Histoire parmi les symptômes du malaise dont la France était travaillée. La lutte sourde s'annonçait dès 1573, entre les opprimés et les oppresseurs. D'Aubigné avait pu noter les progrès de la théorie ofûcielle du despotisme pur. Partie de Duprat et des légistes de
1. D'A'jbigné, avec ses coiilemporains. les croit de Languet. Mais les Vindiciu- paraissent devoir être plutôt attribuées, d'après M. N. Weiss, à Duplessis-Mornay. On les a parfois aussi mises au compte de Théodore de Bèze.
L HISTORIKN F.'l I.I- l'OLlTIQlF.. 139
l'école de Toulouse, accrue de considérants empruntés à la patrie de Machiavel, des Borgia et des Médicis, celle théorie trouvait en Grossius et Tilenus ses derniers et ses plus intransigeants apologistes. Ceux-ci professaient « qu'il n'y a nulle défense légitime des sujets contre les princes souverains, ni pour matière de religion, ni pour quelque cause (|iie ce soit ». Rien de plus naturel, pour (jui connaît d'Aubigné. tjue son insurrection contre de tels pi'incipes.
11 n'est pas seul à s'insurger ainsi. Toute la Réforme s'est insurgée de même, avec tout ce que le siècle a compté d'esprits libéraux, quand ceux-ci pouvaient s'exprimer sans risque. Mais les idées polili(|ues de d'Auhigné, si elles ne sont pas nouvelles, présentent un intérêt à cause de leur liaison avec l'esprit historique et religieux de son grand ouvrage. Le caractère en est à la fois biblique, philosophique et humain.
Notons qu'il nest pas « républicain ». Partout il a fait profession de royalisme el de loyalisme sincères : « Je lève la main k Dieu que... je liens Tétai de la Royauté le plus honorable et excellent de tous », mais il ajoute aussitôt « quand elle èsl appuyée des correctifs qui l'empêchent de tomber en la tyrannie ». La thèse esl dès lors nellement posée. La tyrannie n'est pas la Royauté : elle en est la corruption. Et celte corruption se produit fatalement, si l'on n'y veille, car « tout ce que Ihomme manie est sujet à dégénérer » ; de là, la nécessité de « le rappeler souvent à sa première institution ». Mais celte « nécessité suppose une sorte de contrat
\kO A(;U1I'PA D AlBIOXE.
tacite entre le roi et ses sujets. Si le roi dépasse ses droits, ses sujets ont, eux, le droit de len avertir. L'institution de la Royauté est une sorte de traité bilatéral entre deux puissances libres, en vue d'un muUiel bonheur et d"une réciproque conservation. " Il y a une foi obligatoire entre le roi et les sujets. » Parlant, les droits des rois sont corrélatifs à des devoirs impérieux; comme les devoirs des sujets aboutissent à de certains droits qui les sanctionnent. l)"où la légitimité de la remontrance d'abord, de la protestation armée ensuite, en cas de violation d'une clause jurée. « Les serments violés et foulés au pied par le Prince libèrent de leurs serments tous ceux qui en avaient avec lui. » D'Aubigné revient là sans cesse : « Le prince qui rompt la foi à son peuple rompt celle de son peuple ». El qu'on n"allègue.pas I que la " nature du Prince >> étant plus élevée que celle de ses sujets, il existe un « droit du Prince » au-dessus de tous les autres droits. Ce sont au contraire les « lois de nature » qui les ont faits princes: et lobservation des contrats et conventions « fait partie du droit de nature ». Pourquoi? parce que « la puissance du Prince procède du peuple par le([uel il est Prince... » Ainsi, le fameux distinguo entre la puissance absolue et la puissance ordinaire (lu prince est ridicule. Ridicule, de même. la formule « tel est noire bon plaisir ». et odieuse la parole d'un secrétaire dlùat français à un ambassadeur étranger qui demandait l'équité : « Laissons ce mauvais mot; on ne mène pas ainsi les Rois : ce mot d'équité n'est que de pareils à pareils: il faut parler aux Rois comme aux Rois »: et cette autre. " qu'il faut laisser