L HISTORIEN ET LE POLITIQUE
aux juges de villages robservaiion du droit écrit •>. l'.n résumé, à la théorie naissante et déjà accréditée du droit divin des rois. dAuhigné oj)|»ose le droit du sujet, fondé sur le senlinienl de la dignité- de riioiiiine et de sa commune origine; et. à laxiome catholi(jue /uvrctiris non scntinflti fidcs, il répond, avec le premier Synode national : '< Nous tenons qu'il faut obéir aux lois et statuts,... et porter le
joug de sujétion d'une bonne et franche volonté
nioyinnniit f/nr l/ùnpire soit\'crain de Dieu démettre ni son entier ». Kn d'autres termes, le Hoi n'a aucun droit sur la conscience, qui appartient à Dieu. \ ioler ee sanctuaire, c'est provoquer toutes les résistances. Pour conclure : " Nous devons tout au Hoi, et rien au tyran ». Cette fois, la formule est comp'ète.
]*ourtant. l'institution di- ri.i-< est divine. La Bible en main, d'Aubigné en étudie le ])rincipe. Le spectacle n'est pas banal de voir cet esprit, au moment où il paraît le plus émancipé de la tutelle théologique, se courber sur l'Ancien Testament pour extraire de ses enseignements le principe de la liberté moderne. C'est dans le texte hébreu qu il discute le sens du prétendu droit des rois. Or, ici. esprit moderne, esprit ancien sont d'accord. Si Jéhovah a constitué les rois en puissances, c'est aussi pour les constituer en devoirs. Et les peuples ne sont pas seulement leurs subordonnés; ils sont leurs juges, au besoin leurs répresseurs. «Tant s'en faut que les peuples soient obligés à souffrir telles choses, qu'ils le sont à les empêcher, à réprimer les rois en leurs malversations, j> Dieu, qui punit les
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méchants rois, « punit les peuples qui n'ont pas arrêté leurs rois dans leur injustice ». Politique de prédicant, théologie de huguenot sectaire, est-on tenté de dire. Ce serait oublier que Tesprit politique des foules, subitement mûri à la chaleur des guerres civiles, cherchait de son côté un principe ferme à la limitation du pouvoir des princes, et que, répugnant à la sophistique des légistes, il le demandait, par un retour aussi naturel qu'imprévu, à la même autorité qu'invoque d'Aubigné, à la religion. Bien topique est, à ce point de vue, la doléance présentée à Henri III par le peuple de Paris, dès la naissance de la Ligue, en 157G. « Vous saurez, Sire, que le prince qui exige de son peuple plus qu'il ne doit, aliène et perd la volonté de ses sujets, de laquelle dépend Tobéissance qu'on lui doit : et à cela l'exemple de Roboam. Et puis, comme vous avez la domination sur votre peuple, ainsi est Dieu voire supérieur et dominateur, auquel vous devez rendre compte de votre charge jusqu'au dernier de vos cheveux. »
Roboam invo([U('' |»ar le peuple de Paris absout d'Aubigné d'avoir inlrodnil la théologie dans la j)olitique. La théologie était alors partout. Qu'elle soit infuse dans Y Histoire Uni^'crscUc. ce n est donc pas ce qui peut nous surpi*endre. Et que ces trois esprits. historit[ue. religieux et politique, n'en fassent qu'un dans d'Aubigné. c'est ce qui apparaît maintenant avec la plus complète évidence. C'est ce qui donne à ses ouvrages non seulement le caractère de la plus entière bonne foi. mais celui do la vérité, jenlends de la vérité à laquelle un homme de ce temps et de ce
l'iUSTOIUEX et le l'OI.niQUE. 143
tempérament pouvait atteindre. En dernière analyse, à supposer même cette histoire erronée sur des points de faits (or elle est étonnamment exacte), elle resterait comme un témoignage éclatant de Tardeur avec laquelle une société en pleine crise religieuse et morale cherchait les hases de la société à venir. Sous la question des guerres civiles, disions-nous, c'est la question du despotisme qui s'agile; sous la question du despotisme, c'est celle du principe de laulorité. Or l'autorité, tandis que les légistes la ciierchent dans le droit, les écrivains et la loule ellemême la cherchent dans le devoir. Encore un pas, el voici la conscience : c'est la hase cherchée, c'esl la lumière et la source. Le réveil de l'idée de conscience, voilà le grand l'ait moral auquel aboutissent, en définitive, les ellorts sanglants de trois générations : conscience à tous les échelons de la société, en bas chez le peuple, au centre chez le public qui lit, qui écrit et qui pense; en haut. ch«z les conducteurs de ces foules naguère inconscientes, maintenant en passe de leur demander des comptes. Quand une nation en est là, les crises ont beau l'avoir mise à deux doigts de sa perte, la régénération est prochaine. Et, de quelque sang innocent qu'ait été payée cette recherche, le premier progrès accompli dans cette voie en paie largement leirusion.
Entre tant d'autres écrivains, et parmi un très petit nombre d'historiens, d'Aubigné, esprit logique et religieux, a donc compris que tout problème politique ou social est dominé par un problème moral qui l'enveloppe; et, ce problème moral, il a consacré
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toute la ferveur de son vaillant esprit à le résoudre. C'est ce qui le classe si haut dans les historiens de son temps. Très supérieur aux mémorialistes, aux annalistes ou aux historiens politiques dont le sii-de a foisonné, c'est auprès de l'intègre de Thou, Ihistorien moraliste, penseur et citoyen, (ju'il se range par les naturelles affinités de la conscience et la hauteur constante de lesprit. Non toutefois que son œuvre puisse en tout rivaliser avec celle du grand magistrat, plus égale, plus complète, plus majestueuse aussi sous ce Heau latin qui la voile tout en la drapant, ce qui est un inconvénient pour un avantage. Mais, si de Thou est le premier génie historique du siècle, dAubigné en est assurément le second.
CIIAIMTKI-: IV
LE SATIKIQLi: : FŒNESTE ET SANGY
« L'n esprit, lassf de iliecours }.'raves et trai;ii|uus, b'cst voulu récréer ù la dcBt'riptioD île re siècle, en ramassant i|ucl([ueB bourdes vraie». »
'FœneslCy Pn-face.)
Le d Aubiu;nt' du l'rintcinps, des Trafiques et de V Histoire Universelle est sans doute le plus grand d'Aubigné; mais Tauteur du Baron de Fœneste et de la Confession de Sancy est à coup sûr le plus naturel d Aubigné. le plus verveux et le plus vrai. Sans le picaresque Fœneste, sans le sarcastique Sancy, l'œuvre d'Agrippa serait imposante certes, et peutêtre ne mantpierait-il rien d'essentiel à son caractère. Elle apparaîtrait pourtant incomplète, avec quelque chose de roide et de trop tendu. I/imprévu, le primesautier, la fécondité narquoise du plus gascon des Saintongeois ne s"y peindraient pas assez au vif. Non que ces traits ne soient déjà marqués dans les œuvres précédentes. Mais l'homme ne s'y montre qu'à travers l'auteur. Au lieu que dans le Fœneste, dans le Sancy, nous surprenons Thomme à
ifte Af;i!IPI>A I) AinUiNE.
rôtat pur, aussi rapproché que possible du gaillard qu'on devinait sous les pages même les plus pathétiques. Faute de ces livres, l'idée qu'on se ferait de d'Auhigné serait non point fausse, mais imomplètenifnt vivante. Ce serait le théâtre sans sa parade, la cathi'dralc sans ses gargouilles, le Pont-Neuf sans ses mascarons.
Fœnr.stc et Snncy sauvent cette lacune, et, si l'on peut dire. |»rocurent <ette joie. Ici, on peut jeter ré'cuelle de Diogène, désormais inutile : il faut se pencher, et boire. La source n'«'st pas d'eau très douce; elle a son piquant, voire sa saumure : mais (|uelle fone, quelle fraîcheur! Le jaillissement, constant quoique précipité, bruit avec un son qui semble une colère dans un rire. Le rire est à la surface : la colère est au fond.
Fœneste et Sancy sont l'épopée burlesque après l'épopée sérieuse; la comédie après la tragédie: le grotesque après le poignant ; l'envers de l'histoire, après l'histoire. C'est la tapisserie à rebours. Ils sont l'ornement des Traffif/iies et de VJfistoirc Universelle, comme les fous Chicot et Engoulevent étaient ceux de la cour d'Henri III. d'Henri IV. Ils sont nés à la même heure, sous la pression des mêmes événements. Entre deux chants des Trafiques ou deux livres sur « les guerres ». d'Aubigné se délassait à les crayonner, comme Léonard crayonnait ses caricatures en marge de ses nobles compositions. Si l'année 1616 voyait paraître à la fois le grand poème entier et le premier tome de la monumentale Histoire, Fœneste saluait le public de son feutre empanaché dès 1617. Au second tome de
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l'Histoire, paru en 1618, répondait une suite du Fœneste, en 1619; au troisième tome de V Histoire, en 1620, une réédition du Fœneste; enfin, la 2' édition de VHùitoire, en 1626, était suivie, peu après (16.30), d'une 4« partie du Fœneste. Et le Snncy. paru seulement trente ans après la mort de dWubigné (en 1660), ne s'écrivait pas moins avec le Fœneste, l't comme pour combler les lacunes du Fœneste. Ainsi l'époque des plus grandes amertumes fut pour il'Aubigné celle de sa plus vivace production . Ouvrages sérieux et opuscules narquois sont sortis en même temps de son fertile cerveau, dilférents et reconnaissables à leur air de famille, aussi ressemblants entre eux que des Français qui seraient surtout des calvinistes peuvent ressembler à des calvinistes qui seraient surtout des Gaulois.
Le Baron de Fœneste et la Confession de Sancy sont deux pamphlets religionnaires, et deux pamphlets gaulois. Le héros du premier est un arriviste gascon; le héros du second, un renégat repu. Quelle occasion, pour un d'Aubigné, à décharger sa bile! Aussi s'en donne-t-il à cœur joie. Ailleurs, il a lâché parfois la bride; ici, il lâche la bonde. Gela le soulage. Dans son indignation, il s'amuse. Ge sont là ses drôleries, « rà -({\oix ». Rebuté, défavorisé, que gagnerait-il à faire le Jérémie? Rire est plus sain. Et puis, ce rire est une revanche. Donc, son esprit, « lassé de discours graves et tragiques, s'est voulu récréer à la description de ce siècle, en ramassant quelques bourdes vraies », Des bourdes vraies! mot admirable, que maître P'rançois, « auteur excellent », comme d'Aubigné l'appelle quelque part, lui eût
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envié. La beauté de la « bourde vraie », même quand elle est vilaine; et sa moralité, même quand elle est cynique, ont empli son cœur d'une ineffable allégresse. Et d'Aubigné, fervent lecteur de Pantagruel, d'Aubigné qui a vu éclore la Ménippée et qui n'ignore pas Don Quichotte , taille à l'envers sa plume des Tragiques, et il écrit en se pourléchant le Baron de Fœneste. Les « Cadets de Gascogne » ont désormais un ancêtre, et un ancêtre immortel.
Qu'est-ce que Fœneste? une sorte de « Baron en l'air », qui a pour seigneurie Fœneste, d'un mot grec qui signifie paraître. C'est un « jeune éventé, demi-courtisan, demi-soldat ». Au demeurant, brave aux paroles, capon aux actes ; frotté de manières, plus que poli; naïf, se croyant malin; verni de l'esprit des autres, sot de son propre fonds ; se croyant supérieur, parce qu'il est avantageux; crédule par ignorance, niais par complexion, orgueilleux par définition, vantard par ostentation, face à toutes nasardes par bénédiction. Gascon de la pure Gascogne, naturellement, et choisi entre mille originaux pour la représenter en caricature, comme « l'écume des cerveaux bouillants » de ce merveilleux pays. D'Aubigné. qui «c affectionne » cette province (il serait bien ingrat de ne point l'aimer), sait et dit mieux que personne ce quelle vaut. Mais quoi? Le même sol généreux peut produire des braves et des bravaches : d'ailleurs, l'imitation du courage n'estelle pas. à sa manière, une émulation? Et, pour un cœur bien placé, n'est-ce pas une fîère devise que ce mot rayonnant : Paraître 1 Mais il y a paraître et paraître. Fi du pai'aître par ses actes, paraître
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par sa valeur, paraître par ses services : cela est banal, facile, au surplus démodé. Mais paraître sans avoir de quoi, paraître sans motif ni prétexte, paraître pour paraître, paraître sans être enfin, voilà le difticile. le glorieux, le lieau 1 Car c'est paraître par abnégation, par point d'honneur, par amour, pour l'art enfin I Tel est U^ nouveau jeu. tel est Kœneste.
L'art de paraître, sondé par son esprit subtil jusqu'en ses profondeurs, lui a confessé tous ses secrets. A ceux-là il en a ajouté d'autres, de son cru. Car un Gascon raffine toujours. Fœneste raffine donc sur les raffinés. Tous les ressorts du paraître sont par lui mis en jeu. l^a noblesse d'abord. Les armes de Fœneste sont exceptionnellement parlantes : <( une fenestre incarnadin d'Espagne, et la devise : Entre comme lou vent! » Cette fenêtre grande ouverte sur le monde, cette rutilance ibérique, cet ouragan, quel symbole! Tout annonce le héros : Don (Quichotte n'a qu'à se bien tenir. Et quels titres de noblesse! Descendre des croisés, peuh ! voyez sa fenêtre. En revanche, un de ses grands-pères « eut la tête tranchée, à Thoulouze », pour avoir rais à mal une nonnain; un oncle et son fils, tranchés de même, pour avoir tué un prêtre. « Il n'y a rien à dire à cela. » En effet, cela tranche tout. Mieux encore. Fœneste appartient à cette catégorie de gentilshommes qui, « à force d'être nobles », décèlent leur noblesse à un certain « sentir » comme le gribier se révèle à un certain « fumet ». On le reconnaît non seulement à sa piste, mais à sa démarche. « Pour vous dire, je ne marche pas en
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bourgeois ni en récollet; je vais un peu de gravité (ye bai un pu de grabitai), traînant une jambe à la cadence de la tête, comme font tous les galants hommes. » Et si on le singe, si on le bafoue en pleine rue, par dignité (mais par dignité seulement, certes!) il... entre chez un fourbisseur.
Cependant, si Freneste a la fierté de la noble Gascogne, il en a aussi Timpécuniosité. « Faulte d'argent, c'est douleur sans pareille. » Mais notre héros est trop i'i-abe (trop brave s'entend, car avec lui il faut retourner les mots comme les choses), pour succomber à cette douleur. Il la supporte avec allégresse, certain d'un meilleur avenir. En attendant, il « paraît » de son mieux, et soutient son nom avec une ombre d'élégance, un simulacre de suite, une superlicic dé'tjuipage. Il ne peut chausser le bas de soie, dont la couleur ('datante rit aux fentes de la botte découpée; mais il applique un ruban intérieur aux crevés de sa chaussure, et parade aussi bien les pieds enveloppés d'une loque. .Sous un roi fauconnier, sous un favori oiseleur, comment paraître, sans un chenil, des chiens et des oiseaux? sans collerette de prix? sans brimborions de luxe brimballant au pourpoint parmi rubans et aiguillettes? Fœneste troque deux Invufs gras contre un lévrier. II est homme à « mettre tout son argent en une fraise à grand dentelle blanchie en Flandre ». alors que « sa chemise, étant pourrie sur lui, il n'en avait plus du tout ». La montre qui lui pend à l'estomac « n'est qu'une bouëtte (boîte) qui lui sert de drageoir, et cela paraît autant que si toute la montre y était ». Il y a aussi le manège du cure-dent, à certaines
LE SATiniQlE : FŒXESTE ET SANCY. loi
heures, pour « paraître avoir dîné », el rinvention de la baguette (ju'on écorce en flandrinant le long d'une propricit' ([uon veut faire passer pour sienne, quand on est surpris à pied, et sans train. Fœneste serait un artiste, s'il avait trouvé cela tout seul. Kn tout cas, il imite comme d'autres inventent. C'est là son génie.
Surtout, il a lalr guerrier. Où paraître mieux qu'à la guerre? Fœneste, au début du livre (1017), a lait toutes les guerres qu'il a pu; ou du moins il les a vues : celle de Savoie, en 1600; celle de Juliers, en 1011; une campagne de guerre civile, en 1015; enlin, la guerre d'Aunis, en 1010. Le traité de Loudun lui procure des loisirs momentanés. Quatre petites expéditions en seize ans, maigre bagage au prix des guerres de la Ligue : mais quoi? il n'a pas dépendu de lui. vSon grade n'est pas encore glorieux : « aide-enseigne au régiment de Chappes ». Ne lui demandez pas, comme ce naïf d'Enay, « quel office est-ce là? » 11 vous répondrait avec dédain : « Vous autres ne savez que le vieux jeu ». Son jeu, en eU'et. est tout nouveau : « 11 fait toujours le brave au commencement, et puis se coiffe de sa chemise ». Le général qu'il a le plus admiré, et suivi avec le plus fol entrain, est ce preux qui s'écria au milieu de la mêlée : « Qui m'aime me suive 1 Sauve qui peut! » Nul n'a fui plus bravement. Ses « résolutions » sont à l'avenant, martiales et lapidaires : « Qui va là? Demeurez là, cap de Diou! le premier qui avancera... » On rit. « Vous riez! — Oui da! — Je prends ma résolution, et dis ; Et moi aussi bien que vous ! » Un soir, on le détrousse; le voleur, qui lui a arraché
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son manteau, s'arrête à dix pas et le nargue. Fœnesle le perce d'une parole vengeresse : « Gabalier, il y va de votre honneur, car vous serez mon portemanteau ». Que d'esprit I Un soldat, qu'il appelait '( compagnon w trop dédaigneusement, se met à le battre, et il se laisse battre : Que de modération! Un adversaire l'entraîne sur le pré. 11 va falloir dégainer, bon gn' mal gré : heureusement a une |)aillarde » saute au cou du jeune homme : «je ne le voulus pas tuer entre ses bras ». Quelle générosité! Un autre le provoque : « Allons au pré aux Clercs. — Je lui répondis de bonne façon : << Vous n'avez rien à me coiiiniander ». (hiello fierté!
Après la guerre et le diicl, les amours. Comment ceux de Fœneste nauraienl-ils pas quelque chose de rare? Ah! qu'il maudissait alors le « paraître ». lorsque « la braveriede ses habits troublait sa bonne fortune, (piaïul les broderies et diamants, et quelques es('ar])oucles parmi, le dé-couvraient à la vue de tous ! » (hii résisterait à ce vain<|Ufur? 11 <''blouit par son esprit ; il charme par ses « chansonnettes d'amour en beau gascon » ; il sf'-duit enfin par son style. Quelle cruelle ne désaniicrail à ce billet doux :
MddcDioiscllc. enfin 1rs astres et les éléments m ont tant indis^rdcié de votre belle absence et douce mémoire dctre séparé de vos beaux yeux, semblables à une aurore plucieuse, que j'aiais faim de me primer des Champs-I-^lysées.... etc.
Quelque sotte seulement a pu mal accueillir cette suave sérénade.
Sois de douceur la fontaine Coin me tu l'es de beauté.
LE SAHUIQLE : FŒNESTE ET SAXCY. l:>3
et arroser le chanteur autrement qu'à Teau d'ange. Mais ce sont là les « cadences de l'amour ».
Gomment un tel homme ne ferait-il pas les délices de la société? A la cour, on se le dispute. Son arrivée déride les plus moroses. Il a des succès qui le chatouillent; d'autres lui cuisent. Témoin l'accueil, chaud entre tous, que lui lirent les courtisans, lorsque l'un d'eux, voulant l'honorer, le plaça devant la chemin(''e flambante pour servir d'écran au roi et lui fit tenir le bougeoir. Ses jambes rôtissaient, ses chausses fumaient. Fœneste, lu'-roïque. riait rouge, tandis que la galerie chuchotait, narquoise : « 11 brûle d'ambition 1 » Ailleurs, il riait plutôt jaune, lorsque, vers le désert de Bicètre, on l'initiait à des pratiques de sorcellerie nocturne doù il rentrait plus mort que vif. Mais quelle joie pour lui de pénétrer des arcanes interdits à la foule, et de jouer son rôle dans les diverlissemenls du Louvre 1 Sa vocation d'homme de cour ne s'aflirme-t-elle pas à tout coup? Hier, on lui persuadait qu'il était invisible, grâce à un « enchantemenl ». l'A les horions que lui valaient cette invisibilité flattaient son amour-propre comme autant de caresses. Aujourd'hui on lui souffle qu'un pouvoir magique l'a transformé en cheval : le voilà hennissant, caracolant à quatre pattes, monté par un bon apôtre qui léperonne et le fouaillc. On lui lait accroire quon le voit nu quand il est vêtu, vêtu quand il est nu, et il s'offre, béatement, aux plus grotesques expériences. Il pi'end pour bon argent tout compliment ridicule. Sa verve en est échauffée, son imagination prend feu, sa loquèle se débride. Et les histoires d'aller leur train. Les histoires d'un Fœneste I
154 Af;ilIPPA D ALlilGNÉ.
L'on fait cercle, et Ion rit avant qu'il ail commenc»'-. Qui ne rirait « à gueule bée ». quand dAubigné, ce pince-sans-rire, fait parler Fœneste! De Castel- Jaloux aux Marligues. de Rabelais au Baron de Crac, oncques n"ouït-on plus folle aventure que celle de Fœneste, prisonnier des infidèles, et enferraé dans une pipe, << cent lieues par delà Alep ». Ce que lit un renard qui vint contre cette pipe, et ce que lit Fœneste de la queue du renard qu'il saisit par l'ouverture de la bonde et noua à sa moustache, et comment le renard fou de frayeur entraîna la pipe dans un précipice où elle éclata, tandis que notre héros en sortait sain et sauf, c'est ce que nul n'aurait imaginé, pas même l'inventeur de Tarlarin. Dix autres histoires portent la même estampille. Fœneste est le grand maître de la f^nléjade. Sa beauté dans ce rôle approche de la perfection.
Ce n'est pas qu'il manque de sérieux : au contraire! Le sérieux en toute chose est sa marque. L'on sent bien que le fond de cet homme est la conviction. Comment alors ne porterait-il pas dans la foi le même sentiment que dans la bourde? il est donc catholique, et croyant, comme il est courtisan. Il « pai'ait » dans ce rôle comme dans tous les autres. Ici perce le bout de l'oreille huguenote, sous les oreilles d'âne dont le héros est alfublé.
Non pas que d'Aubigné ait précisément entrepris, sous le couvert du trop naïf F'œnesle, une dérision bien sérieuse du catholicisme. Fœneste est un fantoche : ses maladresses, plus divertissantes que probantes, ne sauraient valoir comme argument. L'auteur, qui est encore en France lorsqu'il entame
LE SATIRIQLK : FCENESTI-: ET SANCV. 155
cette matière, y met (jueltjiie précaution. Si donc il échappe à Fœneste quelque trait de théologie moderne. « il n'enfonce point et ne s'arrête guère sur ces matières; car il ne prend rien à cœur». (]est ailleurs que dAubigné se ri'serve « d'enloncer », dans cette Confession dr Snncy où il extravasera toute sa hile. Les propos ihéologiques de Fœneste sont donc surtout propos de table, et ne tirent pas autrement à conséquence. Toutefois, à la roideur de ce badinage « folâtre ». on devine ce (|ue sera plus tard le jeu st-rieux. A I ongle on connaît le lion.
Fœneste parle donc religion, comme tout le monde. Mais il y apporte sa manière, qui nest qu'à lui. La citation estropiée lui est chère; le pataquès lui est familier; la concession cpii le ruine, le distinffuo où il ne distingue rien sont par lui béatement présentés à l'adversaire, (hi importe? Ce nest pas lui qu'on ébranlera. Il aura même un sourire de bonne compagnie pour les boutades huguenotes sur les miracles, les reliques, les quinze ou seize clefs de saint Pierre ou les treize tibias de saint Jacques. Il admirera le curé dFschilais, habile homme qui pratiquait à tour de rôle la liturgie huguenote et la catholique, pour le baptême et le mariage, au choix des pai'oissiens. Ces vétilles n'entament en rien sa conviction. La cour est catholique, il est catholique. Cela seul est bien porté, et fait « paraître ». Au surplus, n'a-t-il pas été « instruit » par quelques capucins et un père Barnabite? Un grand roi n'a pas eu mieux, avant de « faire le saut ». Que dire de Fœneste, sauteur de profession? Ne peut-il alléguer
156 A(;UII'I'A D AUIil<;NÉ.
l'éloquence foudroyante de Panigarole, les jcélèbres épiphoncmesdu frère Lubin, les facéties édiflantes de Jacques Suarez, le cordelier portugais? Enfin, n'at-il pas été définitivement converti à tel jour et telle heui"e qu'il peut fixer, le « Jeudi-Absolu », par un serrnon du Père Ange? Ce sermon, un chef-d'œuvre de grotesque (Mérimée s'en est souvenu dans sa Chronique de Charles IX), la meilleure langue du livre nous le détaille sans en rien laisser perdre, et Fœneste nous aj)paraît désormais complet. La triple auréole de la sottise, de 1 ignorance et de la fatuité, nimbe son feutre de mousquetaire, où trois plumes de coq dépenaillées s'efforcent de cacher une queue de lapin : et sur sa face d'une béatitude souriante flolle ce je ne sais (|iioi, qui est \its.sent. l'émanation suave de la (lascogiic, qui embaume de patois son parler francimantisé. \ oilà un point réglé : aqno es barrât 1
Kn regard de ce personnage. (|ui est a lui seul une comédie entière, d'Aubigné en a peint un second destim- à lui faire repoussoir. Mai< il " apparaît » moins qu(^ l'autre, et pour cause. 11 demeure au second plan, pour une double raison dart et de nature. Enay opposé à Fœneste, c'est Vêtre opposé au paraître; c'est encore le caractère protestant opposé au caractère catholique (ou soi-disant tel): c'est, enfin, le tempérament calme d'une région opposé à la turbulence d'une région voisine, Saintonge ou Poitou contre Gascogne. Tout ce que Fœneste dédaigne ou vilipende sera logiquement estimé, révéré par Enay. Antithèse qui risquerait de devenir monotone, sans la verve de l'écrivain. Son
LE SATIRIQUE : l-ŒNESTE Kl SANCV. 167
Enay d'apparence paterne, réservé, voire un peu renfermé, ne se livre pas du coup. 11 ne se révèle que peu à peu à Fœneste. Enay écoute Fœneste; il l'aide même, sans en avoir Tair, à gonfler ses ballons qu'il va crever d'une piqûre ; il entre dans son jeu, se prête, guide, jusqu'au moment de riposter par un coup de boutoir. Dans cette sorte de duel, naïf d'un côté, narquois et parfois sournois de l'autre, Enay a toujours le dernier; on peut marquer les coups. Mais il ne dit que le nécessaire, et ne déplume le paon d'un geste que lorsque celui-ci a étalé toute sa roue. Ce jeu est conduit avec une admiralde entente du dialogue. Le tiers personnage qui s'introduit à la fin, Beaujeu, est une sorte de doublure d'Enay, mais en plus haut rang de noblesse et d'emploi. Il vient de Paris, et se trouve à point pour dire des choses qu'Enay, confiné dans sa province, ne peut savoir, pour parachever la dérision de Fœneste et la pousser au comble.
Enay, Fœneste, représentent, en outre, deux époques très différentes. C'est l'antithèse d'hier à aujourd'hui, des hommes de Coutras à ceux de la Cabale des Importants, des compagnons d'un Béarnais aux complaisants d'un Goncini. Il faut voir Enay comme un ancien combattant de Coutras, àffé de soixante à soixante-cinq ans vers 1617 (l'âge de d'Aubigné), maintenant gentilhomme fermier, jouissant sur quelque bord de Sèvre ' d'un bien qu'il gère
1. M. Henri Gloiizot nous a fait ingénieusement remarquer combien la description de la demeure d'Enay répond, encore aujourd'hui, à la gentilhommière de Mursay, habitée par d'Aubigné longtemps, rebâtie par lui, et qui semble avoir
158 A(;iîii'i»A D ai.iji(;né.
avec sagesse et fermeté, bon sans duperie, fortuné sans étalage, et large sans prodigalité, plus proche dun bourgeois cossu que d'un noble, mais avérant sa noblesse à la droiture et à la profondeur de ses convictions. D'ailleurs instruit aux livres comme aux armes, et incarnant évidemment " Thonnête homme » de guerre après « les guerres », dans l'état enviable que d'Aubigné réalisa entre l'Edit de Nantes et la mort d'Henri I\'.
Enay donc écoute, tandis que Fœneste parle. Ma's, quand Thomirre du « paraître » a bavardé, le le partisan de " l'être », d'une phrase le cloue. I)iscute-t-on sur le signe de la croix? Ce signe « fait paraître un chrétien, » dit l'un. — « 11 faut l'être pour le paraître, » répond l'autre. Le père Cotton prêche d'une belle façon. « L'étoffe est plus que la façon. » — « Avez-vous lu ses prières jaculatoires? — Oui, monsieur, dit Flnay, et joyeusement. » Telle mode a changé à la Cour : « Si la Cour ne changeait point, elle aurait changé ». Quand Fœneste suivit son chef, le duc de Retz, en fuyant aussi bravement que lui : « Vous fîtes bien, dit Enay, et cette fois-là vous aimâtes mieux l'être que le paraître, et peutêtre êtes-vous encor aujourd'hui pour n'avoir pas paru ». — Et le naïf Fœneste. ravi, de s'écrier : « Ventre Saint-Fia<re, vous me tenez, à cette fois! » Enay a donc de l'esprit. Mais il a surtout des principes. Si son hôte lui vante les récentes conversions dans l'armée, et fait sonner haut les « quatorze
été sa demeure de prédilection, sans doute en souvenir de sa femme, Suzanne de Lezay, qui la lui avait apportée en dot.
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raaistres de camp que la Cause a ainsi perdus depuis la mort du Roi », il riposte : « Rien ne s'en est allé qui fût à nous... ^'os maistres de camp ont perdu leur maîtrise, et ont leurs soldats pour ennemis depuis qu'ils se sont laits valets. »
De tels mots ne sont plus bagatelles. Les paroles ilKnav ont tantôt le perçant de l'épée, tantôt le tranchant de la hache. (^)uand Fœneste a payé -en historiettes légères les solides repas de son hôte, l'inay conclut : « Le proGt de tout notre discours, c'est qu'il y a six choses desquelles il est dangereux de prendre le puraître pour l'être : le gain, la volupl('. Tamilié. l'honneur, le service du roi ou de la patrie, et la Religion, ^'ous perdîtes votre argent quand vous pensiez gagner; vos voluptés de Paris vous ont donné des maladies ; votre ami vous a lait fouetter; l'honneur, battre et mépriser... Mais l'abus du Paraître en la Religion, qui est le dernier point, est le plus pernicieux, pour ce que le terme d'hypocrisie est plus proprement voué au fait de la Religion. La condition de nos discours et l'heure cpi'il est n'en permettent pas davantage, et (il) nous convient aller dormir. Prenez ces chandeliers, vous autres. Allons, monsieur! » Là-dessus, en effet. Fœneste n'a plus qu'à s'aller coucher.
Pourtant. P^nay n'est point prédicant par système. Sa huguenoterie lui monte aux lèvres comme le rouge monte au visage, par bouffées. De nature, il serait peu loquace. Mais à table, il fait raison d'une pic[uante histoire, comme d'une rasade. Quand le convive gascon l'a payé d'une bonne, Enay le « rembourse » dune meilleure. Cet assaut de bons
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conles, entre le « vin » et le « Iruit », conforme à la tradilion du bon vieux temps, relève de la littérature gaillarde. Nous oscillons ici de IZ/rpiumcron à Rabelais, et de Pathelin à Brantôme.
Enay, pieux, mais non puritain, lâche des bordées gauloises comme les autres, avec sérieux, vous regardant bien en face, mâchant ses mots, et sans rire. DAubigné, paraît-il, parlait, contait, raillait de la sorte. 11 était le plus gourmé des pétulants; son badinage pinçait jus(ju''au sang. Il ne reculait, au reste, pas plus devant les mots que devant les personnes : son vocabulaire n'a aucune vergogne. Knay lui ressemble en cela, et en beaucoup d'autres choses. Mais Beaujeu, dans ses âpres sorties du W'' livre, lui ressemble aussi: et Fœneste lui-même, son héros à rebours, n"est pas sans tenir de lui plus d'un trait. La chose est moins étrange qu'il ne paraît d'abord. Simple question d'amour-propre, et de « dédoublement ». Rien n'est plus insupportable à des esprits avertis que de voir leurs défauts, et leurs qualités mêmes, outrés et défigurés par un voisin. De là à haïr le traitre, à le ridiculiser, le chemin est court. Il n'est que d'être un peu de Tarascon pour dénoncer chez autrui la tarasconnade. Tel grand artiste, comme Rembrandt, va jusqu'à se faire la grimace dans sa glace pour se donner le ]>laisir de sa propre caricature. Ainsi quelque chose d'un faux d'Aubigné flotte autour du Baron de Fœneste. On entrevoit même un certain « rousseau » à la cantonade, deux ou trois fois, qui lui ressemble comme un frère. Enfin certaines allusions lui sont propres et particulières. L'on comprend alors coni-
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ment ce roman, aiijourtlluii diflicile à lire et souvent obscur, a dû être le plus clair et le plus désopilant qui se pût lire. On dut se larracher. car non seulement il contient une satire huguenote, et fort drôle; mais, derrière les auteurs qu'il anime de sa verve, il semble que l'on aperçoit lauteur. metteur en scène et souffleur tout ensemble, montrant le bout de sa barbiche rousse et jouant à cache-cache avec son public. De plus la satire des mœurs, généralisée, tombait à plomb; et, enfin, certains pseudonymes, dont la transparence s'est depuis ternie, ajoutaient un pi<piaiit de n»maii a des. I ) Auliignt' disait donc juste, au second livre : " Nous u avons rien dil en tout notre discours qui ne soit arrive- .<.
Le roman à clés est aujourd'hui négligeable. La satire générale, par contre, présente un réel intérêt. On y saisit sur le villa bigarrure de l'ancienne el de la nouvelle société, dans les premières aniiccde l'époque Louis XIII.
D'Aubigné verse l'ironie à pleines mains, avec une impartialité vraiment admirable. Ici c'est l'Espagnol détesté, dont la morgue el la bravacherie sont persiflées avec une sorte de patriotique colère. Quelle scène de comédie que le dialogue entre l'Espagnol « J)on Juan Ilermandez Rodrigo de Parmentiera » et le Gascon Pérot. dans l'auberge du Maiipiteii.v, à la Iiéole 1 quel croquis digne de Callot! Quelle description, d'autre part, burlesque avant le genre burlesque, que celle de l'accoutrement
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d'un noble de province en voyage, avec ses deux juments, «l'une rouge, Tautre de poil d'eslourneau >>, et son train, sa suite : un apothicaire chevauchant une mule entière, et un jardinier, cuisses nues, portant à pied une valise verte I Mais Paris et la cour ne sont pas moins ridicules, quoique d'une autre manière. Bon pour la vieille cour, de se montrer avec un i< cul plat et le collet rabattu, comme les sieurs de la Noue et d'Aubigné 1 » Les autres, qui veulent suivre la trotte r/ui -mode (la mode qui trotte), se mettent « en embuscade dans leurs cheveux ». (^uant aux dames, la bouclette au petit fer. importée d"Kspagiie, et formant des garcettes sur le front, sera (le calembour est rude) l'enseigne « du métier quelles font )). Ainsi déguisé, la tète ruisselante de cheveux qui servent parfois « au lieu de cacher les oreilles, à couvrir la place où elles avaient été », le courtisan à la mode, — tel une gi'avure de Bosse, — fera son entrée, tandis (|u"un bel esprit l'abordera : « Frère, que tu en brave, épanoui comme une rose !... Ta maîtresse, cette rebelle, rend-elle point les armes à ce beau front, à cette moustache bien troussée, et puis cette belle grè^'c (jambe), cest pour en mourir! » Et notre muguet, branlant la tète, changeant de pied, peignant sa perruque, de raconter aussitôt ses duels, ou ses guerres, à moins cependant, qu'il ne parle chiffons et couleurs. La couleur du jour, voilà son fort! Quelle modiste le prendrait en défaut sur ces nuances où il fait un choix toujours suave : '< zinzolin. ventre de biche. Céladon, astrée, orangé-pastel, Espagnol malade, fleur mourante, couleur de veuve n'-joiiie. couleur de Judas, de temps perdu, de
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singe envenimé, couleur de triste-amie, ou couleur de baise-raoi-ma-mignonne... » Quand il ne philosophe pas sur un bas de chausses, il applique la suhlilité de son esprit à débrouiller un phébus, tel ce « Bourron, seigneur de Filasse », transcrit dans Frrncstc, et qui est un chef-d'œuvre du genre. A moins (ju'il ne colporte quelqu'une de ces pièces salées dont on rallblait encore vers 1620, tandis que l'Hôtel de Rambouillet voyait déjà grandir sa gloire. Fœnesle a sa <( pouchelte » pleine de ces poulets de préciosité à rebours, où il entre, sinon de l'obscénité, au moins de la gauloiserie musquée, du Rabelais tortillé, galantisé, et aiguisé par la queue. Les mêmes fats applaudissent cette littérature au gingembre chez le roi, et les impromptus à la fleur d'orange chez la belle Arthénice. Callot, Bosse, Etienne de la Belle et Bonnard ne sont-ils pas contemporains de Simon Vouet. et du premier art académique? La rapière en verrouil et les bottes à rosettes voisinaient encore aux réceptions du Louvre. L'esprit gaulois et le bel esprit se mêlaient comme les eaux de deux rivières aux couleurs disparates. Il traîne je ne sais quelle odeur de « ruelle » dans certaines expressions de Fœnesle. « terriblement belles ,>. Sans doute d'Aubigné, bel esprit à ses heures, avait de quoi être alambiqué quand il le voulait. Mais c'était à bonnes enseignes. Ici, ladroit pastiche dit la moquerie, et met une cocarde littéraii'e au travestissement d'un monde qu'il détestait et méprisait à la fois. Les yeux clairs qu il ouvre sur son temps sont désormais des yeux d'ennemi. D'ailleurs, ce ne sont là que ses moindres colères.
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Les grandes, les enragées, sont celles qui vonl aux choses d'Etat, de politique ou de religion. Déjà il anticipe sur la Confession de Sancy pour flétrir au passage quelques pasteurs du nouveau jeu prolestant, à la veille de l'entrée de Hichelieu aux affaires: ceux-ci ne parlent que de <' rendre toutes les places de sûreté, casser tous les juges des chambres miparties, et se défaire de toutes les cautions de la paix ». Ces intrigants secondent les menées de ceux que d'Aubigné appelle les hommes '( de mille livres ». des espions politiques. I/institution est nouvelle; elle est dangereuse un peu, fructueuse surtout. Nul indépendant ne peut faire un mouvement qu'il n'ait un es|>ion pendu à son côté '< conime une escarcelle ». La déialiuu, devenue fonction dKtat. mène à tout. i)e là ces vieux serviteurs grisons délaissés pour des conseillers sans barbe; de là ces scandaleux avancements en cour; ces plaintes contre les «. potirons de coui- >. (|ui. d(''ià vives et éloquentes chez les ])oèles de làge précédent, un Honsard ou un du l)Cllay. éclatent en acrimonies insultantes chez le virulent (i'Aiiltiguc.
Aussi, à mesure (jue Ion avance dans la quatrième partie du Fœncste. sent-on la colère monter. Le ton s'échauffe, les couleurs deviennent plus violentes. Une acre bile, longtemps échauffée, va rompre sa poche et couler à travers les derniers chapitres comme un torrent. Spectacle d'ailleurs superbe. L'irascible vieillard, alors presque octogénaire, tonne et ricane comme un jeune homme. Le salpêtre de son sarcasme crépite de toutes parts, il célèbre les Triomphes du temps en l'honneur de
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Fœneste. C'est le bouquet de ce rutilant feu d'artifice. L'idée de ces Triomphes vient tout droit de la Satire Ménippée. La procession de la Ligue, la description des tapisseries qui décoraient la salle des Etats, au début de la Ménippée, sont déjà une parodie. D'Aubigné parodie celte parodie. Aussi, tandis que la première garde sous sa mordante raillerie de la jovialité et même de la cordialité, celle de d'Aubigné sent la haine recuite du partisan qui se venge. Avec lui nous (juittons la réalité, celle réalité que la Ménippée serrait toujours de près. Lt. du coup, celte revanche personnelle prend un accent de lyrisme sarcaslique qui place les 7'riunip/ie.s souvent très loin de la Ménippée, et parfois assez près des Tra^iffues. Le grain d'histoire qui s'y mêle, fermenté dans la haine, lève en moisson inattendue de sardoniques prophéties, (l'esl de nouveau le « voyant » que nous retrouvons ici. Les quatre tapisseries de la Karnache sont une vision allégorique des temps futurs. C'est ce que d'Aubigné appelle devenir sérieux au dénouement. Fœneste a conté tant de belles prouesses, que ses hôtes le régalent en chantant quelques « triomphes >». « Ce n'est pas le Triomphe de la Chasteté, ni rien de l'invention de Pétrarque. Le premier est le Triomphe d" Impiété; le second, d'Ignorance; le troisième, de Poltronnerie; le quatrième, de Gueuserie, qui est le
plus beau Dieu sait les gloses que les copieux
feront sur ces belles histoires, quand ils en auront le secret I »
Ce secret, de plus «■ copieux » que nous le découvriront peul-èlre. Il nous suffit que F^œneste n'y
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voie pas malice. C'est lui qu'on berne dans ces Triomphes qui sont les quatre principaux triomphes du Paraître, selon la mode d'alors; mais, comme on le berne jusqu'aux astres, il n'y voit rien que des étoiles. Gueule bée à son tour, il contemple le déûlé de l'Impiété : « une vieille femme fardée;... les oreilles lui pendaient comme à un liraque, et la faisaient sourde par leur épaisseur ». Puis celui de
l'Ignorance : « tirée par quatre ânes toute nue,
le front étroit, les yeux petits; elle lit par contenance dans un bréviaire de bas en haut ». Puis celui de Poltronnerie : « Gare, gare, gare le corps! car voici le chariot de madame Poltronnerie, tiré par quatre daims et autant de renards, sur lequel fait bonne raine la triomphante, avec de grands yeux, des oreilles ouvertes, le teint pâle; on dit qu'elle a fait ses affaires dans ses chausses... ». Enfln, « il ne reste plus que la sacrée et vénérable Gueuserie, de laquelle le chariot branlant, tout fait de pièces ra|)porlées. est tiré par quatre louves maigres ». Derrière son char, enchaînés et fustigés, marchent ses victimes, les membres de la vieille, et riche, et loyale noblesse de vieille France. Le pavé devant elle est jonché décussons, de chevrons brisés, d'hermines, voire de fleurs de lys : c'est sa litière. Va la conclusion, foudroyante :
« Enfln. c'est une prophétie en tapisserie, qui promet aux traîtres, aux bêtes, aux poltrons et aux bélîtres, les gouvernements, les Ktats, les honneurs et les biens, tant que les gens de bien, les doctes, les braves et les Grands auront agréable de périr par honnêteté. » Fœneste bayait cette fois jusqu'à