‹ Agrippa d'AubignéChapitre 4 sur 47 · I. II ((MME i:t sa vik. Il · texte numérisé non relu

I. II ((MME i:t sa vik. Il

pi'ohilé «juon peut vraiment (|ualiûet* de religieuse, mais un goût d'ordre, de [U'éi-i^ion. un souci du d«}tail exart et minutieux (jui jurent à premi»M'e vue avec la fougue de son tempérament, niai-; qui sont bien d'accord avec rarrière-lbnd de celte riche et profonde nature, cavalière à la surface, et cependant pénétrée de gravité, d'austt'-rilé. d'attachement sans borne à la vérité.

La vérité! C'est d'elle <|ue d'Aubigné fut le lovai .serviteur, plus que du lîéarnais encore ; et pourtant 1 T'est dans cet e><prit de vt'-rité sans ambage (piil iiiivieni d'aborder cette haute ligure. Kt si. tout en la jugeant, on ne peut s'empêcher de s'abandonner un peu à elle et de l'admirer beaucoup, du moins espère-t-on échapper ici à tout reproche de complaisance petite ou de consciente partialité '.

Kaconlei- la vie d'Agrippa d'Aubigné avec quelque abondance digne d'une telle matière, est ici chose impossible. Il y faudrait à peu près tout l'espace dont nous disposons. Ce récit trouvera sa place ailleurs. Pourtant si jamais biographie fut indispensable à connaître. — à ce point qu'on jieut se deman- (b'c le(|ui'| des deux est le plus intéressant, la per-

1. Nous avons plaisir à déchirer ici, une fois pour toutes, ce que nous devons à 1 inépuisable érudition de M. Weiss, conservateur de la Bibliothèque protestante de la rue des Saints-Pères, ainsi qu à la courtoise obligeance de M. Henry Tronchin. qui a mis libéralement à notre disposition les manuscrits conservés en son château de Bessinge.

12 A(;iUl'l'A D ALIJIGXE.

sonne d'Agrippa ou son œuvre, — c'est bien celle de Tauteur du Printemps, des Tragiques, du Fxneste et du Sancy. Aussi faut-il du moins marquer les traits indispensables, si insullisant que soit le raccourci. Force sera au lecteur de combler les vides par la lecture d'ailleurs assez pénible de la Vie. et par quelques scènes de VHistoire Universelle que nous signalerons au passage.

Théodore-Agrippa d'Aubigné naquit le 8 février 1552, à une lieue de Pons en Saintonge, en l'hôtel Saint-Maury, depuis lors disparu. Les d'Aubigné éiaient de vieille noblesse angevine. Ce qu'Agrippa dit, à l'occasion, de l'antiquité- de sa race et de l'illustration de son blason provincial n'est point hâblerie, mais a été reconnu vérité'. Même sur ce point, où quelque exagération eût été vénielle, il ne s'est point vanté.

Son père, Jean d Aubigné, était loudunais ; et sa mère, « damoiselle Catherine de l'Estang, dame de la Lande Guinemer », élevée en sa « maison noble » près de Mer. était blaisoise. Par leurs biens ou ceux de leurs femmes, les d'Aubigné étaient seigneurs à la fois en Anjou et en Saintonge. De là la naissance saintongeoise d'Agrippa. Son grand-père, Pierre d'Aubigné, écuyer. était seigneur de Brie en Saintonge. Son père, Jean d'Aubigné, était juge ordinaire à Pons. Il se maria en 1550. A cette date, il était encore catholique. En 1554, il résigna sa charge ou dut la résigner: ce point n'est pas clair. Mais il

1. De In ridf'lrssc ((Agrippa d'Aubigni' et de Mme de Mdinleniiii, pnv Camille B:illii (Angers, 190()) .

L JIOM.MK ET SA ME. 13

parail évident que son « dessaisisseinent » lui la conséijiienre directe de la conversion à la religion réformée, «jui dut avoir lieu sur ces entrefaites. El Tardent néophyte gagna pronipteinent ses éi)erons dans le parti, puisque, à sa mort, qui ne fut point tardive (1563), il portait officiellement le titre de chancelier du roi de Navarre. Auparavant, il avait été désigné, lui quatrième de son parti, pour signer l'accord d'Araboise (1563), et il mourut d'une blessure l'eçue à l'affaire des Tourelles, peu avant cet accord.

D'Aubigné avait de qui tenir avec ce père, qu il connut surtout à ses actes, et peu de temps, mais qui paraît avoir été d'une rare valeur, ^'aleur de dévouement, valeur de caractère, valeur d'intelligence. Jean d'Aubigné. comme s'il pi'essentait sa fin prochaine, voulut former l'esprit de son fils à la discipline antique, et son cœur huguenot au spectacle des misères du temps. 11 le voulut savant, énergique, fidèle. Il y pour\iit avec des soins admirables. Non que le foyer fût doux à l'enlant, loin de là. Jean d'Aubigné, remarié très vite avec Anne de Limur, dut éloigner d'abord le petit Agrippa, que sa marâtre voyait dun mauvais œil. Mais dès 1 âge de quatre ans, il fit attaquer son cerveau par des maîtres doctes et astorges (durs). En trois ans, il fit trois fois le voyage de Pons à Paris pour amener d'abord Jean Costin, puis un certain Pérégim, enfin Jean Morel, « Parisien, assez renommé », et leur confier successivement son fils. Un peu plus tard, il confiera celui-ci à un véritable savant. Mathieu Brouart ou Béroalde, le propre neveu de ^ alable. Enfin, après sa mort,

14 A(;itII'I'A D AUIIIGNK.

Théodore de Bèze el Louise Sarrazin, à Crcnèvc. parachèveronl celte éducation d liuuianistc. Kxceptionnelle comme était le sujet qui la re<'evait et le temps oîi elle fut donnée, cette éducation donna des fruits d'une merveilleuse jjré-i'ocité. Dés rcnfam-c Agrippa sort de la foule.

A six ans, il lit aux trois langues, latin, grec, hébreu. A sept ans et demi, il traduit le Criton. « avec quelque aide des leçons » de Morel. il est vrai, et cela va sans dire. A huit ans. devant les cadavres des supplkiés dWmhoise", son père lui fait jurer son scrmenl d'Annibal. Il reçoit là le l)a])léme de la guerre civile. A dix ans, son père le mène chez lîéroalde. à Paris; o< dès lors, étudiant en hautes lettres, il porte « une petite épée bien argentée » à son côté.

Mais le massacre de \\'assy (1562), la prise d'armes de Condé à Orléans, la guerre civile en mouvement, jettent lît'roalde el ses élèves sur les grands chemins, (/est alors, dans la direction d'Orléans, que dAubignc' est pris, questionné par l'incjuisiteur

I )('mocharès, et menacé du feu, autour duquel il danse. .Sauvé par miracle, il est re»'ueilli, fêté-, choyé' à la petite cour protestante de Montargis, par la bonne duchesse Renée de Ferrarc. Puis son odyssée continue, à ('lien, à (Jrléans. Là, il est allatpié de la peste, voit mourir dans sa chambre le chirurgien et quatre personnes de l'entourage de lîéroalde. et en réchappe.

II avait décidément l'àme chevillée au corps.

1. On sait que la ronjuralion d'Amboisc (mars l.">riii) nvail pour objet d'enlever le jeune roi François II afin de le soustraire à linûuence des Guises.

l'homme et sa vie. 15

Hcvomi a la santé, il stMiiancipe. Son |m rt*, ivsolu à remi)r('lier de lourner au soudard, lui envoie un yêtemenl de bure, avec ordre de lui donner un métier. L'enfant, de honte. " tomba en lièvre l'rénéli(|ue et faillit en mourir. 1^1 puis, dit la l'ir. (''lant relevé alla prononcer à genoux devant son j)èn' nne haranoriM'. de laquelle les lieux path(''ti(jues ai-raclièreiit les larmes des écoutants, et sa paix fut mar- <piée par quehpie dépense «jui excédait sa condition. »i Tel est .\i^rij)pa à onze ans : sensible au point d'honneur jusijuà mourir d'un alIVont. passionm- dans la n-penlance, et débordant dune éloijuence nalurellc (pii emporte tous les obstacles.

Son père meurt là-dessus, et A^^riitpa retoiiiiic aux études. Son curaleui-. Aubin ilAbbeville, le laisse encore un an chez iîé-roalde; puis, à treize ans, il l'envoie à (ienève. I)'.\ubigné se déplaît dans la morne cité, malgré l'indulgence de Thé-odore de Bèze pour ses « postitjueries » (polissonneries) et malgré l'accueil affable qu'il trouve dans la maison de son hôte, le chef de l'illustre tamille .Sarrazin. Une pointe d'amour que ressent l'enfant précoce pour la jeune I^oyse .Sarrazin, qu'il appelle « la merveille de la maison », l'attache à la langue grecque qu'elle lui enseignait, et le retient un peu à Genève. Mais l'ennui est le plus fort. 11 a la nostalgie de la France et des aventures, après de tels débuts dans la vie. Il s'échappe, court jusqu'à Lyon, on ne sait comme, et là rencontre par fortune un parent qui le chenhait. et qui rapatria le petit gueux.

l'amené en .Saintonge, tenu sous clé par son curateur (pii tous les soirs emportait ses vêtements, il

16 Alilîll'l'A I) Al.l!l(;XE.

n'en trouva pas moins le moyen de comploter son évasion, et de la réussir. C'était en 1507, au dél>ut des « secondes guerres ». A un signal convenu, le mutin se dévalait une nuit, en chemise, au moyen de ses « linceulx » (draps), courait après les soldats, se faisait prendre en croupe, et, sitôt armé, portait Tépée à la gorge d'un parent qui le voulait ramener. Il a quinze ans. Ce sont ses campagnes qui commencent. Elles dureront la bagatelle de trente-cinq ans, à peu près sans discontinuer.

Ce fut d'abord une frénésie, une rage de combat. D'Aubigné, plusieurs années durant, est atteint de la fièvre ronge. Il jette sa gourme en coups donnés et reçus. Assauts, escarmouches, suprises, tout lui est lèle. II y a chez lui du héros et du casse-cou. Il est à .lazeneuil, à.larnac, k la Uoche-Abeille : il court partout où Ion se bat. Aux troisièmes guerres, on lui confie vingt « enfants perdus », ou éclaireurs (1570). Au siège de Cognac, où il est enseigne, c'est à lui que. pour sa l)ravoure. on confie Ihonneur de la capitulation. Mais. s"il est sans peur, il est aussi sans pitié. 1/extrème jeunesse est volontiers cruelle. D'Aubigné nous révèle implicitement ses excès quand il nous raconte que, vers la vingtième année, se sentant attaqué d'une fièvre violente et se croyant en danger de mourir, il cria tout haut sa confession, laquelle « fit dresser les cheveux à la tête des capitaines et des soldats qui le visitaient ». Dans ce délire lucide, exaspéré par le remords, séveille sa conscience huguenote. D'Aubigné, au sortir de l'accès, guérit non seulement de sa maladie, mais de sa cruauté. « Cette maladie le changea entièrement.

L HOMME Ll SV \ lE. 17

et le rendit à lui-même. » Le reître débridé disparaît; l'avènement du guerrier sans reprofhe se prépare. Auparavant, il lui faudra traverser une autre crise, non moins redoutable à son cœur de vingt ans. L'amour guette ce passionné : l'amour qu'il ne cherche pas, et qui va tomber sur lui comme le feu du ciel sur un autel préparé pour le sacrifice.

Le 21 août L'i72. une rixe avec un sergent, place Maubert, avait fait fuir d'Aubigné de Paris, où il se trouvait alors pour « dresser une compagnie ». Il avait blessé le sergent en défendant un ami. et craignait pour sa liberté. Divisant sa troupe, il garda quelques hommes avec lui, piqua des deux vers sa terre de la Lande Guinemer (propriété de sa mère), pour s'y blottir. Trois jours après son départ, le tocsin de Saint-Ciermain-l'Auxerrois sonnait la tuerie. En route, d'Aubigné purgea le pays des massacreurs qui descendaient la Loire, et sauva la petite ville de Mer, proche de son domaine. Puis il congédia ses hommes et chercha son abri.

Cet abri lui fut inopinément offert par le seigneur de Talcy. Dressé en pleine Beauce, à l'orée de la forêt de Marchenoir, le château de Talcy érigeait la cuirasse redoutable de ses créneaux, aujourd'hui encore presque intacte '. Acheté en 1517 par un Salviati, Florentin apparenté aux Médicis, il était alors habité par son fils, Jean Salviati, surintendant

1. Ce clii'iteau. classé en 1508 comme monument historique, appartient aujourd'hui à Mlle Valentine Stapfer. Il n'est pas entier, mais à peu près intact dans la partie (la plus importante) qui en a été conservée. 11 renferme des souvenirs historiques du plus haut intérêt.

18 AC.RIPPA D AUBKÎNE.

de la duchesse de LoiTaine; et souvent y iVéquentail le chevalier Salviati, frère de Jean, grand-maltre de Saint-Lazare et grand-auuiônier de sa cousine Catherine de Médicis. Ce manoir avait déjà une histoire. Cest là qu'au lendemain du massacre de ^^'assy s'était tenue une conférence entre Catherine d'une part, Condé et le roi de Navarre de l'autre. Un tel logis, en d'autres circonstances, eût pu être redoutable à dWubigné. Mais le petit partisan huguenot venait de sauver .ATer. Jean Salviati eut un beau geste de grand seigneur en lui ouvrant ses portes. Kl ]>uis, il était Florentin, et savait l'art des accommodements. Va enfin, il était peut-être curieux de voir de ])i'ès ce capitaine de vingt ans. et de l'éprouver.

Ur il [(prouva lnul de suite. Agrippa avait des pajjiei's (omproiiiellants pour 1 Hôpital. << C'est un homme, lui dit Salviati, qui ne sert plus de rien, et (pii a désavoué votre parti. Si vous voulez «pic je lui envoie un homme pour l'avertir que vous avez cet acte en main (c'était une adhésion à la conjuration d Wmlioise). je me lais Ibi'l de vous laire donner dix mille écus... » Sur quoi d.Vubigné va quérir les pièces, et. « après)- avoir pensé, les mit au feu ». Ce que voyant, le sieur de Talcy le tança; la réponse fut : « Je les ai brûlées, de peur «pielles ne me brûlassent, car j'avais pensé à la tentation ». Ce trait à la IMutarque émut Jean Salviati d'une telle admiration, (pie, dès le lendemain, il lui offrait la main de sa fille.

Grande, blonde, blanche et hautaine, telle était Diane Salviati. véritable beauté de reine : rien qu'à

L IU»M.ME KT SA VIE. l'J

la voir, on senlail (|iril ne suffisait pas du consenteinent de son père pour l'obtenir. Il fallait l'obtenir d'elle-inèrae. D'Aubigné, en train dt'jà de sVprendre «[uand Jean Salviali lui lit cette ouverture, en fut ' bientôt follement épris. Kt Taniour éveilla en lui le poète qui dormait, comme naguère le remords avait rt'veillé le huguenot. Plus tai'd, il aura pour ses vers de jeunesse un mt-pris de puritain. Mais, à cette heure, il s'agit uniquement, pour l'amoureux, de loucher ce cœur insensible, d'attendrir ces regards indillerents, de colorer à la flamme intérieure ce visage de neige! Deux années durant, il obstinera sa poursuite, il acharnera sa jtlainte, tantôt exalté d'espérance jusqu'aux étoiles, tantôt pré-cipilé j)lus bas que terre et aspirant au cercueil. Il soullVe, il espère, il doute, il désespère : il passe par toutes les alternatives de l'amour toléré, encouragé, découragé, méprisé. Kntre temps, il bat l'estrade autour de Talcy, est blessé, aux trois (juarls tué. et revient bi-ide abattue tomber mourant entre les bras de celle qu'il aime. Il espère trépasser. Il guérit, pour soulfrir davantage. Et les vers jaillissent par toutes. les plaies de son cœur, comme le sang par toutes les blessures de son corps. Sa vitalité s'accuse par cette fécondité juvénile, car d'Aubigné a déjà une force inépuisable. Son Printemps, écrit pour Diane, a certes toute l'ampleur et toute la saveur d'un été poétique. Les treize cents vers de son Hécatombe à la déesse tauro-scythienne (allusion au nom de Diane et à son culte cruel) ne sont pas seulement remarquables, comme il le dit, par « quelque fureur qui sera au gré de plusieurs » ; ils annoncent vraiment

20 AGUII'I'A I) ALliK.Ni;.

un grand poète. Langoureux ou désolés, ampoulés ou déclamatoires, ces vers n'en distillent pas moins la douleur, une des plus sincères douleurs d'amour (|u'ait exhalés le xvi'' siècle. Et le roman (jui s*e>l déroulé sous les ombrages historiques de Marrhenoir fut un des plus poignants, des plus décevants aus<i. que vécurent deux jeunes cœurs.

Deux, et non pas un seul. Car Diane, malgré sa royale indifférence, paraît bien avoir été par instants touchée. Du moins fut-elle parfois sensible â un hommage si brûlant, si sincère. Elle semble même Tavoir encouragé par des familiarités, des privautés. Fut-elle coquette? Ajouta-t-elle à son triomphe déjà assuré le plaisir de savourer en détail sa victoire; fit-elle mine d'approcher des lèvres altérées de son amant une coupe qu'elle ne devait jamais lui tendre, et qu'elle devait enfin jelerau loin sous ^es yeux? Il se peut; et, ave<- un délic-at narrateur de cet épisode, nous le croyons volontiers '. I^lle était femme, et italienne, et éprise selon les jours, déprise au lond. quoique flattée. Elle faisait, avec Agrippa, l'apprentissage de son pouvoir. Après tout, son manège peut avoir été inconscient. El pui-:. toute celle « fureur » reilr.-iya sans doute. Aussi, quand l'oncle Salviali vint rompre le mariage projeté « sur le dilfcrend de la religion » (c'était un peu tard s'aviser), dut-elle pousser un soupir de soulagement. D'Aubigné ne put (juc rugir ses regrets, sous une forme d'ailleurs (juc ni Pétrarque, ni Dante

1, Henri-Gh. Monod, Lu Jeunesse d'Agrippa (TAubi^He. Caen, 188'i.

i."ii().M>rK KT SA vu:. 21

iFiêine n'eussent parfois dt-savoiiée. (loiniiicnl peutfile, s't'cr-ie-t-il.

Se lire et sa l)liiiuh>'ur, d<- mni (■iisiiiii^liinlt'o !

(Test ujainlenaiil ipit-lle est la Di.itir ilc Tiiuriili-. la déesse aux sacrifices humains ;

Mon cstoiiiiic pourpré est un pareil aulil...

\]\ il liuljnn- mit' (Irriiit-re lois; il la cilc au Irilmnal d'auiour pour y cire jujçt'e aprcs sa iiiorl. Il lui lance celle proplu'tique menace :

...^i.s en re^jrel, vis, coupable eiini'inii-, Autre |iunilii>ri tu n'auras que la vii!

I.l là-dessus, clio-^e t'iranjj^e. ce moiiraiil d .imour ressuscite, el celle indilTéirnlc à l'amour, mariée aussitôt, et vovani son amani ln-illei- dans un tournoi, amassa une m(''lainlii)lie dont elle Inmlta malade, et neul santé jusqua sa mort •>. Le cliarhon sacn'*, lualgn* loul. avail-il donc !ou<di(^ ses lèvres? Mai-^ peul-èlre le lémoignaufe d'un ancien amant est-il sujet à caulion. Quant à lui. lrem|)('- dans l'eau du Stvx. il est prêt di'-sormais puiic toutes les luttes.

A point nomme, les cireun>lanrcs allaient 1 inlroduire dans les coulisses de la politique, avant de le jeter sur le théâtre de l'action.

Le G juillet 1573, la paix de la Rochelle calmait pour un temps l'effervescence ({ui avait suivi la

22 AGRIPPA I) AUBIGXE.

Saint-Barthélémy, et mettait lin aux « quatrièmes guerres ».

C'est à ce moment que d'Aubign»^ lut présenté à Henri de Navarre, et qu'ils entrèrent, pout-on dire, dans la vie l'un de lautre. L'heure était très critique pour le Béarnais. Il n'en connut pas de plus dangereuse, et il avait vingt ans! Son écuyer n'en comptait lui-même que vingt et un. Des affinités instinctives, une même cause à défendre, le sentiment d un mutuel péril. firei\t bientôt de ces jeunes hommes deux inséparables, avec cette nuance que le sujet est déjà le protecteur et le rempart du maître, et le maître le protégé et l'obligé du sujet. C'est que tout était menace pour Henri dans ce l^ouvre où il était plus étroitement captif qu'en un cachot, depuis son beau-frère, le roi de France, et Mme Catherine, qui l'avait enveloppé de renégats et d'espions, jusqu'à sa fenjmo ([ui ('tait déjà <( Margot » la diffamée, jusqu'à son propre caractère, encore incertain, volage, ami du plaisir. En ce moment, il est plus Bourbon quAllirei ; et sa mère, qui lui était hier si nécessaire, n'est pas morte en vain. D'Aubigné. ébloui d'un début à la cour, s'oublie aussi lui-même un instant, ou, du moins, il joue la comédie. Et il faut avouer qu'il la joue en perfection. Il la pousse assez loin pour faire croire qu'il ne pense plus au serment d'Amboise. 11 se reprochera amèrement plus tard ce déguisement passager; et il y avait de quoi. Ne vat-il pas jusqu'à « passer » pour catholique? Ne donne-t-il pas des gages à Guise en combattant à Dormans contre l'armée huguenote? Ne coniposet-il pas, pour les menus-plaisirs de la reine-mère et

de son fameux « escadron volant ». un ballet de Circc'^ Ne clianle-t-il pas, sur les rythmes ronsardiens, et dans un esprit très profane, ses amis de fOur, et les incidents dont se Iramo leur- vie It'gère?

Pourtant, sous ce mascjue de mondanilt- se cache un visage sincère et grave, tpii va se découvrir brusquement. Avant tout, il fallait donner- le change, endormir la vigilance des sentinelles d'Henri, (le but atteint, à quoi songent h-s deux lidèles écuyers du lîéarnais. dAubign»'- et Armagnac, le soir, sous les coui-lines de leur lit sans sommeil, dans la chambre du maître? A s"('largir. à (-largir Iliuri. I ne rumeur de n-pr-obation monte vers eux de la Uochelle. I^e parti s'agite, et la conscience de d'Aubigné se démène. .\ <piand ra(-lion? lue nuit, ils méditent de s'enfuir seuls, lorsipi'ils entendent un soupir s'exhaler de la couche du i-oi de Navarre. Kst-ce Telfet de la « fièvre éphémère » dont il souffrait naguère? Ils écoutent. El ils entendent Henri murmurer un couplet du Psaume 88. celui où Mai'Ot. traduisant le psalmisle, déplore réloignement des amis fidèles. Armagnac pressant son compagnon de prendre ce tem|)s p(jur parler hardiment, d Aubigné tire le rideau, et lance au malade cette foudrovante apostrophe :

« Sire, il est donc vrai que 1 esprit de Dieu travaille et habite encore en vous? Vous soupirez à Dieu pour l'absence de vos amis et fidèles serviteurs, et en même temps ils sont ensemble soupirant pour la vôtre et travaillant à votre liberté : mais vous n'avez que des larmes aux veux, et eux les armes aux mains. Ils combattent vos ennemis, et

2'l A (; Il II' l'A 1) ALI1I(;.\K.

vous les servez... Ils ne craignent que JJieu, vous une femme, Catherine, devant la(iuelle vous joignez les mains quand vos amis ont le poing fermé : ils sont à cheval, quand vous êtes à genoux, (^uel esprit d'étourdissement vous fait choisir d'être valet iii. au lieu d'èl rc le iiiaîlre là?... N'ètes-vous point las de vous cacher derrière vous-même, si le cac-her était permis à un prince né comme vous'? »

A ce coup de clairon, le véritable Henri se n'vcillc. Il secoue sa torpeur, et. séance tenante. JCvasioii (lu Louvre est décidée. L'exécution suit le projet avec la promptitude de l'éclair. Le 20 février l.")"!». Henri é<happail à ses gardiens; divers cliet's " ciiipoigiiaicnl » le Mans el Chartres ; d'Aiihigiii'. (]lierl)ourg, <'l lli'uri lui-même ])iquait des deux jusqu'à AIrnçon. Il ('•lait libre! Son escorte grossissait en anm'-e; la |>rovinc(^ se soulevait: la cour. terroris('-e, accordait en hâte la « paix de Monsieur » (mai ir)7()). \a' r«)le du prisonnier est fini; celui du lîéarnais commence, (-e vt'-rilable coup d'I^tal. d"où rt'sulta tout le reste, llumneur en revient à dWubigni'. C'est donc à juste litre ipiil y voit le '( cœur de son Histoire ». Henri de Navarre ne dùt-il à son (''cuycrque ce coup de partie, c'était de (pioi rester son éternel débiteur. Mais ce n'c'-lait là. pour d'Aubigné. que le premier des services rendus à son mail ri' et à la «ause.

Pendant (piinze ans el plus, le prince et It-cuver vont chevaucher hotte à botte. Henri, qui vient de

1. Voir la scène et ses suites dans l///«/../'c Iniicrse/lr. tome II, livre second, chap. xx, xxi.

L no.MMi; i;r sa vik. -'5

IMcndre sa volée, n'en est pas moins novice aux camps, el son caractère n'a pas encore pris tonne déûnilive. Il se clien li.-. il ^i- loriiie. Il ne se cherchera pas longtemps, étant de ceux en (pii l'instinct frise le génie et ipii mûrissent en une seule circonstance. -Mais le conla<l per|H-liiil «liiii dAubigné lut le cordial énergitiuf <|ui accélé-ra, mulli|)lia sa |)rodigieuse lonnation. Honneur, loi, lorce. conscience, hardiesse, d'.Vuhignt- a tout<'s les verlii- (pii lonl ligrand caractère et Ihonime daclion ; el c i-sl. p(jur ainsi dire, à leur ombre (pillenri essaya les siennes propres avant dr ir- d. piovri-. plii-^ Iirillanl<'s et plus souples, avec celte incoinparaldi- adresse en ])lus el cet ai-t de jouer des hommi-s ipii t'iuerveillaienl d'Aubigné- en lincpiiilaiil s(»iis cape. Aussi, durant les longues el dures anni'-es de la palienle lutte, loul leur l'ul-il IraleniellemenI comiruin, aux choses de la i-onscience prè<. l'.l pourlani, d'.Vubigné trouva-l-il maintes fois le chemin de celle «(niscience, déjà conscience de roi: parfois même il fui la conscience dlltiiri. Kn tout cas. il ("lail auprès de lui la conscience du parti, lécho de ses exigences. Il sera tel juscpi'à la lin. et beaucoup trop longtemps au gré de son mail ce (jui le lui fera diversement senlir.

Kn attendant l'heuri- encore lointaine des sr-parations inévitaides, d'Aubignt- rend bienfait sur bienfait à son maître. Il est son lieutenant univers<d. Fanl-il lever des troupes, d'Aubigné est un racoleur et un organisateur sans pareil : ses randonnées en Sainlonge, Poitou, Guyenne, Gascogne, tous pays familiers à sa martiale adolescence, produisent des moissons d'hommes et d'enthousiasme. Faut-il

26 A(;i!II'I'A I) AUIIIGNÉ.

sonder doxtrenient , sans «oinpronietlre personne, tel chef ennemi, comme le maréchal d'Anville, capable de branler au manche? l)"Aiil)igné est là, avec des ruses de j^oilevin mâtiné de gascon. Faut-il s'aboucher avec quelque gros personnage de Portugal, chargé de mission amphibie, et poussé sous main par 1 astucieuse « Margot »? Agrippa seul démêlera la trame. (^)uand il aura besogné, Henri pourra |)alperde bon ouvrage; il saura « bien connaître sa leirime et sonécuver». Faut-il défendre les droits du roi de Navarre auprès du roi de France, accomplir à Blois, sans escorte, la |>his dangereuse des ambassades? Nul autre que d Aubigné nétait ca|)able de Texécuter avec cette déconcertante hardiesse, de rcplicpicr au roi. dajouter la bravade à la té-mérité, et île glisser entre les poignards qui giH-llaieiii sa sortie pour revenir, indemne et guilleret, l'^t ainsi durant des années, tant (pillenri en aura besoin.

La silualioii il Agiippa auj)rès du roi de Navarre est alors unique, et ne répond à aui init- définition. Mais elle est telle qu'un historien d'Henri et du parti iTen pouvait souhaiter de meilleure. C'est nn homme de second plan, avec un rôle du |)remier, 11 sait tous les secrets, ceux de lantichambre, ceux du (Conseil, de la chambre, et même du lit. Aussi ses services sont-ils supérieurs à ses titres ou à ses emplois. Nommément écuyer. maistre de camp vers trente-cinq ans, il est à roccasion le légat d'Henri, et il ne lui manque de l'ambassadeur que le nom. Son personnage est un ambigu dofûciel et doflicieux : oflicieux pour les choses de diplomatie.

..lli.iel pour celles de lorce et de dangi-r. Parlaileiii.iit reconnu d'ailleurs pour le porte-enseigne de son maître, (h<ri d'autre part à la Rochelle comme le Judas Macchabée du parti, il est l'agent qui convient à cette cour tpii est plut(^t un état-major nomade, à «»■ prin<e (pii est un mélange de roi et de partisan, à cette armée ((ui dépend des minisires et des consistoires. Toujours sous la main du maître. il a, de nalun- et de vocation, l'œil toujours ouveil à la sécurité de ee maître. C'est l'oint de Dieu, et la Providence Ta eunli.- à sa garde. Celle garde, comme d'Auhigné s'en acciuille ! |)eii\ ou Irois fois, nous dit-il (en réalité cimi ou >i\. car >ur cet article il est au-dessous de la vérité). Henri lui a dû la vie. Ceci, dans les grandes occasions. Mais, jour à jour, vingt ans il a protégé cette précieuse existence. Partout on trouvait l'interposition obstinée de sa poitrine, ou de son cheval, contre le geste suspect. Chàtel et Havaillac n'eussent point prévenu sa vigilance. Tant qu'Henri eut ses fidèles et un d Aubigné pour cuirasse, il tut invulnérable.

A ces longs services anonymes, il faut ajouter deux actes décisifs, les derniers cpii marquèrent, depuis l'évasion du Louvre, dans la carrière du roi de Navarre et qui l'acheminèrent droit au trône de France.

Le premier est la résolution prise au camp de Cuistres, près Coutras, en 1585, au conseil de guerre tenu par Henri. C'était au lendemain de la mort du duc d'Alençon. Henri de Navarre devenait par le fait l'héritier présomptif d'Henri 111. mais la Ligue lui opposait son propre oncle, le Cardinal de

Page 1