‹ Agrippa d'AubignéChapitre 42 sur 47 · V(.ftii'i'A i> Ariti(;M · texte numérisé non relu

V(.ftii'i'A i> Ariti(;M

inarideinenls. Irancliaiite eu ses toii< lii>iuii^ . Il mesure sa vérité à sa difGculté, sa valeur morale aux sacrifices (ju'elle exige. Point de transactions, nuls accommodements. Une religion élastique se prostitue par ses complaisances. Elle n'admet ni demi-sévérités pour les puissants, ni demi-vérités pour les humbles. C'est un sarcasme à la Pascal que celui-ci sur la superstition : « Ces choses semblent absurdes, mais elles font ce bien au peuple, quaprès elles il ne trouve aucune absurdité ». C'est une création digne des Provinciales que la naïveté prêtée tantôt à Sancy. tantôt à du Perron, et leur comique maladresse rappelle les sottises souriantes du « bon père » mis en scène par Pascal. Ne nous y trompons pas: tous deux ont même ennemi, le .lésuite. DAubigné suppose un ministre et un Jésuite alternativement consultés par de grands personnages chargés de vices inavouables. Le ministre prêchera « pour tout potage » la prière et la contrition, puis, avec le regret du passé, le désir et la résolution de vivre tuieux. Le Saint-.Siège. lui, « remédiera bravement »; car un Jésuite, interrogé sur la perplexité (lu cou|)ablc. ■ vous accommodera bien mieux que le ministre «. Lisez « janstMiiste » au lieu de « ministre ». et vous croirez lire une provinciale. C'est qu'en effet d'Aubigné a vu le casuisme naître et faire tache d'huile à la Cour. La politique de l'Église le réclamait, ou le tolérait ainsi. Lue génération plus grave vint là-dessus, qui sentit les effets profonds des réforujes du Concile de Trente. I^ascal devait assister au retour offensif du jésuitisme, et lui porta tant de i)lessure< mortelles qu'il eût dû eu mourir.

Li: sATittioii: : I(i:m-sik kt sancv. 177

s'il n'était iitirnortel. Mais, dans ce combat sans merci, d'Aubigné la précédé; et quand le Sancy parut (IGOO), trois ans après les dernières Pro\'incialr.s, Pascal put reconnaître en ce vieux huguenot déjà oublié un frère d'armes.

La conclusion du Sanci/ est d'une admirable éloquence, et, même avec son ironie abusive, tout à fait pascalienne d"esj)rit, parfois même de ton et de style. Sancy, mal à Taise depuis sa dernière conversion, perd le sommeil. « Sans mentir. J'eusse i'oiilu ma eonscience couehée à part. » il mande le Convertisseur: et celui-ci distille ses « paroles dorées » dont voici un échantillon :

« Sachez que presque tous les hommes en sont réduits à ce point, ou d'être en mauvais ménage avec leur conscience, ou avec les aJfaires du siècle... Je dis ces choses pour vous et pour moi, Monsieur, pour vous prier que les coFnbats de nos consciences ne sortent point dehors ; et, si la conscience pique pour éclater, ne la pouvant rendre morte, il la faut pour le moins endormir. La raison en est facile : ceux qui sont morts ont voulu laisser vivre leur conscience, et elle les a tués. Il la faut donc tuer à bon escient (comme je me vante d'avoir fait), ou l'endormir par stupidité. »

Sancy se laisse donc « endormir », bien qu'il lui reste encore deux petites craintes, toutes petites : une d'État, l'autre de Religion. Mais, après tout, en cas de révolution, '< nous savons, Dieu merci, le chemin d'aller, de venir et de retourner ». — Ainsi soit-il ! dirons-nous encore à cette conclusion, qui est le pendant sardonique de la conclusion du Fœneste.

178 A(;iUI'l'A I) AUlîKJNE.

Maintenant nous apparaît le sérieux, et le grave, et parfois le tragi^jue de res amusements où d'Aubisné délassait sa vieillesse, de ces ythoit. Et nous voyons à plein combien ces épisodes, pour lui sans o-rande importance, fortifient d'unité l'œuvre entière, et la couronnent de mâle fantaisie. Une cause, une foi, un combat, en ces trois mots se résument et sa carrière de soldat et sa carrière d'écrivain. Ici il a donné son sang et son action; là sa plume et sa tète; aux deux une surhumaine énergie. Son œuvre écrite fait bloc. Toutes les parties, si différentes de ton. de nature, de couleur, sappellent et se répondent. \," Histoire universelle a. àiX. la naissance et l'accroissemenl du parti; les Trafiques en furent le marlyroloo-e épique. Fœneste, ensuite, en fut la Mcnippée, et Stinri/ les Prufincinles^

1. « La Con/'cssion de Saiici/ esl la iirciiiièrc des Provinciales. « (i:. Fairuct. .VI 7' Sii'i'lc.)

GHA1MTHI-: V

L'ECinVAlN. — CONCLUSION

0 Si jamais l'on pouvait en iJéc personnifier un sièile dans un indiviilu, d'Aubi};né serait, à lui seul, le type vivant, l'image abrégée du sien. »

(Sai.nte-Bf.lve, J'oésie française au XVI' siècle.)

Un poêle épico-lyrique, un historien moraliste et politique, un romancier satirique, tel se présente à nous d'Aubigné écrivain. C'est beaucoup. Cette diversité suffirait à le ranger parmi les plus féconds de son temps. Et toutefois, il y a chez lui, en outre, un polyphile, car (;et entêté huguenot recèle un curieux presque universel. Points de science, points de doctrine, exégèse, critique littéraire, art militaire, art poétique, pédagogie au besoin, il n'est presque aucune des questions de son temps qui ne Tait attiré au passage et sur lesquelles il n'ait tenu à dire son mot, parfois très personnel. Au total, son œuvre, déjà considéi'able, s'arrondirait encore sensiblement si nous ajoutions à ce qui reste de d'Aubigné tout ce qu'a écrit d'Aubigné. Mais l'auteur, de son vivant même, a laissé tomber

180 ACIMI'PA I) AiriKiNE.

beaucoup de choses. Il nous en avise avec une négligence hautaine dans une phrase de sa Vie : « Ses ouvrages, dit-il, égaleraient en nombre celui de ses années, s'il avait été plus soigneux ». Et probaldement, il exagère. Mais il ne dit pas faux. Aussi, quand on veut se faire une idée complète de d"Aubigné écrivain, faut-il bien se garder de le bornera ses titres les plus beaux et les plus essentiels. A l'enfermer dans les Trcif^if/ues, VHLstoirc et le Fœncstp, on risquerait, non certes de la diminuer, mais de ne point saisir sa pétulante activité dans tout l'imprévu et toute la richesse de la vie.

Il faut donc l'envisager d'ensemble, et voir en lui à la fois l'auteur do la Lettre sur l'instruction des femmes et le narrateur de la Saint-Barthélémy; l'écrivain des Méditations sur les Psaumes, l'essayiste des « vers mesurés » et le musicien de tempérament, non moins que le prophète en possession du verbe d'Isaïe. On jouit alors de sa plénitude; on est charmé de la piquante multiplicité de ses aspects. Mais on se trouve aussitôt jeté dans uu grand embarras.

In tel écrivain, né sous Henri II, mort sous Louis XIII, où le ranger? Son premier écrit imprimé, sur la mort de Jodelle, parait en pleine royauté de Ronsard, sous Charles IX; son dernier est contemporain des premières comédies de Corneille. Presque toute sa production est postérieure à Henri IV. et appartient, du moins par les dates de publication, au xvii® siècle. Quand il meurt, Malherbe a déjà disparu. Voiture et Balzac sont à leur apogée. l'Académie sera fondée avant cinq ans.

L ÉCIUVAIN. CONCLUSION. 181

et le Cid va naîlre. aussitùl suivi du Discours de la Méthode. Fuul-il donc voir en dWubigné un écrivain du XVII* siècle?

Nullement, l^ar làge de sa langue, par ses habitudes d'esprit, ses idées, par ses qualités enfin et par ses défauts, dAubigné est un écrivain du xvr" siècle, qui par fortune })i'olonge ce siècle dans la première génération du siècle suivant. Il en pourrait être le trait d'union, si l'union en quoi que ce soit était son fait. 11 en est plutôt le repoussoir. Son style, à côté de celui de Balzac, produit l'effet que produisaient ses cheveux l'as et sa cuirassine à la cour de Louis XI 11. D'Aubigné est-il donc un simple attardé, un suranné ridicule, dont le verbe rouillé fait sourire comme un anachronisme? ou encore, se fait-il archaïque par entêtement, par hostilité, par gageure ?

L'un et l'autre peut-être; mais plutôt ni tout à fait ceci ni tout à fait cela. Ce survivant d'une époque abolie est encore si vert qu'il ne prête aucunement à rire. Ses vieilleries ont d'ailleurs bec et ongles pour se faire respecter. DAubigné n'est pas une vieille Gournay à qui les muguets chantent pouilles. Ce qu'inspire cette œuvre, c'est, à cette date avancée, une surprise nuancée de secret respect. Tel un « témoin » dont on sentirait la déposition incorruptible, et dont l'accent antique, lointain, dénoncerait mieux encore la probité. Cet auteur vieilli, mais non vieillot, on pourrait le railler s'il était le champion obstiné de cjuelque tradition littéraire déjà morte, s'il continuait quelque chose de lini et de suranné. Mais d'Aubigné n'est l'élève de personne.

182 AGIUI'I>A I) AUBIGNÉ.

pas même de ses maîtres. 11 ne continue, à vrai dire, aucune tradition, ne relève d'aucune école. S'il a ronsardisé, c'est que le ronsardisme lui est apparu comme une poésie vivante à côté dune poésie morte; c'est qu'il aima de la Pléiade son âme, son amour de la beauté et de la grâce, beaucoup plus que ses procédés et ses mignardises; c'est enfin qu'il était poète et humaniste, comme Ronsard; et qu'il aimait, plus virilemept que Ronsard. Le ronsardisme ne lui a fourni que les couleurs sous les(jueliés il a combattu son propre combat. L'humanisme est entré en lui bien plus profondément que le ronsardisme, et le « biblisme » plus profondément encore. La passion religieuse venant exalter le tout, il appartenait au seul d'Aubigné de créer l'amalgame sans nom dont témoigne son œuvre, et qui, dans noire littérature, est unique. Ainsi d'Aubigné écrivain est lui-même, et cela suffit. Esprit précoce, viril dès l'adolescence, poussé d'un jet entre deux guerres, achevé dans ses grandes lignes sitôt qu ébauché, il n'a continué. n"a développe'' que lui-même. C'est pour cela qu'il a si peu varié comme auteur. Deux générations littéraires, et plusieurs écoles, auront inutilement grandi dans l'intervalle. L'identité de d'Aubigné écrivain n'en sera point altérée. L'écrivain fut donc incapable de se plier comme de se transformer, et son génie suivit la marche de son caractère : capai)le seulement de pousser ses qualités natives jusqu'à leur comble et à une sorte de paroxysme : capable par contre d'ériger, contre toutes les règles de l'art, en beautés sauvages et parfois sublimes les

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