‹ Agrippa d'AubignéChapitre 44 sur 47 · I. ÉCRIVAIN. t:(>NCLl"SION · texte numérisé non relu

I. ÉCRIVAIN. t:(>NCLl"SION

par surcroît, un sens inné de la langue, et le don naturel de mater les mots. (Jr d'Aubigné nesi pas seulement liiuiianiste ; il est linguiste dans les moelles. Graumiiiirien de Tinstinct le plus sûr. il est déjà classique par I amour de la diction saiin". normale, et nôtre. Ni Iradiu-teur. ni « francimanliseur x dans ses adaptations, mais français d'essence, et pénétré de notre génie. Comme Kslienn»;. il saisit d'emMée tout «e (jui lui va. rejette avec colère tout le (pii lui répugne. Aussi son humanisme est-il un humanisme de fond, non de surfare et d fh'gance. Il aifuait d'ailleurs l'élégance, el tirait parfois son discours;! plus de tpialre é[)ingles : mais, quatid il faisait ainsi sa « montre générale ». il avait ses raisons. Au demeurant, si Ion renconlre toujours un ]>eu chez lui l'éi-udit n'harhatiffiui faillil di»nner un nom grec, Ubris, au premier livre des '/'nif^'it/itf.s, et un nom héhreu. Dun, au septième, il est. en son ensemhle. un écrivain des plus français tpii soient. Car il |»eut être rude, négligé, embarrassé, surtout rocailleux et même ol)scur. lifi-mème en convient; il n'est nulle part infidèle à 1 esprit de la langue, (^hez un tel indépendant, ce respeet est à remanpier.

Mais le vocabulaire ne suffit pas à faire 1 écrivain. Kcrire. même de génie, c'est faire de l'art, avec plus ou moins de conscience. L)"Aubignéa-t-il connu larl d écrire? el. s'il l'a connu, l'a-l-il pratiqui'?

Ici distinguons entre le poète et le prosateur.

Le poète n'a pu faire autrement que de connaître toutes les ressources de son art : et jamais elles ne furent plus abondantes qu'à l'heure de ses débuts. Il put, par la suite, préférer les unes, négliger les

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autres, en créer à son tour: tout est là pour prouver qu'il les a approlondit's dans sa jeunesse, qu il en a vériflé les limites, manié les fornjes les plus singulières. Quoi d éluiinant? il déclare avoir « connu privémcnt M. de Honsard » dès 1 âge de vingt ans. Il a « embrassé », choyé, encouragé du Bartas à ses débuts, lorscpiil produisit sa première .Semaine. A vingt-deux ans, il passait pour raKiné connaisseur, puisque, en dépit de sa religion. Charles IX le nommait de son Académie. Ainsi sexpliipient ses rcchei'clies sur les ivr.s- mesurés, fpii lui inspirèrt-nl un traité aujourd'hui perdu; et. parallèlement, un Truite sur la niiisit/ue /'rfinraise. également perdu, où il étudiait le i-ap|>ort et laccord de la m»isi«pie aux vers. .Sa liaison avec le compositeur Certon, sa collaboration avec Claudin le Jeune décèlent larlisle véritable. De là l'escrime savante et les élégances rythmiques du Printemps; même, les jongleries |>rosodi<pies où il s'amusa comme il était de mode. [)rouveiit cjuil n'était homme à se laisser dislancer par (pii <pie ec lût. dans l'art du gai savoir. Si loM ajoute tpie I art pour lart ne le satisfait jamais; cpiil préféra toujours à la j)aille des mots le grain des idées, et ipiil voulait que les mots euxmêmes eussent leur grain et leur poids, on comprend que, même sans la vision de Casteijaloux, il serait arrivé de lui-même à cette exécution mâle, et comme plombée, qui est celle des 7ra^if/ues, à ce qu'il appelle « son gros style ferré ». De très bonne heure il aquillt' la souplesse pour la force, cette force empruntant d'ailleurs à la souplesse acquise une facilité de plus. Celte préférence naturelle se lit

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ilairemenl dans les passages rares, mais significatifs, où crAul)igné parle en critique. 11 naiinait pas la lilt»'rature coulante, fluide à l'italienne, de la cour d'Henri 111. Il lui prélV-rait la littérature dure, « connue les vins qui ont corps ». Cette littérature " dure » venait alors de la cour de Navarre : les écrits huguenots, nourris de lîihie et de latin oratoire, la fournissaient prestjue exclusivement. D'Aubigné dilettante, converti à la robustesse du fond et de la forme, ne pouvait mancpier d'être, en poésie, un appréciateur exigeant. Il Irsi, notamment dans une très importante lettre sur les « trois bandes » de poètes qu'il a connues, la « bande » de Honsard, celle de du Perron et Desportes, et celle de lîertaut; et j)lus d'une |)arlicularité de ses jugements sommaires, qui heurte certaines idées reçues, n'en mérite pas moins un examen approfondi.

Il faut donc se garder de voir en d'Aubigné poète une sorte d'improvisateur de génie, dépourvu de métier. Lui-même se fi^l donné' volontiers pour un amateur, parce que cela le llattait, et le posait mieux — .1 la cour. Mais le professionnel perce en vingt endroits. Sainte-Beuve, là encore, a vu clair. En serrant un peu d'Aubigné, on tirerait de lui sinon une poétique complète, en tout cas une esthétique en rapport étroit avec son tempérament. II le fallait bien, pour qu'un jour sa poésie exprimât ce tempérament avec une perfection qui tient du miracle, pour que les Tragir/ue.i jaillissent de son cerveau comme une Némésis armée. Si alors il a fait éclater tous les cadres, quoi d'étonnant? Ceux-

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là seuls dépassent le in(>tier qui le possèdent. Un jour donc, sous une éiincelle partie du ciel, flamba ce inagnilique incendie : une poésie biblique et dantesque, inconnue aux timides Français, empourpra de sa lueur sanglante l'horizon de Maliierbc ei de Kacan. En d'autres temps, et à d'autres yeux, l'art régnant eût paru subitement trop petit, enchaîné sur le lit de Procuste où le mutilaient les règles naissantes. On eût trouvé l'école Irop «'-troite. les compas de la (-rili(|ue sans oiiv.M'lure sullisante pour pointer el mesurer; et jUMil-élre eùl-dii tout remis à la forge. Mais d"Aubigné, ave<' son tintamarre de guerre civile, n'était qu'un li\cheux insuppoiMable. Va |)uis. il l'-tait huguenot'. l/liciMM' avait sonne d un art approprié à la société nouvelle, régulier, classique à la romaine, et cherchant posément sa formule modérée sous un pavillon pluliit catholique, en tout cas bien pensant. Les Trafiques, au lieu d une révélation d'art, n'apportaient que du scandale. Malherbe retourna à son lyrisme gueux et fier : Hacan retourna à son bercail. Que venait faire le tocsin de la Sainl-lîarllit'lemv parmi les ■suaves Stanrrs sur la retraite ?

Pourtant, il ne laul point licsiler .i le dcclarer : les plus lieaux vers du xvi" sièi'le, et quelquesuns des plus aduiirables de la langue française dans tous les temps, sont dans les Tragiques. Certes, dans les Discours sur les misères du temps, Ronsard

I. • Ou est dur eu l-'raiice, parfois, pour les luiuorités et pour la poésie maladroite qui ne s habille pas ;i la mode. • (G. Lanson, Lilt. />•., d Aiihi^nr.)

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était monté jusqu'au zénitli de son génie propre, et avait couronn»' l'œuvre de la Pléiade par une inspiration spontant-e ([ui la dépassait. Mais Ronsard est ici dépassé lui-iuéuie. Si son verbe est |)arfois égal à eelui de d'Aubigné-. si sa (laninie gtMu'-reuse monte parlois aussi haut ipic la sienne. dAiihigné écrase à son tour son maitre par sa loi-inidable puissance et son invincible conlinuité. Ilonsard s'élance vers les sommets, el y atlciul : d'Aubigiu' siMuble V descendis. Il s'y installe, il y séjourne, il y est chez lui. j'il les iuinuMises défauts (|u'il est facile de relever chez ce héros de l'épopt-e n'cuipéchenl point <|u'il ne soit souvent admirable, el (|ue dans «elle rt'gion aucun ctuittMuporain ne puisse lui être compan'-. Passion el imagination: lorce d'évocation incom|)arable ; biblisme aspire jusipi'aux moelles; propht-lisuie qui peut aller jusqu'à l'extase mystique el à une sorte de « possession » sacrée, voilà tout ce que l'on voit dans les beaux endroits des '/'ru^iffue.s, et ce que sans doute on ne verra pas deux lois. Corneille et lloiroii ont. ou reti-ouvé-, ou hérité, des portions augustes de i"e domaine ; mais le fief entier demeure aux mains d'Agrippa son conquérant. Lui-unMue en doit 1 lioiiiriiage à son leiiips^ cpii le créa poète par 1 immensili- des malheurs publics. Certaines œuvres appartiennent moins a leur auteuiqu'à leur siècle ; et ce sont les plus grandes. Ainsi les Tragiques. 11 fallut, pour (jue ce poème vit le jour, comme une conspiration d'éléments.

Depuis ces temps, c'est jusqu'à Victor Hugo qu'il est nécessaire de descendre, jusqu'au Victor Hugo des Clidlinicnts et de la Légende des siècles, pour

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trouver avec qui d Auhigné puisse aller de pair. 11 s'agit ici de c-ornparer non des œuvres, niais certaines qualitf'S et certaines puissances du génie poétique. Dans ces limites, dailleurs étendues, une vraie fraternité de nature, et parfois raênae une assez directe liliation d'esprit et de forme ont pu être justement observées. L'n original critique, doublé d'un écrivain rare, a établi ce rapprochement avec trop de bonheur pour qu'il soit à refaire '. Chez le vieux maître comme chez le maître moderne, ce sont les unîmes fulgurants éclats, les vers-formules, les images éblouissantes et soudaines, les transpositions d'impressions, le lyrisme déchaîné et pourtant sûr de lui-même. L'idée des quatre éléments transformés en bourreaux, venant exhaler leur plainte au Jugement dernier devant l'Kternel, est une idée à la Hugo. l/apostn)|>li<' loniiaiile :

Rcn'leï-voiis In justice, ou si vous la vendez?

semble échappée des Châtiments. {)u\ croirait que ce

vers, plein de maleniité humaine.

Il semble que le pis. (lu.tnd il est ému, voie,

fut écrit non par l'auteur des Contemplations, mais ]»ar celui du livre des Misères, il y a trois cents ans? .Sans parler de la couleur ultra-romanlique de cette forme, comme du romantisme de cette coupe :

Tu te crevais de graisse en patience, mais Ta paix était la soeur bàtArde de la paix.

1. Paul Stnpfer. I'. IIuso et la srandf poésie satirique en France.

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