‹ Agrippa d'AubignéChapitre 7 sur 47 · rII'I'A D AlUKiNÉ · texte numérisé non relu

rII'I'A D AlUKiNÉ

Au reste, Henri avait toujours dû coinpter avec lui. L'homme incommode qu'était d'Aul)igné lavait toujours gènr de sa personnalité sans gêne. Cette humeur dilïicile, secondée d'une verve redoutable et uutorist'e de je ne sais quel diaI)le-au-corps irrésistible, lui ('-lail connue de lonmie date. Dès la vinj^tunième année, lécuyer d'Henri était célèbre à la cour par ses saillies, ses rudesses d'Alceste, ou ses insolences mordantes, dangereuses souvent, en fait toujours impunies. « Mêlez-vous de donner vos chiens et vos chevaux! » criait-il, encore adolescent, à un chef qui parlait de le «donner», c'està-dire de l'attacher au duc de Bellegarde. Voilà un garçon qui ressemble bien à son pèrel grondait un jour (Catherine de Médicis : « Dieu m'en fasse la grâce, madame ! » ripostait le galant dans une pirouette, \o\lk bien l'indomptable qui dit quelque pari : <' .le n'ai jamais demandé pardon qu'à Dieu et à maîtresse I » et qui s'écrie, à la pensée de s'humilierdevant un homme : « Celui qui demande pardon a mi^ une bouse de vache sur sa tète! » Un tel caractère devait faire parfois payer un peu cher ses services à son maître. Henri, de plus, dut souffrir, ou du moins se sentir importuné, de cet œil sévère constamment attaché aux actes de sa vie privée, et nulle ne fut aussi royalement libertine. D'Aubigné en a maintes Ibis relevé- les écarts avec autant d'indignation que de dégoût dans ses écrits. Le moyen de croire (juil s'en soit tu avec son maître, surtout lorsque celui-ci voulut en faire le complaisant de ses amours de passage? Ce furent donc, entre eux. des « picoteries » perpétuelles, des brouilles violentes, suivies

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de racroiiiiiiodcriHMits non moins vils. Il leur était aussi impossible de vivre ensemble sans heurts que de vivre l'un sans lautre. Aussi voyons-nous le Béarnais , malgré sa lésine, vouloir engager les bijoux de sa femme pour racheter dWubigné prisonnier, comme nous voyons d'Aubigné , fuiMeux, accabler un jour son maître dinvectives si cruelles que celui-ci prend le parti de t|uitler la table, l'^l ainsi juscprau bout. Henri l\ . sur la lin de sa vie, pourra bien balancer d eiivover ["obstint'- à la Bastille; mais il sullii-a tpie eelui-ci paraisse pour que le roi vienne « mettre la joue contre la sienne ». et placer son beau petit (lésar, tout nu, entre ses bras. i II ne lui tiendra même pas rigueur du mot célèbre et ' trop j)ropliétique, après l'attentat de (^hàtel : « Sire, 1 vous n'avez renié Dieu (jue des lèvres, il s'est con- : tenté de les percer; quand vous le renierez du cœur, il percera le cœur ». Loin de là : dans leur dernier entretien, il lui conlie tout au long le « grand dessein », etaccepte de d'Aubigné qu'il y participe à sa manière. D'Aubigné allait peut-être rentrer indirectement en scène, sans le poignard de Bavaillac.

II ne s'en était pas moins rongé dans son inaction, durant les dix-sept années qui séparèrent la « mutation » du roi de son assassinat. D'autant plus ! qu'un grand deuil avait plané sur Maillezais dès le début de cette longue retraite. D'Aubigné, en 1595 ou 159G, avait perdu sa femme, Suzanne de Lezay.

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11 s'était marié en 1ÔS3. dans des circonstances romanesques, que la Vie a relatées. Une rencontre due au hasard, unr femme aperçue à la fenêtre, le coup de foudre renversant des projets de voyage à l'étranger; puis la résistance de la famille. Toltstination de 1 amoureux, un suhterfuge habile et amusant qui lui livre la ])lace. linlervention personnelle du lît'-arnais qui seconde la pcjursuite de son écuyer, ("esl un épisode de roman que ce mariage, et la suite n'en dt-menlit |)as les déi.uts. DAuhigné lut un époux admirable, et son loyer présente la même simple el antique grandeur ipion voit au foyer d un Coligny. dun La Noue, d un Duplessis-Mornay. Il avait de quoi se laire aimer: il fut tendrement, jalousement aimé-. Il aimait lui-même, comme savent aimer de lels hommes. Il avait, peut-ou dire, la passion de la constance et la constame de la passion. Suzanne de Lezay. belle, noble, riche en biens, l)ar-dessus tout < royanle et fervente, était la digne comiiagne d'un héi-oï(|ue partisan. Tous deux incarnenl llionneur huguenot, le bonht-ur huguenot. Aussi leur histoire est-elle sans histoire. Nous ne j)OuvoMs juger de la profondeur de leur amour qu'à la profoiuleur de la blessure, lorsque d'Aubigné, veuf après douze ou treize ans de mariage, jeta ce cri vers Dieu :

« Tu ne mas point blessé aux extrémités et membres (pii, retranchés, laissent le reste traîner quehjue misérable vie, mais tu m'as scié par la moitié de moi-même: tu as fendu mon cœur en deux^

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clilissipt- mes entrailles, en arrachant «le mon sein ma fidèle, très aimée et très chère moitié, lac[iielle, comme génie de mon àme, me tenait fidèle compagnie à tes louanges, m'exhortait au bien, me retirait du mal, arrêtait mes violences, consolait mes afflictions, tenait la bride à mes pensées déréglées, et donnait l'éperon aux désirs de rti'employer à la cause (le la vérité'.

« Nous allions unis a ta maison: et dr la nôtre, voire de la chambre et du lit. faisions un temple à ton honneur'. i>

Suzanne laissait à son mari cinci entants, trois garçons et deux filles. Ensemble ils avaient commencé leur ('ducation, partie à Maille/.ais. dans le '( clulteau » dé'volu au gouverneur cl t|ui lait aujourd'hui une si belle ruine, partie à Mursay, non loin de là, dans la gentilhommière cossue que Suzanne avait apportée en dot prin(ij)ale, et qu(' d'.Vubigné avait restaurée, complétée, lorliliée avec amour, mise enfin e4i l'état où l'on ])('ut la voir encore. Des trois garçons, francs lutins aux(|uels leur père écrivait, tout en chevaucliaut. des billets pleins de boidiomie, deux turent enlevés de bonne heure. D'Aubigné souffrit cruellement et se résigna, comme l'atteste une lettre superbe adressée à Rohan. Restait Constant, et deux filles. Louise-Artémise et Marie. Constant, le fils unique, ne faisait point prévoir alors qu'il deviendrait le déshonneur de son père et le fléau de sa vieillesse. Il faisait, sous Tœil d'Agrippa, des études que les manuscrits de Bes-

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