‹ Aide-mémoire de chirurgie de guerre; traumatismes professionnels du temps de guerreChapitre 64 sur 84 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quelle est au juste la valeur des ressources dont le service de santé militaire disposera le jour de la mobilisation ; quel sera le mode d'utilisation le plus rationnel et le meilleur de ces ressources pour réduire au minimum le déchet ultérieur par blessures de guerre? C'est ce que nous allons étudier.

« Si l'on inventait une machine à ressusciter les morts, on demanderait encore combien elle coûte », pouvait dire avec raison, en 1884, le baron Mundy (1 ). Mais aujourd'hui, il n'en est plus ainsi, du moins en France, car, avec la charge égalitaire du service obligatoire, la question d'argent, en ce qui concerne les meilleurs soins à donner aux blessés, n'est pas discutée; elle n'est subordonnée qu'au principe essentiellement militaire de la mobilité du matériel.

Brancardiers et infirmiers. — Le service régimentaire disposera de brancardiers et d'infirmiers, les ambulances d'infirmiers et de brancardiers aussi.

(1) Zuber, La 3° conférence internationale des sociétés de la Croix Rouge à Genève, en 1884 (Arch. de mèd. milit., 1884).

LES SECOURS DU CHAMP DE BATAILLE. 31o

Nous ne surprendrons personne en rappelant que les infirmiers régimentaires, quoiqu'on ail essayé de faire, ont une instruction technique des plus rudimentaires, et que jamais nous n'avons trouvé chez eux des hommes vraiment disposés à devenir des « gens du métier ». — Le stage qu'ils vont faire dans les hôpitaux, du moins dans les salles militaires des hôpitaux civils, est, la plupart du temps, un apprentissage d'homme de peine : halayer, faire" des lits, cirer et servir à manger, — c'est tout ce qu'ils apprennent. Quant à manier délicatement les blessés, à faire des pansements, il n'en saurait être question. Comme correctif, ajoutons que leur rôle sera, d'ailleurs, très borné.

Les infirmiers des hôpitaux militaires sont mieux stylés ; ceux-là vivent au milieu des malades et blessés et font, auprès d'eux, un autre office que celui de garçons de salle. D'autres que nous, aux exercices du service de santé en 1892, ont constaté, pourtant, qu'ils n'avaient pas assez Y habitude du malade (insuffisance des effectifs de paix, catégorisation fâcheuse). Nous voudrions les voir participer une fois par semaine aux marches du régiment voisin, si leur nombre, dans les hôpitaux, n'était pas aussi réduit, car nous nous rappelons avoir été souvent bien embarrassés par eux, soit aux ambulances des colonnes de Tunisie, soit aux grandes manœuvres, pendant les marches qu'ils étaient, pour la plupart, incapables de soutenir, sac au dos. 11 serait également désirable que l'on envoyât aux manœuvres d'automne, pour Je simulacre de fonctionnement de l'ambulance, des sous-officiers actifs, intelligents, pleins de zèle, car les grandes manœuvres ne doivent pas être considérées pour certains personnels comme une corvée ou une punition, mais comme une mission de choix.

Les brancardiers sont des musiciens ou des ouvriers de compagnie : tailleurs et cordonniers.

Les premiers sont intelligents et pleins de bonne volonté, ne demandant qu'à s'instruire et bien faire; les seconds, ignares pour la plupart et lourdauds, absolument passifs. Que peut-on espérer tirer de ceux-là? Aussi, pour ces raisons et d'autres encore, des médecins étrangers voudraient-ils voir transformer les ouvriers d'art en brancardiers.

Matériel. — Tout a été dit sur le matériel desroitures médicales régimentaires (1). Il suffit qu'un léger obstacle les arrête — ressaut, fossé, etc.. — pour que les médecins des corps en soient réduits au havresac d'ambulance, et deviennent bientôt incapables de fonctionner, faute de matériel. C'est pourquoi beaucoup de médecins militaires ont demandé qu'à chaque bataillon fût attaché un mulet de bat, porteur des cantines médicales. Partout où tomberont les blessés, ils seront secourus sans délai, car les mulets vont partout.

Les mulets de bat (cacolets, litières) de l'ambulance iront, à leur tour, les chercher, de même que les brancardiers d'ambulance doivent, le cas échéant, donner la main aux brancardiers régimentaires pour transporter les blessés du champ de bataille aux postes de secours.

Le général prussien Verdy du Vernois avait déjà remarqué ce point faible. « Pour ce qui concerne les voitures de bataillon, écrit-il, elles ne sont d'ordinaire pas en état de suivre les troupes marchant carrément et recherchant les terrains coupés : souvent,elles restent dans quelque fossé. En règle générale, elles perdent le contact de leur bataillon (2). »

Ces constatations périodiques nous avaient amené

(1) Voy. L. Reuss, Le service de l'armée en campagne (Ann. d'hyg.. 1895, t. XXXIII, p. 111, avec 13 figures.

(2) Verdy du Vernois, Le rôle du médecin chef de la division au combat (Arcli. de tnéd. milit., 18S4).

à proposer avec insistance dans nos rapports annuels, de rendre pins légères les voitures médicales, de remplacer le bois, poids mort considérable, par l'osier, et de répartir le matériel en deux parts; la plus essentielle, la plus utilisée, renfermée dans un avant- train que Ton détacherait du reste de la voiture, et qui irait partout, comme F avant-train du' caisson de munitions, qui doit passer et passe partout.

Paquet de pansement. — Faut-il rappeler ce qui a été écrit sur le paquet de pansement individuel? Au Tonkin, Nimier s'est rendu compte que dans la pratique, le pansement antiseptique ne sera appliqué ni par le blessé, ni par le brancardier. — Le blessé ne sera réellement pansé que par le médecin. Starke,Crawfort ont appelé ce pansement le « malheur du soldat », qui s'en servait comme de chaussettes. YYittelshofer le considère comme l'expression d'une tendance de sentimentalité laïque (1). « Quantau paquet du soldat, dit Delorme, il ne peut être pour lui qu une surcharge inutile, et son adoption par VÉtatqu'une perte sèche. Il mérite donc notre indifférence (2). » Audet et bien d'autres médecins d'armée ne lui étaient pas plus favorables (3).

Hàtons-nous de dire, toutefois, que ces chirurgiens reconnaissent la valeur réelledu pansementindividuel que le médecin trouvera, au moment opportun, dans la poche du soldat, pour l'appliquer lui-même sur sa blessure. Mais le temps, l'aisance, l'habileté, le sangfroid, la propreté, les aides compéLents manqueront toujours au soldat pour l'appliquer, au moment même de sa blessure, dans l'immense majorité des cas.

(1) Wittelshofer, Congrès de la Société allemande de chirurgie. Berlin, août 1884.

(2) Delorme, Du paquet antiseptique et de son utilité (Arch. de méd. milit., 1884).

(3) Audet, Congrès français de chirurgie, 1885.

Déchets probables. — Quelles seront les pertes des combats futurs? Problème insoluble, car elles dépendent d'une foule de circonstances. D'après de Santi,onpeut estimer cependant, aujourd'hui, qu'en moyenne sur 100 chances, un soldat en a 18 d'être atteint au feu, et sur ces 18 chances, il en a 3 d'être tué, 3 d'èlre blessé grièvement, et 12 d'être blessé peu ou prou. Autrement dit, sur 100 hommes, il faut compter 3 tués, 3 grands blessés, et 12 blessés ordinaires, soit 18 p. 100. Pour un régiment sur pied de guerre de 3 000 hommes, 540 hommes hors de combat.

Dans la chaleur d'une lutte vivement engagée et obstinément soutenue, en supposant qu'un régiment de 3000 hommes soit obligé de sacrifier le quart environ de son effectif, — ce qui s'est vu quelquefois (1), — pour assurer le succès de ceux qui restent, il n'est pas invraisemblable dépenser que dans ce régiment, — des plus éprouvés, — sur 800 hommes hors de combat, il y aura environ 200 tués dans la journée et 600 blessés. Parmi ces derniers, si près de 250 peuvent se transporter eux-mêmes aux posles de secours régimentaire ou à l'ambulance, étant atteints de blessures des membres supérieurs, de la face, etc., il en restera environ 350 à relever et à transporter à l'aide du secours régimentaire des brancardiers. Voilà donc un maximum de 350 blessés passant par les postes de secours, soit 120 environ par poste de secours (2). C'est, évidemment, un chiffre

(1) Voyez (p. 12 et 13) les pertes des prandes batailles du siècle.

(2) Ce chiffre suppose un travail de 10 heures pour los brancardiers, à raison de 1,5 blessé par heure et par brancard. Les prévisions allemandes sont de l voyage par brancard en 87 minutes. Un directeur technique des manœuvres du service de santé françaises, en 1892, croit que chaque brancard relèvera 1,4 blessé par heure. — Chiffres bien vagues, qui ont besuiu de la sanction d'expériences du service

qu'on ne verra pas souvent, qui serait au-dessus des forces du personnel prévu, comme du personnel de l'ambulance divisionnaire qui, elle aussi, aura à compter avec le déchet de quatre régiments d'infanterie, sans compter les autres troupes de la division.

Il est vrai que, dans ce cas, les autres régiments ayant peu donné, ne fourniront que des pertes minimes. Il n'en est pas moins légitime de compter sur l'adjonction temporaire, dans les ambulances les plus encombrées, de tout le personnel médical disponible ailleurs.

Fonctionnement. — « Ce serait s'exposer à de multiples déceptions que de compter faire, en chirurgie de guerre, l'application intégrale de la méthode antiseptique, telle qu'elle est pratiquée dans nos grandes cliniques, et d'estimer, par conséquent, que sur ce point les règles classiques conviennent et suffisent » (1). Ainsi débute Forgue dans son mémoire auquel nous emprunterons en partie les grandes lignes des détails d'exécution si méthodiquement présentés. — Et l'on ne saurait dire plus vrai.

D'une part, le calme, la réflexion, un matériel surabondant et insoupçonnable ; d'autre part, l'énervement, la nécessité de faire vite, le trouble ambiant, l'encombrement, la pénurie du matériel, la difficulté de le garder strictement aseptique, la préoccupation de la lutte, — tel est le contraste. Le programme qui va suivre peut rencontrer dans la guerre moderne d'insurmontables difficultés d'exécution :

de santé se rapprochant le plus possible de la réalité — ce qui n'a pas été fait encore en France, — comme effectifs engagés, zone d'action, matériel et personnel employés.

| 1 Forgne, De l'antisepsie chirurgicale dans les formations sanitaires de l'avant (Mémoire ayant obtenu le prix de chirurgie d'armée, en 1894).

« Aveclaportée du lir, avoue Forgue, nos formations de première ligne seront souvent troublées par les feux mal réglés de l'infanterie et par les coups longs de l'artillerie. Alors que tel poste de secours avec telle section d'ambulance se croiront défilés des vues, ils formeront pour l'ennemi une masse confuse, bientôt objectif des feux. »

Pour un seul corps d'armée, on pourra voir25 postes de secours déployés à \ OuO ou 1 500 mètres, et 4 ambulances, au moins, à2500 mètres de la ligne de feu. Avec l'énorme portée, la précision, la rasance des projectiles actuels, de Santi craint que ce déploiement ne puisse se faire.

Etsi un poste peut s'établir dans ces conditions, qu'y pense-t-on faire de bon '? Et puis, est-on sur de trouver un véritable abri? Les brancardiers eux-mêmes,, auront-ils assez de force morale et de discipline pour aller sous le feu, non soutenus par l'animation de la lutte, ramasser les blessés et les porter au poste de secours? Le nombre des victimes n'en sera-t-il pas augmenté ? Si le fantassin va de l'avant, parfois inconsciemment, encadré et poussé par ses camarades; si le cavalier est entraîné vers la mort dans une charge folle à laquelle il ne saurait se dérober, le brancardier sans arme utile, devra s'en aller seul, froidement, à découvert, pour relever les soldats tombés. 11 n'aura même pas la suprême ressource d'être galvanisé par ces hurrahs frénétiques qui empoignent les plus novices, car il sera peut-être trop loin pour les entendre. D'ailleurs Habart, Schâchter, Demosthen, von Mosetig-Moorhof (1) pensent qu'on

(1) Von Mosetig-Moorhof enveloppe dans la même défiance les ambulances ; il réserve les opérations pour les hôpitaux de campagne seulement, car avec les armes de 80, 90 et O.'i millimètres, la ligne des ambulances se trouve en plein dans la zone du « tir efficace » de l'artillerie ennemie.

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ne doit pas compter, on cas de blessure, sur le poste de secours.

Ce qui suit s'applique donc aux cas où le poste de secours pourra normalement fonctionner.

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