Mots embarrassants
Les plus grosses difficultés portent sur quelques mots très courants qui gênent les élèves pour des causes variées.
• IDEM et IPSE ne sont pas de vrais démonstratifs, car ils peuvent se combiner avec eux, comme on va le voir ; et ils sont d'autant plus difficiles à distinguer qu'ils ont une origine voisine : is -j- dem et is -f- pse, — et qu'en français, on use du seul mot même pour les traduire tous les deux.
Essayons d'inculquer fortement la différence avant de passer aux combinaisons.
Pour IDEM, exemple fondamental :
« Il va chaque jour à l'école par le même chemin. » [221]
le même = IDEM : « il va par un chemin IDENtique »
(un chemin qui est pareil tous les jours, — qui ne change jamais).
N. B. — L'adjectif même est placé APRÈS l'article et AVANT LE NOM.
On ajoutera, après coup, les observations suivantes :
1) Le mot peut être pronom : en français, l'article -f- même.
« Jaloux de cette voiture, il a voulu la même. » [222]
2) L'article, ancien démonstratif, peut être remplacé devant même
par un démonstratif :
« Cette même armée, conduite par un autre, n'aurait pas été vaincue. » [223]
IPSE signifie lui-même = lui en personne.
Pour le retenir, pointez les lettres P. S. E. :
« i-PSE = lui en PerSonnE »
Exemples fondamentaux :
« Ce devoir, il l'a fait lui-même. » (par opposition aux précédents, qu'il avait copiés !) [224]
« Cet homme est la bonté-même. » (la bonté faite homme, la bonté personnifiée) [225]
N. B. — même, toujours adjectif, est APRÈS un pronom ou un nom.
Il ne faudra pas confondre : 1) même (adjectif) avec 2) même (adverbe) : la différence est surtout grammaticale, car le sens est très voisin, par exemple dans ces phrases :
1) « Cette perfidie surprit les Carthaginois-mêmes. » [226]
ou bien «... les Carthaginois eux-mêmes. »
2) « Même les Carthaginois en furent surpris. » f227]
• ÏS représente la dernière personne nommée (au neutre, le dernier objet nommé). Il correspond donc en français au pronom personnel de la 3e personne : il, elle, le, la, lui, — eux, elles, leur. (Faites traduire ces formes en latin) [228]
Ces pronoms sont mal compris ou mal employés en français : il faudra donc se méfier des mauvaises traductions du mot is dans ses divers emplois. Je recommande qu'on se reporte, dans le précédent volume Aidez-le à bien travailler le français, à la page 21, cadre 14, pour le mot leur ; — à la page 28, en bas, pour le, la, les, en> y ; — aux pages 57 à 59, pour les confusions avec les démonstratifs.
On attirera l'attention sur des phrases comme :
« Je le lui ai dit. » — « Je lui en ai parlé. » [229]
► Le groupe is qui signifie celui qui, l'homme qui, et donne
lieu à de nombreuses combinaisons ; en outre is est souvent omis. Mais le groupe celui de, celle de n'a pas d'équivalent en latin. D'ordinaire on omet tout simplement le démonstratif devant le génitif :
« As-tu comparé tes chaussures avec celles de ta sœur ? » [23°]
» Le mot is suivi de qui -f- subjonctif, ou de ut + subjonctif,
prend le sens de tel, annonçant la conséquence.
* Le génitif ejus, eorum, earum, remplace le possessif assez
souvent.
Au cours d'une version, l'élève doit être en alerte pour ces formes. Par exemple, dans la phrase suivante, ejus peut être :
1) démonstratif ; 2) possessif :
Obliviscere ejus severitatis.
1) « Sois oublieux de cette sévérité ».
2) « Sois oublieux de sa sévérité ». (= de la sévérité de lui) Seul, l'examen du contexte peut permettre de choisir.
N. B. — Les génitifs hujus, istius, illius, offrent les mêmes possibilités.
• SUUS n'est donc pas le seul mot possessif, comme l'usage français le ferait souhaiter. On dit couramment que suus « renvoie au sujet », comme dans cette phrase :
Gaesar milites suos hortatus est.
« César exhorta ses soldats ». (les soldats de César)
Pour le thème latin, on rencontrera quelques complications, mais, dans la version, les pièges sont d'un autre ordre.
1) En français, on utilise :
son, sa pour un objet possédé, un seul possesseur
singulier
ses pour plusieurs objets possédés, un seul possesseur
leur pour un objet possédé, plusieurs possesseurs leurs pour plusieurs objets, plusieurs possesseurs
verbe
au pluriel
En latin, le seul mot suus peut remplir tous ces offices.
Exemples à traduire :
nomen suum inscribit nomen suum inscribunt amicos suos prodidit amicos suos prodiderunt [231]
En latin, si le possesseur n'est pas le sujet, suu? est remplacé par un démonstratif, mais la traduction française ne change pas lou du moins, je préfère, quant à moi, laisser ici le possessif). Essayez de traduire ces exemples, et voyez le corrigé commenté à la fin :
nomen ejus inscribit
amicos eorum prodiderunt [232]
Dans ce cas encore le latin a l'avantage de la clarté.
2) Suus est également pronom, signifiant « le sien », « le leur », — et au pluriel : sui = « les siens », ou « les leurs » (entendre : ses proches, ou ses amis, ou ses partisans), — enfin le neutre pluriel sua signifie « ses biens » ou « leurs biens ».
Employé comme attribut, ce pronom n'a pas d'équivalent en français :
vasa quœ sua in manibus istius erant... littéralement : « les vases qui siens étaient aux mains de cet individu ». (vases appartenant à la personne qui parle).
3) Suus équivaut à un génitif possessif. On le voit quand il est coordonné à un génitif :
cogitatio sua fratrisque sui littéralement : « la pensée sienne et de son frère » traduisons : « sa pensée et celle de son frère ».
N. B. — Les remarques 2 et 3 sont valables pour les possessifs de la lre et de la 2e personnes meus, tuus.
• SE ou sese, le pronom réfléchi, a une forme commune avec le précédent : c'est son génitif sui, employé quelquefois à la place de l'adjectif possessif pour une insistance particulière :
conservatio sui = la sauvegarde de soi (= sauvegarde personnelle).
Cette forme sui est plus souvent le gén. sing. ou le nom. plur. de suus.
Le pronom réfléchi marque le retour de l'action sur le sujet, comme la réflexion de l'image dans une glace :
« elle se regarde dans son miroir » (= elle regarde soi) [233]
Enumércns quelques difficultés :
1 ) Ne pas confondre avec ipse, qui n'est qu'un renforcement éventuel :
Se ipse dignum pœna judicavit.
littéralement : « (Cet homme) lui-même jugea soi digne d'un châtiment. »
ipse. nominatif, pronom apposé au sujet.
se, toujours accusatif, complément direct du verbe.
L'ordre des mots, en latin ou en français, trompe souvent les élèves sur ces fonctions : on doit en effet traduire :
« Il s'est jugé lui-même digne d'un châtiment. »
2) Le français emploie un pronom personnel au lieu du réfléchi, après une préposition. C'est un usage récent. Au xvne siècle, on disait encore :
« il se fait moquer de soi » t234] et maintenant :
« il se fait moquer de lui. »
Le pronom soi a subsisté dans les tournures impersonnelles : « Pourquoi se faire ainsi moquer de soi ? » [235]
» Pour la version, il suffira d'être averti. Il ne sera pas difficile de traduire post se par « derrière lui ».
» Pour le thème, il faudra un effort de réflexion : doit-on, à tel
endroit, traduire lui par se ou par eum ? — eux, elles, par se ou par eos, eas ?...
La règle abstraite dit à peu près que se représente le sujet dominant, la personne qui agit, qui parle, — et cela, jusque dans des propositions qui dépendent étroitement de la principale, — une complétive directe, et même une proposition au participe...
Pratiquement, voici un procédé de contrôle. Avant de traduire cette phrase : « Ils ont remporté leurs cadeaux avec eux. » essayer une tournure impersonnelle, comme plus haut :
« Pourquoi remporter ses cadeaux avec soi ? » [236]
N. B. — On apprendra du même coup que la préposition cum se soude après un certain nombre de pronoms : mecum, nobiscum, quocum, quibuscum, et ici : secum.
3) Le français emploie un pronom réfléchi : « il se promène », là où le latin possède un verbe : ambulat, qui veut dire littéralement : « il fait une promenade ».
4) Le français emploie un verbe dit pronominal, où se n'a rien de réfléchi, et le verbe latin correspondant n'utilise évidemment aucun pronom :
Exemple : « s'apercevoir de » — latin : sentire ou animadvertere, gouvernant l'accusatif.
N. B. — Les difficultés 3 et 4 se rencontrent surtout dans le thème latin.
La réflexion doit être en éveil dès que se présente un verbe français accompagné de se. Mais je recommande aux élèves d'aider la réflexion par le contrôle dans un bon lexique français-latin. Le meilleur est celui de Trénel (éditions Belin), pouvant répondre aux besoins actuels, de la 68 à la 1".
A l'aide d'un tel lexique, on distinguera par exemple les sens et emplois différents de se rendre pour traduire les phrases suivantes :
« Ils se sont rendus ridicules. » (= ils se sont faits) « Ils se sont rendus au vainqueur. » (= ils ont livré leurs personnes)
« Ils se sont rendus à Rome. » (= ils ont gagné Rome) « Ils se sont rendu de grands services. » (= ils ont rendu les uns aux autres) : ce qui marque la RÉCIPROCITÉ, comme dans : « Les hommes se nuisent entre eux » et « Ils se sont battus. » [237]
On étudiera aussi avec fruit : « se perdre ».
De même, s'il faut traduire : « Les vices se sont fortifiés », on s'avisera que cela ne signifie pas : « ont construit des fortifications autour d'eux », mais bien : « ont pris des forces. » t238]
[Pour l'accord du participe passé français dans ces phrases, voir Aidez-le à bien travailler le français, page 15, en bas.]
— ► On verra aussi que certains tours pronominaux peuvent se rendre en latin par le passif. Quelques expressions françaises le montrent bien :
« Voici ce qui se porte » (— est porté), [en parlant de la mode] De même en latin :
purgatur = se purgat = il se justifie. On traduira au moyen du passif les phrases suivantes : « La vague se brise sur les récifs. » « Le ciel se pare des feux du couchant. » t239]
5) Le latin emploie se (ou sese) comme sujet de la proposition infinitive pour reprendre le sujet de la principale, pour représenter la personne qui parle ; il emploie eum, eam, eos, eas (ou les autres démonstratifs) pour représenter une autre personne.
Le français, après que, emploie le seul pronom personnel : il, elle, eux, elles, — ce qui est moins clair, car la phrase :
« Il sait qu'il est condamné » t240] peut signifier :
« Il sait qu'il est lui-même condamné » (employez se), ou bien par exemple :
« Le père sait que son fils est condamné. » (il = eum).
• Il faut maintenant envisager quelques formes d'adjectifs et pronoms qui offrent diverses possibilités, à partir du relatif et de l'interrogatif.
Commençons par celui qui devrait être le moins difficile, et qui pourtant est souvent mal compris.
QUID est le pronom interrogatif neutre — nominatif ou accusatif — « quelle chose ? »
On n'aura pas de peine à le faire entrer dans les phrases suivantes :
(Interrogatif direct) « Que fais-tu ? — Quoi donc ? — Qu'as-tu
dit ? >•
(Interrogatif indirect) « Je ne sais ce que tu veux. » [le latin tournera : Je ne sais quoi tu veux.] — « Je ne sais que faire. » [241]